LES CRITIQUES DE MALEBRANGOE
Fénelon, dans Tordre surnaturel comme dans Tordre naturel, place Faction divine au plus intime de notre être, et montre Dieu opérant dans l'acte du vouloir et opérant même d'une certaine façon cet acte avec nous.
Comment concilier cette liberté et cette dépendance? C'est ici que Fénelon nous apparaît avec un nouveau caractère qui le sépare de Malebranche. Il est intrépide dans l'affirmation des faits, il ne Test pas, comme Malebranche, dans l'explication. Tant qu'il exprime ce qui est, ce qu'il sent, ce qu'il voit^ il a des hardiesses et même des témérités d'exprès-
dît souvent que la gr&ce agissait dans r&mo par le plaisir, gardez* vous bien de croire que c*est par un plaisir aveugle, involontaire, qui entraîne comme le plaisir sensuel... G*est un plaisir qui est un vérilMe vouloir, et qui, loin de diminuer la liberté et le mérite, est au contraire Tezercice actuel de la liberté et le principe de tout le mérite. » Fénelon relbse de voir dans le plaisir produit par la grâce médicinale une « concupiscence sainte, il est vrai, mais enfin concupisoenee, » un « amour aveugle, » no faisant « aimer le vrai bien que par insUncL » Il déclare que la grâce médicinale de Jésus-Christ est le vouloirn^Stne que Dieu noiisdonne^ selon saint Paul, et renonce à chercher comment Dieu donne le vouloir et le faire sans blesser le libre ari>itre; « il me suffit, dit-il, que ce plaisir que Dieu répand dans r&me qu*il tourne vers lui, et co vouloir qu*îl donne, sont la même chose, et par conséquent que le vouloir qui est le plaisir étant paifaitement libre, en ce sens, il est vrai que plus on a de plaisir dans la vertu, plus on mérite. » — Ch. xxxiv. « On pourrait conclure de Texplication que donne Malebranche à la grâce médicinale, une des erreurs que les semi-pélagiens ont soutenues. » La gr&ce, au lieu d*étro un secours par lequel on veut et téii le bien, ne fUt que remettre Thomme en équilibre, et puis le laisse entièrement à luimême, en sorte qu*il avance pour ainsi dire librement et par soimême vers le vrai bien : ce degré précis d'amour qui surpasse Topération de la gr&ce, et qui fait tout le mérite, vient donc de la pure volonté. G*est Terreur condamnée dans les Pélagtens et les scmi- Pélaglens.
80 DEUXIÈME PAETIE. — CHAPlTMt 1.
81011 qui étonneot. Mais 8*agit-il de réduire tout cela en système : il devient prudent et mesuré, il éMncline devant les mystères, avoue qu'il y a des difficultés insurmontables, et se garde bien de tenter de tout expliquer. Ainsi il rend avec énergie ce spectacle intérieur de notre liberté et de notre dépendance, ou plutôt, je m'exprime mal, ce n'est pas là un spectacle, c'est un sentiment intime trèsvif et très-vivement rendu. Le contraste que la conscience atteste allant parfofs jusqu'à la contradiction, du moins en apparence, Fénelon emploie les mots les plus forts sans crainte d'exagérer ou l'action humaine ou l'action divine. Dira-t-on que ses expressions s'entrechoquent? Mais qui ne voit qu'il ne fait pas un système? Il raconte ce qui est dans la conscience ; et qui donc, s'il s'examine bien, n'expérimente en soi-même, sans pouvoir l'expliquer, cette c liberté dépendante? » Ainsi encore Fénelon, parlant des idées, c'est-à-dire, dans son langage, des vérités éternelles, se plaira à montrer combien ces vérités nous sont intimes, comment elles semblent nous appartenir, faire partie de nous-mêmes; et cependant il dira qu'elles ne sont pas à nous, qu*elles sont divines. Il répétera : € mes idées, » comme si elles étaient bien à lui ; et puis il s*écriera : c Ce je ne sais quoi si admirable, si familier, si inconnu, ne peut être que Dieu. x> Et encore : c Tout ce qui est vérité universelle est une idée, tout ce qui
U8 CRITIQUES DE MALEBUAUGHE. $1
est idée est Diea même ^ » Quoi dodc ! se contreditil? Oh ! que ce serait mal le comprendre que de voir des contradictions là où il n'y a que Texpression très-forte et très-vive d*un contraste attesté sans cesse par la conscience! Considérez Tezplication que Fénelon donne ensuite : comme elle est nette et précise! Il y a deux raisons, Tune qui éclaire, Tautre qui est éclairée. Tune qui règle, Tautre qui juge, Tune qui donne, Tautre qui reçoit : celle-ci, c*est.la raison humaine, c'est notre esprit; celle-là, c'est. la raison divine, c'est l'éternelle sagesse'? Peut-on parler d'une manière plus formelle et plus décisive? On le voit, Fénelon est très-hardi, et il est en même temps très- mesuré '• C'est l'expression des faits qui est énergique et vive; regardez la théorie, cherchez
1. Traité de resist. de Dien^ II, ch. iv. Au ch. n de la 1*« partie : « L'esprit de rhomme porte en lui de quoi 8*éU>niier et ee surpasser iBlniment lui-même : ses idées sont universelles, éternelles et immuables. » Puis: « Ce qui parait le plus à nous, et être le fond de nous-mêmes. Je veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre, et qu*on doit croire le plus emprunté. »