Je veux parler de Leibnitz
Ârnauld et la critique de la théorip des idées.
Le plus rude adversaire que les théories de Malcbranche aient rencontré, c'est Arnauld. 11 semble que le vieux théologien n'aurait pas dû combattre une philosophie si étroitement liée à la religion et si profondément pénétrée de l'esprit chrétien. Et d'ailleurs, voyez : que de rapports entre ces deux hommes dont les disputes ont duré tant d'années! Arnauld était partisan de Descartes : Malebranche se déclare ouvertement disciple du grand philosophe. Parmi les docteurs, celui qu'Arnauld préférait à tous était saint Augustin : Malebranche partage cette prédilection. Enfin Arnauld était janséniste, et à ce titre il faisait bien petite la part de la créature et supprimait presque la liberté : Malebranche prétend établir que la seule cause efficace est Dieu, ce qui ôte aux choses créées toute activité et rend logiquement la liberté impossible. En morale, Arnauld condamnait impitoyablement tout ce qui n'a pas avec Jésus-Christ un rapport direct : Malebranche n'a guère moins de sévérité, et si l'on sent dans son exposition je ne sais quoi de délicat et même d'aimable, qu'Arnauld n'a point, cela tient à la
beauté de son esprit et à un certain don naturel de rendre les choses sensibles etiouchantes, mais cela n'ôte rien à la rigueur de la doctrine. Comme Arnauld, Malebranche est un juge sévère et un contempteur des choses humaines. Comme Arnauld, il estime qu'il n'y a rien de bon en ce monde, hors la foi et la grâce ; et, s'il fait avec Arnauld une exception en faveur de la science, c'est parce qu'elle peut servir la religion. Tout semblait donc fait pour rapprocher deux hommes dont les doctrines paraissent avoir entre elles tant de rapports. Mais ces ressemblances cachent des différences très-profondes. Malebranche, soumis à l'Église et pénétré de l'esprit chrétien, est néanmoins avant tout un métaphysicien ; il veut éclaircir la foi, il veut avoir la science de ce qu'il croit. Arnauld, esprit net, ferme, solide,
mais plus étroit et plus sec, traite de chimères les entreprises du philosophe, l'appelle avec dédain un méditatif qui néglige les faits pour les vérités immuables et éternelles, et l'accuse de chercher l'intelligence des mystères de la grâce dans ses propres pensées, plutôt que dans les lumières des saints. Cette philosophie nouvelle, subtile, engageante et hardie, effraie ou plutôt irrite le fidèle défenseur de la tradition théologique*. Il veut bien
!• On sait qu'Arnauld est l'auteur du traité de la Perpétuité de la foiy et que dans ses controverses avec les protestants, il a sans cesse opposé à leurs nouveautés la tradition : sectateur lui-môme des nou-
qu'on philosophe, mais avec plus de retenue. Dans Descartes, il trouve quelques principes clairs et simples, puis un bel enchaînement de vérités scientifiques : cela lui va; il y a là de la force, de la rigueur, et les questions morales et religieuses étant soigneusement écartées, tout empiétement sur le domaine de la théologie est impossible : ainsi l'esprit scientifique d'Arnauld est satisfait, et les susceptibihtés de sa foi sont ménagées. Dans Malebranche, c'est tout autre chose. Au lieu de la prudente réserve du maître, le dessein avoué de philosopher sur les choses de la foi ; au lieu de ces quelques principes très-nets, une métaphysique pénétrante, subtile, outrée. Arnauld ne reconnaît plus là l'esprit de Descartes. Il se plaint aussi de trouver saint Augustin singulièrement altéré dans cette philosophie où le nom du grand Docteur revient si souvent et où son autorité est tant de fois invoquée. On se cherche toujours un peu soi-même dans ses auteurs favoris, et l'on y goûte surtout les idées et les qualités qui ont du rapport avec celles qu'on a soi-même. Arnauld ne voit guère et n'aime dans saint Augustin que le défenseur de la foi. Il lui demande des décisions théologiques, il admire la rectitude et la fermeté de son esprit. Il remarque
veautés de Jansénius, il a prétendu à tort, mais avec conviction, que sa théologie n'était en cela même que celle des Pères et en particulier de saint Augustin.
bien moins la philosophie platonicienne répandue dans ses écrits et les aspirations mystiques qui s'échappent à chaque instant de cette âme ardente. Quand il retrouve dans Malebranche ce platonisme avec un esprit moins juste, et un sens théologique moins sûr, il se plaint, et il prétend opposer à Tinfidèle et téméraire disciple le vrai saint Augustin, comme tout à l'heure il lui opposait le vrai Descartes. Comment Arnauld pourrait-il apprécier équitablement le génie de Malebranche? Ces deux esprits ne peuvent se convenir ni même se bien comprendre. Arnauld a-t-il jamais tressailli en contemplant le monde intelligible? 11 aime la vérité, mais il l'aime pratique et vivante, il l'aime mêlée à l'expérience, en tant que règle des esprits et de la conduite, il l'aime dans les faits ou dans les dogmes. Il ne la contemple guère en elle-même. C'est un esprit positif, que l'idéal ne touche que médiocrement. Quand il voit Malebranche s'attarder dans le pays des idées, il s'indigne de ces rêveries contraires à l'esprit de la science qui repousse les chimères, contraires à l'esprit chrétien qui condamne la perte du temps. Et Malebranche, à son tour, s'étonne de trouver dans une grande intelligence si peu de goût pour ce qu'il y a, à ses yeux, de plus solide, de plus relevé, de meilleur, et il se sent pris de pitié pour ces philosophes qui ne savent ou ne veulent point méditer, et qui, mesurant Dieu sur
eux-mêmes , renversent par. leurs principes l'idée de la Providence dont ils se déclarent les défenseurs.
Avec une pareille incompatibilité d'humeur, Arnauld et Malebranche devaient entrer en lutte le jour où, sur la question la plus chère au théologien de Port-Royal, le hardi métaphysicien de l'Oratoire serait surpris en défaut. Jusque-là Arnauld avait bien pu admirer la Recherche de la vérité^ louer l'auteur de son dessein, saluer en lui un auxiliaire, pressentir un ami. C'est ainsi que dans un écrit fort remarquable, destiné à défendre contre de violentes attaques la philosophie de Descartes*, il le cite plusieurs fois, admet, comme lui, qu'il n'y a entre l'âme et le corps qu'une exacte correspondance et non une réelle réciprocité d'action, enfin adopte, à ce qu'il semble, la théorie des causes occasionnelles. Mais dès qu'il connut le nouveau sjsième de la grâce, il prit l'alarme, regarda de plus près cette philosophie désormais suspecte, et la trouva presque partout en désaccord avec ses principes, ses opinions, ses goûts. Remontant enfin jusqu'à la théorie des idées elles-mêmes, il crut y apercevoir la première origine d'une si complète dissidence, et il se persuada que pour attaquer Malebranche sur quelque point que ce fût, il fallait commencer par la critique de cette théorie fonda-
1. Réponse au doyen de Vitré. (Œuvres d' Arnauld, l. XXXVIII.)
mentale. 11 composa donc tout d'abord le Livre des vraies et des fausses idées. Malebranche se plaignit amèrement de ce qui lui semblait une tactique indigne, et dëfendit vaillamment les principes de sa philosophie. ,Je dis vaillamment, je devrais dire avec un suprême dédain : car il ne les crut jamais sérieusement attaqués. « Vous jugez bien, écrivait-il à un ami, vous jugez bien par la lecture du livre des vraies et des fausses idées, que je n'ai pas eu bien delà peine à faire une réponse. Car enfin, je ja'ai pas vu un seul endroit dans ce livre qui m'ait obligé de penser pour chercher à répondre, tant il il est faible*. »
La lutte était engagée, elle se continua avec acharnement : lutte monotone et souvent fastidieuse, malgré les grandes qualités des deux adversaires^. Sans doute la mystique obstination de Malebranche attaché à ces idées qu'il a puisées dans les leçons du Maître intérieur^, les regrets que lui cause tant
de temps perdu à combattre, l'expression si vive
1. Correspondance inédite y publiée par M. Blampignon, à la suite de %QïiÉtvde sur Malebranche, p. 12.
2. Pour les faits historiques, il faut consulter ï Étude sur Maîe^ branche de M. l'abbé Blampignon, et VHist, de la philos, cartes. de M. Bouillier (3« édit., t. il, ch. ix, x et xi). On trouvera à la page 176 do ce dernier ouvrage la liste complète des écrits qu'Arnauld et Malebranche publièrent l'un contre l'autre. Malebranche a lui-même recueilli toutes ses Réponses à Arnauld en 4 volumes, Paris, 1709.
3. En voici deux exemples : « Que M. Arnauld déclame que je me perds dans mes nouvelles pensées. Nouvelles ou non, je les crois solides^ je les crois chrétiennes^ je les crois seules dignes de la sagesse
de son aversion pour les disputes, un mélange singulier de charité et d 'amour-propre S tout cela n'est point sans intérêt, et Arnauld à son tour est beau parfois dans ses colères^. Sans doute aussi ils ont l'un et l'autre bien de l'esprit, Arnauld excelle dans l'emploi des comparaisons familières propres à mettre en relief sa pensée : s'il ne les développait pas si complaisamment, ce serait parfait, tant l'invention est piquante^. Malebranche, d'ordinaire plus vif et plus court dans ses répliques, trouve à son tour des fictions ingénieuses, des traits d'un
et de la bonté de Dieu, etc. » Rép, au liv, des vraies et des fausses idées, ch. vi, 17.— « Je serai pleinement satisfait pourvu que les médi^ talifs^ ces personnes si odieuses et si méprisables (&tllusion aux dédains d' Arnauld), demeurent contents. Je me croirai victorieux de ceux qui s*imagineront m*avoir vaincu. Et pourvu que je ne combatte que sous la conduite de la raison, selon les lois de la charité, et sans le secours des passions, quoique pulvérisé aux yeux du monde, je chanterai à Dieu dans le plus secret de moi-même les victoires que j'aurai véritablement remportées. » Lettres contre la défense de M. Arnauldy I, p. 6.
1. On se souvient de ce que nous avons dit du caractère de Malebranche dans notre premier volume, chap. i^ surtout p. 28-30.
2. (iitons par exemple la préface des Réflex. philos, et théoL sur le sysl. de la nat, et de la grâce,
3. Voyez notamment : dans les vraies et les fausses idées j ch. xv (la parabole du peintre désireux de connaître le vrai visage de saint Augustin : en vain aurait-il un grand bloc de marbre, une grosse masse de fort belle cire, une toile pour peindre et des couleurs : comment, en travaillant ce marbre ou cette cire, pourrait-il y découvrir ou y reconnaître jamais le visage de saint Augustin, pour le tracer sur sa toile? On comprend l'application de cette parabole à l'étendue intelligible); dans la Défense, lettre I, 3« considération (conversation entre un duc, fort curieux des nouvelles découvertes dans les sciences, un docteur de Sorbonne, bon théologien et sachant bien la philosophie de Descartes, et un jeune abbé, grand disciple de l'auteur de la Recherche de la vérité : rien de plus ingénieux et de
à- propos merveilleux* ; et vraiment si c'était aux rieurs à décider de la question, je ne sais trop de quel côté ils se rangeraient. Mais toutes ces ressources d'esprit dépensées ou plutôt prodiguées des deux côtés n'empêchent pas la lutte d'être fatigante pour le spectateur et de produire une impression pénible. Les écrits se succèdent rapidement : ce ne sont que dissertations et réflexions, objections et éclaircissements, lettres, réponses et répliques aux réponses. L'analyse de tant d'écrits serait sans profit. Les redites sont nombreuses. Malebranche recommence sans cesse l'exposition de son systènîe sans y apporter de changements dignes d'être notés; Arnauld répète toujours à peu près les mêmes arguments, et ne peut qu'en varier la forme. Des récriminations, des plaintes, des soupçons peu charitables, des paroles dures ou aigres reviennent presque à chaque instant , et l'on souffre de voir dans ces querelles philosophiques entre deux grands esprits tant de petites passions. Laissons donc de côté les détails de la lutte, et appliquons-nous seulement à voir ce que devient la philosophie de Malebranche après le rude assaut qu'Arnauld lui fait subir. Commençant par la critique de la Théorie
plus piquant); dans les Réflexions philosophiques el ihéologiques sur . le système de la nature et de la grâce, I, ch. ix et xviii (comparaisons que nous rapporterons plus loin, § m du présent chapitre),
l. Voyez, par exemple, la Réponse au livre des vraies et des faus^ ses idées, ch .iv, 2 ; ch. xvii; ch. xx.
des idées *, résumons-la nettement pour l'apprécier avec justesse et en tirer une utile instruction.
Arnauld se plaît à opposer Malebranche à luimême, et il signale dans la nouvelle philosophie des idées un grand n(^mbre de contradictions. Je ne doute pas qu'il soit de bonne foi : mais vraiment il veut avoir trop raison, et dans son empressement à profiter de la moindre inexactitude dans les expressions, je n'hésite pas à dire qu'il fait à son adversaire de mauvaises chicanes. Ainsi, à l'entendre, Malebranche après avoir vu avec tout le monde dans les idées de pures modifications de l'esprit au premier livre de la Recherche^ aurait commencé seulement dans le troisième livre à en faire les objets mêmes de la connaissance ^. Nous avons déjà justifié Malebranche en exposant sa théorie^; nous avons montré que s'il avait parlé au premier livre le langage de tout le monde, il n'avait cependant pas employé une seule expression qui ne pût s'accorder avec sa doctrine, et nous avons cité une phrase caractéristique où, dès ce premier livre, les perceptions sont nettement opposées aux idées. Arnauld, selon nous, se hâte donc un peu trop de
1. Voirie Livre des vraies ci des fausses idées, 1C83, la Réponse de Malebranche à ce livre; la Défense d'ArnatUd contre la Réponse de Malebranchey 1684 ; et trois lettres de Malebranche contre la Défense d' Arnauld.