‹ La philosophie de Malebranche (volume 3)Chapitre 45 sur 98 · Nouv. de la Rép, des Lelt.y avril 1685, arf · texte numérisé non relu

Nouv. de la Rép, des Lelt.y avril 1685, arf

2. Continuation des pencées diverses, ch. lvi (t. II, p. 265).

LES CRITIQUES DE MALEBRANGHE. i09

curieux et plus décisif. S'il y a dans la philosophie de Malebranche un point bien établi, c'est l'origine des vérités éternelles, rattachées, non à la volonté, mais à la substance même de Dieu. Bayle se prend à penser qu'au point de vue de la religion il y aurait de grands avantages à soutenir, comme M. Descartes, que Dieu est la cause libre des vérités et des essences. Ce dogme préviendrait les rétorsions des Stratoniciens ou philosophes qui admettent une nature universelle, et prétendent se passer de Dieu ; ce dogme servirait merveilleusement aux missionnaires de la Chine pour étonner les Chinois, les faire taire, et ruiner cette nature qui tient chez eux aussi la place de Dieu. Mais ce dogme est-il certain? Il soulève des difficultés jusqu'à présent insolubles. Cependant, ajoute Bayle, c cela ne me décourage point; je m'imagine, comme ont fait d'autres philosophes en certains cas, que le temps développera ce beau paradoxe. Je voudrais que le P. Malebranche eût pu trouver bon de le soutenir, mais il a pris d'autres mesures. » Voilà Bayle, au naturel, jouant avec la vérité ; et il continue faisant ressortir les difficultés de l'opinion qu'a soutenue Malebranche. t S'il y a des propositions d'une éternelle vérité, qui sont telles de leur nature et non par l'institution de Dieu, si elles ne sont point véritables par un décret libre de sa volonté, mais si au contraire il les a connues nécessairement véritables

iiO DEUXIÈME PABTIE. — CHAPITRE I.

parce que telle était leur Dature, voilà ane espèce àejaium auquel il est assujetti, voilà une nécessité naturelle absolument insurmontable ^ » Et ailleurs, c^est précisément cette opinion que Bayle expose avec une sorte d'éloquence, la prenant enfin ou paraissant la prendre pour son propre compte, c Dieu existe par la nécessité de sa nature infinie. Sa puissance et sa science existent par la même nécessité. Il a des idées étemelles et indépendantes des décrets libres de sa volonté. . . Prenez garde, je vous prie, qu'en remontant par nos abstractions à cet instant idéal où Dieu n'a encore rien décrété, nous trouvons dans les idées de Dieu les principes de morale sous des termes qui comportent une obligation. Nous y concevons ces maximes comme certaines et dérivées de l'ordre éternel et immuable. » Et c'est le fondement de la justice naturelle et de la distinction essentielle du bien et du mal ^.

Maintenant, que la lutte s'engage entre Malebranche et Ârnauld sur la théorie des idées, sur la Providence générale, sur la grâce, quelle bonne fortune pour Bayle, et comme il suivra le combat d'un œil attentif et curieux! Dans ses Nouvelles de la République des Lettres^ il annoncera tous les écrits des deux adversaires : il en fera très-exactement l'analyse, ayant à cœur de les faire con-

1. Conlinuaiion des pensées diverses, ch. cxiv (p. 348). 5. /6td., ch.CLii(p. 408-410).

naître, il en indiquera le plan, signalera les parties les plus remarquables, citera même certains passages. Puis il dira son mot, discrètement, rapidement, non sans ironie et sans malice : € dans cette assiette flottante* » où il est placé, il jugera les combattants, et leurs procédés, et leurs doctrines ; le bon sens et un sentiment naturel d'équité se joigtiant à cet esprit d'indifférence, il aura dans ses jugements de la modération, de la finesse, de la justesse : sa critique manquera d'élévation, et de ce sérieux que donnent seules des convictions enracinées, mais elle sera pénétrante et judicieuse. Ainsi, dès le début, annonçant la Réponse de Malebranche au Livre des vraies et des fausses idées ^ il écrit : € Le Traité de la nature et de la grâce ayant fait connaître à Messieurs de Port-Royal que routeur de la Recherche de la vérité n'était pas janséniste comme ils l'avaient cru, n'eut pas le bonheur de leur plaire^. » C'est mféchant, mais comme c'est finement dit, et comme il y a du vrai là-dedans! Plus tard, parlant d'un autre écrit de Malebranche qui venait de paraître, il dit : « Ces deux grands hommes, tous deux esprits extraordinaires, grands philosophes, d'une morale rigide, ne sont pas plus contents l'un de l'autre

1. C'est ce que Pascal dit de Montaigne dans son Entretien avec M, de Saci.

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