‹ La philosophie de Malebranche (volume 2)Chapitre 96 sur 117 · LA LIBERTÉ. 3S · texte numérisé non relu

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que ses auditeurs, éclairés et animés par lui, prendront d'eux-mêmes et par eux-mêmes. Si l'action par laquelle il les fait vouloir comme lui, ressemblait à une impression ou à une impulsion mécanique, on ne dirait pas qu'il a Fart de convaincre et de persuader. De même, et mieux encore, quand l'enseignement d'une mère s'insinue dans l'ftme d'un jeune enfant, il l'ouvre peu à peu, et l'excite, lui fait concevoir des vérités auxquelles elle n'avait jamais pensé , y provoque des sentiments qu'elle n'avait jamais eus, et enfin, la façonne à l'image de la mère elle-même : la parole éducatrice fait penser, fait aimer, fait vouloir, fait agir : anéantit-elle la liberté^ Elle la suscite, l'entretient et la développe. Et quand est-ce que la mère contemplera son œuvre avec le plus de bonheur et de fierté? Sera-ce tant que son fils, docilement, mais aveuglément soumis, reproduira avec une exactitude machinale les leçons qu'elle lui aura données, et, incapable de rien faire par lui-même, n'agira que par elle? Non; mais, au contraire, le jour où ce fils, devenu homme, aura l'initiative de ses actes, et portant toujours en lui l'empreinte de sa mère ou plutôt étant son image vivante, sera cependant vraiment lui-même, docile encore, mais libre, se faisant sa voie, et ayant son originalité et son caractère propre, grâce à la salutaire influence qui l'a formé; ce jour-là, plus que

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jamais, cette mère se réjouira de son œuvre et la jugera bonne et belle.

Le chef-d'œuvre de Tart humain n'est pas d'ébranler de grandes masses, c'est de toucher ou de façonner les âmes ; ce n'est point de faire des machines, c'est de faire des hommes ; et c'est le chefd'œuvre de notre art, parce que c'est ce qui ressemble le plus à l'art de Dieu lui-même. Dieu, Dieu seul dans toute la force de ce mot si expressif, fait des hommes. Dieu seul crée dans les âmes l'intelligence et la puissance d'aimer. Son action inces-. santé, c'est une parole intérieure qui remue bien autrement que les discours lés plus éloquents; c'est une voix amie qui s'insinue avec une tout autre douceur encore que la voix d'une mère, c'est un enseignement de tous les instants qui a une tout autre puissance que l'enseignement humain. Et cela ne détruit pas la liberté ; c'est cela même qui rend Tâme capable de se posséder elle-même et de se déterminer librement. Consultons notre conscience. Quand est-ce que nous avons de notre liberté un sentiment plus vif? Est-ce quand nous en abusons et que nous la dissipons dans un déploiement désordonné de notre activité? C'est au contraire quand, soumis à Dieu, nous nous appuyons en quelque sorte sur lui, et que notre liberté, sans cesse rajeunie et retrempée à son contact, affronte les obstacles avec une humble fierté et les surmonte

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avec un paisible courage. À de certaines heures, nous nous sentons défaillir : c'est en nous comme un épuisement de Tètre, et un affaissement de la volonté. Nous sommes fatigués d'être nous-mêmes, et nous sommes tentés de laisser là toute lutte et de descendre à la condition des choses. Il nous faut trop d'efforts pour être des personnes, pour perse* vérer dans cet être que nous devons faire et pour ainsi dire créer par notre libre action. Alors, dans cette détresse intérieure, si nous nous attachons à Dieu, si nous puisons en Dieu la force de vouloir et d'être, sentons-nous que notre libre arbitre soit anéanti, ou même diminué ? Nous nous sentons ranimés et refaits.

Nul n'aura de la liberté humaine une juste idée, s'il ne donne à ces spectacles intérieurs l'attention qu'ils méritent. Là, on voit quel lien intime existe entre l'âme et Dieu, comment l'âme est dépendante jusque dans l'acte qui lui appartient le plus en propre, je veux dire Tacte libre, et comment néanmoins la liberté demeure. Là, on apprend avec quelle délicatesse, avec quel respect Dieu traite cette liberté que les hommes profanent ou asservissent si facilement. Sans doute, on ne comprend pas comment cette puissance de se déterminer librement ou de faire par soi-même quelque chose, peut s'accorder avec la dépendance essentielle à la créature, c'est-à-dire à un être qui

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n*est pas par 8oi-mèine? C'est là un de ces mystères deyant lesquels la pensée s'arrête confondue ; et le mieux qu'on puisse faire c'est d'avouer humblement son ignorance. Mais du moins, si dans la conscience on prend sur le fait l'ftme libre et dépendante, l'Ame libre et soutenue par Dieu, si en même temps on cherche à se faire une idée de l'action divine en nous par des comparaisons toutes empruntées à l'ordre moral, comme celles dont nous nous sommes servis tout à Theure, alors, avec ce solide témoignage d'une part et cette faible mais sûre lumière d'autre part, on maintient la libre activité de l'homme sans rien êter à la puissance de Dieu ; on écarte toute théorie qui, en expliquant d'une certaine manière ces faits incontestables, risquerait de les altérer ; et, quand on dit que le chefd'œuvre de l'art divin, c'est de faire des Ames libres, on n'entend point par là une ombre de liberté, conservée pour les besoins de la morale et de la religion, un pouvoir mal défini, qu'on veut à la fois maintenir et réduire presque à rien, on entend une vraie et réelle liberté, et on conçoit que plus cette puissance créée a de valeur, plus elle fait honneur à Dieu : car enfin, c'est cela même qui est divin de faire des êtres véritablement agissants, des êtres qui d'eux-mêmes ne sont rien, et qui, néanmoins, peuvent et font quelque chose, des êtres en qui il n'y a rien que leur auteur ne leur ait donné, et qui

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par ce don même ont Tétonnante vertu d'agir avec spontanéité et liberté.

II faut donc répéter avec Malebranche que Dieu, dans son infinie sagesse, se sert, pour l'accomplissement de ses desseins, aussi bien des causes libres que des causes nécessaires. Mais il ne faut pas, comme Malebranche, ne prononcer qu'à regret ce mot de cause appliqué aux créatures. Il ne faut pas que ce mot fasse peur, et que, pour se rassurer, on s'empresse d'y ajouter des épithètes qui en atténuent la force, ou plutôt qui en détruisent le vrai sens. C'est par respect pour Dieu qu'on fait tout cela. Mais ce sont là, si je l'ose dire, des artifices indignes de la majesté divine qu'on prétend exalter. Malebranche nous exhorte à nous bien pénétrer de l'idée de la perfection, et il pense qu'alors nous concevrons qu'à Dieu seul peut appartenir la puissance ou l'efficace. Dociles à son conseil, pénétrons-nous plus encore, s'il est possible, de cette grande idée, considérons mieux encore ce que Dieu est, sans cesser d'avoir les yeux sur les œuvres de Dieu même, et nous comprendrons, je crois, que les œuvres du Créateur ne sont pas des choses inertes et mortes, mais bien des choses animées et agissantes, pleines de vie et d'énergie, e^yoc %^x^ ^^ ^vep^a, selon Içs belles expressions d'un ancien ; les œuvres de Dieu sont vraiment des êtres, c'est-à-dire des substances.

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