Des vraies et, des fausses idées, ch. ii
2. Des vraies el des fausses idées^ cli. xxvit. Arnauld a surtout en vuo de mcllrc Malebranche on contradiction avec lui-même. « Pourquoi rame serait-elle plutôt purement passive au regard de ses perceptions qu*au regard do ses inclinations? Go ne peut pas ôtre en qualitC* de créature, comme s'il était impossible qu'une créature eût aucune action, et qu'il fallût absolument que Dieu fit tout, la créature n'y contribuant rien que passivement; car, si cela était, notre ftme n'étant pas moins créature au regard de ses inclinations qu'au regard de ses perceptions, il faudrait donc qu'elle n'eût aucun pouvoir de te déterminer, ce que cet auteur déclare être contraire à la foi et à la raison, et au sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes. » Arnauld critique aussi trés-justcment la comparaison de l'âme avec la matière, qui est au commencement de la Recherche de la vérité^ et il dit que « avouer que l'àme est active au regard de l'une de ses facul-
LBS GRITIQUES DE MJlLRBRANGBB. 31
rieux spectacle que de voir Tadversaire de la vision en Dieu avouer que la pensée de Tètre universel (expression de Malebranche) est peut-être le fond de toutes nos pensées, et le janséniste acharné insinuer que rame pourrait bien être une cause réellement active.
Affirmons hautement ce qu'Àrnauld soupçonne, et toutes les incohérences de sa doctrine hésitante disparaîtront. Il restera vrai, malgré Malebranche, que ridée n'est rien qui soit distingué de l'esprit, et que pour connaître, Tàme n'a pas besoin d'intermédiaire; mais il sera établi aussi : l"" que les vérités éternelles ont leur fondement ailleurs que dans notre esprit, ailleurs que dans les choses sensibles, en Dieu même ; 2* que la conception de ces vérités par nous est bien un acte de notre esprit, mais que cet acte ne s'accomplirait pas si Dieu même n'était présent en nous obscurément et n'agissait en nous.
léS| qui est la volonté, c'est avouer qu'elle est active absolument et par sa nature (car c'est un être simple) ; et qu'ainsi c*est sans raison qu'on la compare avec un ôtre simple tel qu'est la matière» qui est purement passif par sa nature. » Mais, malgré ces remarques et ces critiques, Amauld déclare qu'il no prétend pas combattre l'opinion de Malebranche sur les idées prises pour des perceptions, d'une manière aussi eonvaincanU qu'il croit avoir délruU son opinion sur )a nature des idées prises pour des êtres représentatifs. Ainsi Amauld croit avoir détruit la théorie de la vision en Dieu; maïs* pour la passivité de l'entendement, il se contente de faire voir qu'on ne saurait la prouver par aucune bonne raison, et il regarde l'activité de l'esprit comme bien plus vraisemblable, sans oser l'établir entièrement 6a sincérité lui fait honneur; mais on regrette qu'il n'ait pas eu assez de vigueur d'esprit pour trancher la question et donner ainsi à sa réfutation la solidité et la consistance qui lui manquent.
32 DBinCltlIB PARTIB. — CHAPITRE I.
^sur nous, avec nous; 3* enfin, que les données de la connaissance nous sont fournies par les corps réellement existants qui agissent sur nous et se montrent à nous, par notre âme qui se connaît, qui entend qu*elle est et un peu ce qu'elle est, qui ne peut rien connaître qu'elle ne connaisse qu*elle connaît, enfin, par Dieu, directement et immédiatement présent en nous, qui nous fait penser comme il pense, nous fait concevoir les vérités éternelles comme il les conçoit : voilà pour les données; et sur ces données Tesprit humain, toujours soutenu par Dieu, travaille sans cesse. Âmauld a très-bien vu que la connaissance ne suppose entre Tesprit et les objets, quels qu'ils soient, aucun intermédiaire. C'est là sa force. Malebranche a très-bien vu que dans la raison il y a quelque chose de divin, parce que les vérités étemelles ne peuvent avoir qu'une origine divine et parce que la connaissance de ces vérités suppose une présence et une action directe de Dieu en nous : là aussi est sa force. Arnauld, en établissant le premier point, a toujours paru combattre le second : de là, sa faiblesse. Malebranche, en soutenant énergiquemenl le second, n'a jamais voulu reconnaître le premier : de là les erreurs de son système. Rétablir dans la philosophie les notions de l'activité et des corps et de Tâme, voir partout des causes secondes agissant par Dieu et avec Dieu, c'est tout concilier et tout sauver.
* LES CftITIQUBS DE MILEBRXKCHB. 33
Locke, et Texamen de la vision en Dieu.
Dans Ârnauld, nous venons de surprendre des tendances empiriques : Locke attaquant Maiebranche, c*est Tempii isme même aux prises avec la philosophie des idées ^.
Pour Locke, l'idée, c'est la connaissance même, et la connaissance vient des sens et des réflexions que nous faisons sur les opérations de Fesprit en tant qu'elles s'appliquent aux données des sens« Cette lumière que Malebranche cherche en Dieu, Locke la cherche et croit la trouver dans le sensible^. Il ne comprend que ce qu'il peut se figurer, et rinteUigible pur, qui n'est pas imaginable, lui parait une chimère. Cette distinction que Malebranche établit entre l'idce et le sentiment lui semble pleine de difficultés : réduisant toute connaissance à l'expérience, il ne conçoit pas quelle
i. Examen du setUimeitt du P. Mahbranche, qui porte que nous voyons îoul en Dieu (an oxaminalion of P. Malbranche*8 opinion of aeeing ail tbings în God), publié dans les œuvres postiiumcs de Locke, à Londres, en 1706. On sait que Locke est mort en 1701. — On trouve cet Examen, traduit en Trançais, dans les Œuvres diverses de Locke (Amsterdam, 1732), t. II, p. 146.
2. C*est ce qui est montré avec beaucoup de netteté et de force par Bordas-Oemeulin dans son mémoire sur Le Çarlésianismej part. I, ch. If, sect. I, § 2: èlaUbranche ei ses adversaires; et § 4 : Lockt, Nous avons mis à profit ce remarquable chapitre.
34 DBOXltlIS PARTIE.— ClUPirilB I.
^iftërence il peut y avoir entre sentir et savoir ^ Dans ridée de Tinfini, que Malebranche déclare antérieure à ridée du fini, il ne voit que la multiplication du fini par lui-même : aussi soutient-il que Tenfant commence par avoir Tidée du carré ou du nombre, et que Tidée de Tinfini, c'est-à-dire de r indéfini, ne vient qtt'après^ C'est toujours le même malentendu entre Malebranche et Locke. Pour Locke, il n'y a que des connaissances empiriques': des images des choses, et des abstractions. Il ne sait ce que c'est que d'avoir des objets une notion. En dehors du sensible et de l'imaginable, et des abstractions que Tesprit fait là-dessus, il ne voit rien. Selon lui, nous n'avons aucune idée de la substance. 11 a raison, à son point de vue, car je ne sais pas quelle image on peut se faire de la substance. Aussi voyez-le appliquer à cette notion son analyse grossière : l'idée de la substance se résout en plusieurs idées jointes ensemble, c'est une collection, c'est un amas de plusieurs idées jointes ensemble que, pur inadi^ertoiice^ nous regardons comme une idée simple^. C'est ainsi que Locke s'arrête aux phéno-
1. Exanien^ § 38, trad. franc., p. 194-208. 1. Examen, § 34, p. 189. — Essai sur 'fenUndemeiil humain, ïiv. II, ch. xvii.
3. « M. Locke, dit Leibnilz, avait de la sixbtiliiô et de l*adre88e, et quelque espèce de métaphysique artificielle qu'il savait relever; mais il ignorait la méthode des mathématiciens. » (2« lettre à Montmort, édition Erdmann, p. 703.)