TROISIÈME PARTIE
Disons-le, Malebranche a ëté pour nous un mattre, un maître que nous avons écouté avec respect, admiration et amour; un maître dont nous avons discuté très-librement les leçons. Nous serions désolé d*avoir perdu notre temps à son école. Ni les joies que nous avons goûtées à le lire, ni les peines mêlées d'un secret plaisir que Tétude de ses subtiles théories nous a parfois coûtées, ni l'intérêt presque dramatique que nous a offert sa philosophie se jouant sans cesse sur le bord )
d'un abîme où elle ne tombe jamais, ni les forces nou- i
velles que notre esprit peut avoir trouvées dans ce commerce assidu avec un homme de génie et dans un travail accompli sous une telle influence, rien de tout cela ne nous paraîtrait une excuse suffisante du temps que. nous avons douné à cette étude, si nous n'en rapportions pas d'autre profit. Quand on prétend aimer la philosophie, on n'est ni artiste, ni historien, ni pur critique. On a des devoirs particuliers à remplir. Remplissons-les; faisons notre métier de philosophe, et je prends ici ce mot en son grand et noble sens. Essaierons-nous donc d'inventer quelque nouveau système? non pas, à Dieu ne plaise. Que les hommes de génie fassent des systèmes à leurs risques et périls : c'est leur gloire, et après tout, la science en profite d'une façon ou d'une autre. Mais dans un esprit médiocre, la prétention de faire du nouveau est insupportable et ridicule. Il y a un autre rôle à prendre, rôle difficile encore; mais s'y essayer, loin d'être une témérité, est un devoir. C'est de préciser autant que possible les notions philosophiques que l'on accepte et de les disposer dans un ordre lumineux; c'est de faire courageusement la part des vérités bien établies, des ignorances recon-
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nues invincibles et des probabilités qui s'étendent entre ces deux termes extrêmes; c'est de travailler à diminuer ce domaine vague de la vraisemblance par Texamec attentif de certains points accessibles à la science, mais n^ligés et restés obscurs. Voilà ce que tout philosophe peut tenter selon la mesure de ses forces : or, à la fin d*une étude historique, quand on vient de méditer longtemps avec un grand penseur sur les plus hautes questions, nVt-on pas là Toccasion la plus naturelle de se recueillir pour se rendre compte de ses pensées et tâcher de les améliorer? N*est-on pas plus heureusement préparé que jamais pour entreprendre ce travail? Voilà pourquoi, après avoir achevé Tétude de la philosophie de Malebranche, ayant Tespoir de nous être pénétré de sa substance, grâce à la fidélité de notre exposition, et pensant être prémuni contre ses dangers par la sévérité de notre critique, nous essayerons de mettre à profit ce que nous y avons trouvé de solide et d'excellent. Nous allons refaire pour ainsi dire cette philosophie, rectifiée par l'expérience et accommodée à notre temps, ou plutôt c'est notre propre état intellectuel que nous allons décrire, disant avec beaucoup de simplicité ce qu'au sortir de nos entretiens avec Malebranche, nous pensons sur les questions métaphysiques auxquelles nous avons réfléchi à son école. Ce sera un travail personnel : car nous ne comprenons pas une philosophie qui ne soit pas personnelle, je veux dire qui ne soit pas l'expression des choses que l'on pense soi-même. Mais nous nous appliquerons à ne rien avancer qui ne soit très -assuré et même reçu conununément. Si la singularité des pensées dans un homme de génie prouve la profondeur, elle est partout
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ailleurs un fort mauvais signe. Puissions- nous nous borner au simple et au solide clairement dit, et si nous nous engageons parfois dans ces profondeurs où la science pénètre en hésitant, ne plus affirmer dès que nous ne verrons plus, nous arrêter devant les mystères insondables, et revenir bien vite au sens commun plutôt que de nous perdre en de brillantes hypothèses!