LES CRITIQUES DE MALEBRANGHE
D'ailleurs Fénelon n*a pas seulement pensé comme Malebranche : il a été en quelque sorte à son école ; il a lu ses écrits, et, si bien fait ponr goûter cette philosophie hardie, élevée, pieuse, il en a très-certainement subi rinfluence : disciple de génie, il s*est assimilé le meilleur et le plus pur de la doctrine nouvelle, et a. exprimé des pensées semblables avec un éclat et une douceur incomparables.
Voilà rhomme qui a fait de l'optimisme de Malebranche une critique si sévère, si vive, quelquefois si dure. La théologie Ta mis en garde contre une philosophie où tout, ce semble, devait le séduire. Une fois ses inquiétudes éveillées, il a su regarder de près le système, et y faire la part du vrai et du faux. Excité et soutenu par Bossuet, il a entrepris de réfuter le Traité de la nature et de la grâce ^
1. RifiUation du système de la nature et de la grâce (composée sans doute yers 1685, publiée seulement en 1820). Fénelon avoue en commençant qu'il avait d*abord goûté la Recherche de la vérUiy et qu*il avait trouvé dans fauteur une grande connaissance des principes de la philosophie et un amour sincère pour la religion. « Mais, ajoutet-il, quand j*ai lu le Traité de la nature et de la grâce^ Testime que j'avais pour lui m*a persuadé qu*il s'était engagé insensiblement à former ce système sans envisager les conséquences qu*on en peut tirer contre les fondements de la foi. Ainsi, je crois qu*il est impor* tant de les lui montrer. » — Bossuet, qui avait vu avec une vive joie Malebranche réfuté par Amauld dans le livre des vraies et des fausses idées, et qui pressait le puissant réftitateur de publier sa critique du, système de la nature et de la grâce (lettre latine à Tévéque de Gastorie, M. de Néercassel, 1683)^ engagea aussi et aida Fénelon à composer la Réfutation que nous allons examiner. Malebranche n'y est pas attaqué dans ses intentions (ch. i), mais sans cesse averti des erreurs dangereuses, «monstrueuses,» où son système rengage, et sans cesse conjuré, au nom de la raison et surtout de la foi, de renoncer à des principes féconds en conséquences absurdes et impies.
Et c'est un chef-d'œuvre de dialectique et de raison que cette réfutation. Je n'y voudrais retrancher que quelques subtilités, signalées la plupart du temps par Bossuet lui*inème. Fénelon est à J'aise dans les plus ardues spéculations. Sans tomber, comme Arnauld, en d'interminables disputes, il excelle à retourner dans tous les sens un principe, et il ne clôt la discussion qu*après l'avoir épuisée; mais 'il ne s'y épuise pas lui-même et ne lasse pas son lecteur. Puis, dans cet écrit, il a parfois une singulière énergie : on sent que Bossuet a inspiré et revu tout cela. C'est même un des attraits de Touvrage que cette alliance de ces deux grands esprits si différents, et on recueille avec un intérêt tout particulier les corrections de Bossuet, les variantes introduites par lui, les amendements qu'il propose, les critiques qu'il fait.
Ce qui sépare Fénelon et Malebranche, c'est donc la question diD la grâce ^ Malebranche incline tour à tour au semi-pélagianisme et au jansénisme. Il
« Je le coi^ure de lire cet ouvrage avec le même esprit qui me Ta fait écrire. 8*il aime et 8*ti recherche la vérité, comme il Ta toujours témoigné, il craindra Terreur et non la honte de 8*étre trompé, il entrera en défiance d*une doctrine nouvelle qui a soulevé tous les théologiens éclairés et ceux mêmes qui sont le plus exempts de préoccupation contre lui. » (ch. xxxvi). Fénelon est certainement de ces derniers.
l.Bn 1709, Fénelon disait encore: «Dans ce petit ouvrage (le Traité de la naiwre ei delà grâce), le P. Malebranche ne Justifie rinefllcacité de la volonté de Dieu pour le salut de tous les hommes que par une impuissance qui vient de la simplicité des voies de Dieu et des bornes du cerveau de Jésus-Christ. C*est ce qui est nouveau dans rËglise, éloigné de toute théologie, et indigne de Dieu. » LeUre au P. Lamy.
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LES CRITIQUES DE HALBDRAlfCEE. 71
accorde trop à la volonté humaine, lui qui cependant croit la créature entièrement impuissante ; et puis/en d'antres endroits, il admet les conséquences les plus terribles de la prédestination entendue de la façon la plus absolue ^ Fénelon se tient entre ces deux écueils. C'est la pure doctrine catholique, dégagée de fout système, qu'il veut établir et défendre*.
Mais il y a une question qui domine, si je ne me trompe, tout le débat, soit théologique, soit purement philosophique. Sur la nature même de la liberté, en Dieu et en l'homme, un dissentiment grave existe entre Malebranche et Fénelon.
Dieu est-il invinciblement déterminé par l'ordre? voilà la première question.Pour Fénelon elle est extrêmement délicate. Il n'est pas de ceux qui, comme Descartes, attribuent à la libre volonté de Dieu l'existence même de la vérité et du bien, et il ne veut pas non plus que la volonté divine soit tellement assujettie à l'ordre qu'elle n'ait plus de liberté. Où trouver un milieu? Il y a des vérités étemelles, nécessaires, immuables : ces vérités sont vérités au
1. Malebranche représente Dieu entièrement indifférent en luimême pour le choix de ceux qui régneront avec Jésna-Chridt. 11 représente la volonté divine invinciblement déterminée par Tordre à restreindre dans certaines bornes le nombre des élus. Voyez Réfuta' tion, ch. XXXI.
2. Il n'entre pas dans la dispute do Mald>ranche avec Amauld, dit-il dès le début {Réfutalion^ ch. i). Il le répète plus loin. «Je n'examme pas ce que M. Amauld a pensé et écrit là-dessus, car il n*est pas question de lui^ mais de la vérité. » (ch. xiv).
72 DEUXIÈMB PARTIE. — CHAPITRE I.
regard de Dieu comme au nôtre, elles sont d'uae certaine façon Dieu même. Que Dieu agisse : il suivra la raison, parce qu'il ne peut pas se démentir lui-même et cesser d*ôtre Dieu : c'est un principe incontestable. Fénelon admet tout cela ^ Et cependant il ne croit pas que la liberté divine soit liée par la raison ni invinciblement déterminée par Tordre. Dieu agit toujours avec sagesse, mais Dieu agit toujours librement, et comment? parce que rien de créé ne peut être tellement bon que Dieu soit invinciblement déterminé à le choisir et à le produire. Il est si grand qu'aucune créature ne peut avoir en elle de quoi le déterminer à la préférer à une autre : elles sont toutes deux bonnes et dignes de lui, mais toutes deux infiniment au-dessous de sa perfection ^ « U voit les choses les plus inégales égalées en quelque façon, c'est-à-dire également rien en les comparant à sa hauteur souveraine'. » Il n'y a donc pas d'ob-
}• u le déclare dans la Réfuialion (spécialement anch. vui), et le proclame dans tous ses écrits : en voici des exemples. «Tout vient de Dieu, tout retourne à lui : autrement Vin^re $eraU vioU, Si Dieu agissait sans aucune fin, il agirait d'une façon aveugle, insensée, où sa sagesse n'aurait aucune part 8*il agissait pour une fin moins hauto que lui, il rabaisserait son action au-dessous de celle de tout homme vertueux qui agit pour l'Être suprême. Ce serait le comble de l'absurdité. Concluons donc, sans craindre de nous tromper, que Dieu fait tout pour lui-même. > Lettres sur la Métaph. et la Rdig., II, ch. i| § 1. Voir aussi § 8* Dans la lettre I, ch. iv, 3, il dit : « Dieu n'a pu créer les hommes avec une intelligence et une volonté, qu*afiu que touto leur vie ne fût qu'admiration de sa suprême vérité, et amour de sa bonté infinie. »