‹ La philosophie de Malebranche (volume 2)Chapitre 94 sur 117 · TROISIÈME PARTUS. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTUS. — CHAPITRE II

cet état supérieur. Platon place aux dernières limites du monde intelligible le Bien, et il admet que parvenue au terme de la marche dialectique, la pensée voit ce Bien souverain. Il est difficile d'arriver là, c*est à grand*peine, pé^cc, que le regard de rame peut contempler le divin objet, et parfois Platon semble douter que cela soit possible en cette vie. Mais enfin le terme de la science, c'est cette vue de la suprême réalité ; atteint ou non en ce monde, ce n'est pas moins le but ou aspire toute pensée ; et tant que la connaissance est encore assujettie aux procédés de la raison discursive, elle n'est pas achevée. Aristote, qui a si bien montré la nécessité de l'expérience dans la formation du savoir humain, et qui est si fidèle à y chercher le point de départ de ses plus hautes spéculations, Aristote, lui aussi, fait consister dans la claire vue la perfection de la connaissance. Au-dessus de l'activité laborieuse de l'esprit qui travaille pour faire la science, \ il met l'activité immobile de la pensée qui regarde et qui voit; il déclare que cet acte éminent, dégagé de toute entrave, exempt de tout eifort, est vraiment parfait, vraiment divin, et il ajoute que l'homme peut, que dis-je, doit y aspirer. Il s'in- digne contre ceux qui interdisent à la pensée humaine cette espérance, et selon lui, l'homme n'atteint toute la perfection qu'il peut avoir, que le S jour où pensant le divin, il participe en quelque

sorte à la fixité et à la bienheureuse pureté de la pensée étemelle, immobile et pourtant souverainement active. Et qu'est-ce que !*extase de Plotin, et cette union immédiate de Tâme à Dieu avec qui elle s'identifie? Qu'est-ce que la pensée pure de Spinoza, et ce concept de la substance où l'expérience n'a point de part?ûu'est-ce que l'intuition de Schelling, et cette vue de l'absolu, condition de toute science, antérieure et supérieure à tout effort de la pensée? Tout cela atteste la foi de l'esprit humain en une façon de savoir d'un ordre supérieur. Tantôt on suppose au principe cette connaissance intuitive, et tantôt on la place au terme ; tantôt on la regarde comme un idéal à peu près inaccessible en ce monde, et tantôt on espère de l'atteindre, ou on croit l'avoir atteinte. Dans tous les cas, et de quelque manière qu'on l'entende, on l'admet, et il n'y a pas de grand philosophe qui ne l'ait admise. N'est-ce donc qu'une chimère? Non, car si elle n'était qu'une chimère, l'esprit humain serait par nature dans une irrémédiable er- / reur. Puisque l'analyse de l'intelligence ne nous montre rien dans notre pensée qui ressemble à cette intuition, mais en découvre en nous l'insatiable désir, c'est donc que nous pourrons ailleurs jouir de ce qu'en ce monde nous n'avons pas. Il se trouve que notre esprit, tel qu'il est fait, dans les conditions actuelles, n'a pas l'intuition des choses

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divines ; mais il se trouve aussi qu'il désire Tavoir et qu'il en a quelque idée. Qu'en conclure, sinon que cette intuition n'est pas une condition nécessaire de notre nature, que rhomme sans elle serait homme, qu'elle ne fait point nécessairement partie de son essence, mais qu'elle peut s'ajouter pour ainsi dire à la nature humaine, et ainsi la compléter et l'élever au-dessus d'elle-même, en sorte que, comme l'avait entrevu Aristote, l'homme ne s'achève qu'en se dépassant lui-même? L'illusion, c'est de croire qu'en ce monde Thomme ait ainsi la claire vue de l'intelligible divin ; c'est d'admettre au principe ou au terme de la connaissance naturelle et humaine cette intuition : elle suppose, entre l'âme et Dieu, une communication d'un autre ordre que celle qui existe en ce monde. C'est l'erreur de Malebranche d'avoir transporté à la vie présente ce qui n'est vrai que de la vie future, et d'avoir ap- I

pliqué à la connaissance naturelle ce que la foi y catholique enseigne de la vision surnaturelle; et encore faut-il, même dans cette vision, attribuer à l'esprit une activité que Malebranche ne lui reconnaît point.

La contemplation directe du souverain intelligible supprime, dans l'intelligence qui contemple, l'effort et la peine ; elle n'y détruit pas l'action. Aristote est dans le vrai quand il dit que la pensée pure est un regard et qu'elle est un acte, l'acte le

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plus énergique en même temps que le plus élevé. Donnez donc à une intelligence humaine Tintuilion de Dieu, cette intelligence agira. Dieu ne s'imprimera pas en elle comme en un miroir; mais Dieu agissant sur elle et en elle et avec elle, elle le saisira, elle verra, dans une vive lumière, qu*il est et un peu ce qu'il est ; elle concevra, avec une infaillible assurance et une merveilleuse facilité, les types des êtres et les lois éternelles, puisqu'elle sera dans un rapport lumineux avec celui qui conçoit ces types et porte dans sa substance le principe et la raison de ces lois ; elle aura des choses des notions nettes, et sa science puisée directement en Dieu n'aura point de ces ténèbres qui recouvrent pour nous toutes les questions d'origine ni de ces ombres qui nous cachent tant de détails. Mais encore une fois, l'intelligence ainsi éclairée agira. La connaissance, à quelque d^ré qu'on la considère, à peine ébauchée ou parfaite, suppose toujours, dans celui qui connaît, l'activité : l'objet se fait connaître, je le veux bien, mais c'est le sujet qui connaît ; il fait quelque chose dans la connaissance ; s'il ne fait rien, l'objet intelligible demeure tout ce qu'il est, mais n'est point saisi. Concluons donc, et que l'intuition du divin n'est pas de ce monde, l'intelligence humaine dans les conditions actuelles, n'en étant pas c^ / pable ; et que cette intuition est un acte, toute intelligence ne pouvant rien connaître qu'elle n'agisse.

Malebranche a vu que dans rhomme la raison se mêle à tout et que Dieu est dans la raison. G*est Fhonneur de sa philosophie. II a méconnu Tactivité humaine, et par cela même altéré la notion de Tactivité divine. C'est le vice de son système. Nous serions heureux si nous avions pu conserver tout ce qu'il y a de soh*de et de beau dans sa doctrine, en écartant tout ce qui est faux, chimérique ou dangereux.

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