Troisième lettre
2. Troisième et quatrième lettre. « L*àme même ne se connait nullement; elle n'a que le sentiment intérieur d'elle-même et de se»modifications. Étant finie, elle peut encore moins connaître les attributs de rinfini. »
naissant pas soi-même, prétendrait- on connaître rinfini? Mais il y avait mieux à faire : il y avait à montrer que l'esprit se connaît lui-même, clairement quoiqu'imparfaitement, que la réflexion appliquée à ce que nous savons de l'âme permet d'y découvrir les perfections qui ont en Dieu leur modèle et leur source, et qu'ainsi il y a pour s'élever à l'Etre infini, et faire la science des choses divines, un procédé naturel, une méthode simple et rigoureuse, qui, pour n'être pas la démonstration géométrique pure, n'en a pas moins une incontestable légitimité et une valeur véritablement scientifique, quand on l'applique régulièrement.
Comprend-on maintenant pourquoi Malebranche est réduit à une apparente impuissance en présence du spinozisme? Ce n'est pas assez de repousser un système de toutes ses forces ; ce n'est pas assez de le condamner au nom du bon sens, de la morale, du sens intime, si on laisse croire qu'il n'y a de scientifiquement établi que ce qui est démontré géométriquement ; ce n'est pas assez de dire que Spinoza se perd par l'abus de la démonstration et par la témérité des spéculations a prioriy si l'on ne dit pas aussi qu'il y a une autre méthode, et que Va priori n'est pas toute la science ; enfin, ce n'est pas assez de voir que ce système en apparence si bien lié suppose, mais ne démontre pas, qu'il n'y a aucune substance finie, si l'on n'établit pas que
pour croire à la'réalité d'une substance finie, nous avons, non pas un simple sentiment, mais cette expérience intime, si claire, et parfaitement digne de servir de point de départ à la métaphysique. Faute de reconnaître tout cela, Malebranche n'ôte pas au spinozisme le prestige de la science, et il semble n'avoir pour s'en défendre que la foi, que Mairan n'a plus, et que des préjugés, qu'une raison sévère peut et doit surmonter. En vain essaie-t-il de marquer le paralogisme de Spinoza ; en vain attaquet-il telle ou telle proposition. Pour retrouver toute sa force, il fallait faire une chose qu'il ne fait pas ; que son propre système et ses propres habitudes d'esprit ne lui permettaient pas de faire. Il fallait renoncer résolument à la méthode géométrique, non en faisant une sorte d'aveu d'impuissance, non en se réfugiant dans la foi devenue l'unique ressource de l'esprit déconcerté, mais en proclamant hautement qu'une telle méthode ne convient pas à la philosophie, et en montrant pourquoi. Il fallait dire que la métaphysique n'ayant pas pour objet de purs abstraits, mais se donnant pour la science de l'être en même temps que du connaître, on ne peut lui accorder le droit de se tenir systématiquement loin de toute réalité, de s'enfermer dans de pures conceptions de l'esprit, et d'expliquer les choses sans regarder celles qui sont à notre portée ; que par conséquent, la conscience doit être inter-
rogée, et qu'elle répond à qui l'interroge en attestant de la façon la plus énergique la réalité substantielle, l'activité, l'individualité, la personnalité de l'être pensant ; que devant ce fait incontestable, éclatant, capital, le système de Spinoza s'arrête, impuissant à l'ébranler, impuissant à l'expliquer. Après cela il fallait montrer qu'après tout Spinoza, malgré son dédain pour l'expérience, ne peut s'en passer; que s'il peut parler de l'étendue et de la pensée, ce n'est pas pour les avoir trouvées a jpriori dans ses idées, mais parce qu'il connaît, par les sens, des corps, et par la conscience, un esprit ^ui est lui-même ; que par conséquent s'il emprunte bon gré mal gré à l'expérience de quoi établir ses définitions fondamentales, il n'est pas reçu il la récuser quand on l'oppose, complète et méthodique, à ses principes arbitraires ou à ses conclusions hasardées, et il ne peut pas se rire des objections sous prétexte que son système, fondé sur les seules idées claires, n a rien à démêler avec les faits. Enfin il fallait faire voir que cette notion de l'être parfait, sans cesse faussée dans Spinoza, l'étude sérieuse de nous-mêmes empêche, et à bon droit, de l'altérer. Voilà comment Malebranche devait rendre à l'expérience intime, qui le soutient à 5on insu, la valeur scientifique qu'elle a véritablement. Alors il redevenait fort, et répondait victorieusement à Mairan. Alors il pouvait dire que Tes-
sence infinie ne nous étant point clairement connue, comme les propriétés de l'étendue et des nombres, < ce que Spinoza ose appeler démonstration n'en a que la forme extérieure et l'arrangement des propositions * ; » il pouvait dire cela, car il pouvait ajouter aussitôt que si le suprême objet de la métaphysique est, comme il convient, enveloppé d'obscurité, la connaissance que nous avons de l'âme est trèsclaire, quoique limitée, et dans cette expérience intime interprétée par la raison nous avons : 1* le remède infaillible contre la tentation de n'admettre qu'une seule substance, puisque l'âme a conscience d'elle-même comme d'une substance singulière^ réelle, quoique finie ; 2° le moyen sûr de connaître quelque, chose, de Dieu, puisque nous portons en nous l'image de ses perfections infinies.
Nous savons maintenant où est le défaut de la réfutation que Malebranche fait du spinozisme. Mais, selon Mairan, il va lui-même au spinozisme. Voici ce que nous lisons dans la deuxième lettre :
€ Qu'il me soit permis, mon Révérend Père, de vous faire ici un aveu sincère, et, si je l'ose dire, une entière confession de mes pensées : je ne trouve point daixs vos ouvrages de définition ni d'explication qui me donne une idée juste de ce qu'il faut entendre par votre étendue créée ou matérielle^ et par celle que vous appelez intelligible. Je ne vois