Rép, aux obj, du P. Lamy, Édit. Erdmann, p
y aboutissent. Mais ici, comme dans Malebranche, ce qui retient l'esprit, c'est la foi et la piété.
§ IV, Boursier.
' Boursier est fort intéressant à étudier. Il a du talent, et son livre de V Action de Dieu dans les créa^ iures (1713) contient des pages éloquentes. Puis, ce qui est particulièrement à noter dans l'histoire que nous faisons ici, c'est le dessein de l'auteur dans ce livre. Janséniste convaincu, il se propose de découvrir les rapports de la grâce, telle qu'il l'entend, avec différentes vérités philosophiques. C'est un théologien de l'école d'Arnauld ; mais, plus métaphysicien qu'Arnauld, il cherche dans la philosophie profondément étudiée, une sorte de soutien ou de confirmation rationnelle à ses doctrines théologiques. Dans cette vue, à quel système s'adresset-il? à celui de Malebranche. 11 combat, comme l'avait fait Arnauld, la généralité des voies qui lui semble mettre Dieu dans la dépendance de la créature, l'optimisme qui diminue l'empire souverain de Dieu en l'asservissant à la loi du meilleur, et surtout la théorie de la grâce qui par moments incline au pélagianisme : sur tous ces points, il fait de Malebranche, sans le nommer jamais, une trèsvive critique. Mais, en même temps, il voit à merveille qu'il n'y a pas de philosophie qui, par son
principe fondamental, s'accorde mieux avec le jansénisme ; car il n'y en a pas qui proclame plus haut l'impuissance absolue des créatures. Arnauld avait fait aux causes occasionnelles bien des objections, et il avait fini paj les rejeter. Boursier critique l'usage que Malebranche en fait par rapport à la Providence ; mais ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie, il le conserve chèrement, il le met dans une vive lumière, il le répète sous toutes les formes, et a recours, pour le justifier, à une psychologie parfois très-fine, très-pénétrante, très-profonde. Les créatures sont impuissantes, Dieu seul agit; les causes secondes sont dépourvues de toute efficace, ce ne sont vraiment pas des causes : voilà ce qu'il soutient avec Malebranche, et il admet sans hésitation et sans réserve toutes les théories qui supposent ou démontrent ce grand principe. Il prend tout dans la vision en Dieu, parce qu'elle ne laisse à l'esprit aucune efficace ; et il réduit toutes les connaissances à la connaissance de Dieu que Dieu seul opère en nous. II reproduit la théorie de la volonté, parce que l'impuissance de la créature y est partout montrée. De quelque côté qu'il considère l'âme humaine, il la trouve impuissante et sans action. Quoi qu'elle fasse ou plutôt semble faire, c'est Dieu qui la meut, qui la prémeut^ non pas seulement d'une façon toute morale, par une influence analogue à celle des conseils, mais d'une façon physique, c'est-
à-dire réelle, par une action qui opère en nous, et, si je l'ose dire, pour nous, perception, sentiment, amour, volition. Substituer partout le Créateur à la créature, voilà le dessein de Boursier : quand il sera bien établi que, même dans rorc|fe naturel, l'âme ne fait rien, quand il sera prouvé, par les principes d'une haute et savante métaphysique, que cela tient à l'essence même de la créature, combien le triomphe de la grâce efficace des jansénistes sera facile, et quel service la philosophie aura rendu à ce qu'on croit être la religion même !
Oui, Dieu est la seule cause réelle, immédiate, physique. Car enfin, toutes les modalités des créatures sont autant de degrés d'être : si une créature pouvait se modifier elle-même, elle pourrait donc se donner un degré d'être qu'elle n'avait pas, en d'autres termes, elle pourrait créer en elle quelque chose : ce qui est contradictoire. Il n'en est rien. Dieu crée continuellement toutes les choses existantes avec leurs modalités. Dieu crée continuellement tous les êtres tels qu'ils sont, et Dieu est vraiment 1 Etre des êtres.
Ne sont-ce point là les principes mêmes de Malebranche poussés à leurs dernières conséquences? Ne considérez plus dans sa philosophie que V action de Dieu dans la créature^ soyez un peu moins touché de la sagesse que de la toute-puissance du Créateur, supprimez par l'adoption de la théorie jan-
séniste de la grâce, tout contre-poids théologique au système philosophique, et vous aurez Boursier. C'est Malebranche devenu janséniste. Nulle part l'affinité naturelle que nous avons constatée entre la métaphysique du méditatif de l'Oratoire et la théologie de Port-Royal n'est plus manifeste qu'ici. Mais cette parenté, Malebranche ne la reconnaît pas, et il combat comme un adversaire Boursier, qui s'appuie sur ses propres principes. C'est ce qui fait le grand intérêt des Réflexions sur la prémotion physique. Chose singulière, Arnauld avait défendu contre Malebranche la liberté et même l'activité des créatures : voici que Malebranche, combattant la prémotion physique, reproche à Boursier de rendre la liberté impossible, déclare que dans la détermination volontaire, l'âme est la cause de ses actes, se raille enfin d'un système où les créatures ne sont plus que des automates, et tout cela en répétant lui-même à chaque instant que Dieu est la seule cause efficace de tous les changements réels qui arrivent dans le monde, et que les causes secondes ne sont que des causes occasionnelles. Dans le système du P. Boursier, selon Malebranche, Dieu est un excellent ouvrier qui fait des statues fort belles, ayant avec lui quelque ressemblance, et qui en joint à toutes la tête avec le corps par une charnière attachée derrière le cou, de telle sorte qu'elles peuvent pencher la tête, et que s'il tire une corde
attachée au ressort, elles pencheront la tète effectivement. Les statues étant finies^, l'ouvrier tire à toutes la corde qui tient à la détente du ressort, et toutes penchent la tête et lui rendent le salut. Alors il est content de ses statues qui lui ont rendu ce qu'il en attendait. Raillerie ingénieuse et piquante ! Mais dans le système des causes occasionnelles, n'est-ce donc pas Dieu aussi qui tient la corde et qui la tire?
Quoi qu'il en soit, Malebranche s'efiforce de distinguer la détermination physique ou réelle qui a Dieu pour auteur, et la détermination morale dont nous sommes maîtres. Les divers consentements que nous donnons aux motifs dont Dieu nous meut, sont bien à nous. L'homme a un vrai pouvoir de suspendre son consentement, de résister ou de céder, de choisir ou de ne pas choisir. C'est ce qui fait sa dignité; c'est ce qui rend la créature capable de mérite, et le Créateur innocent de nos erreurs volontaires et de nos péchés ; c'est ce qui justifie la sagesse de Dieu et sa bonté. Il n'est pas vrai de dire que les consentements soient de nouveaux degrés d'être s'ajoutant à l'être primitif: l'âme a-t-elle plus d'être parce qu'elle aime davantage? non, pas plus qu'une boule n'a plus d'être parce qu'elle a plus de mouvement. Ce n'est donc pas donner à l'âme la puissance créatrice que de la reconnaître maîtresse de ses actes libres et moraux,
Malebranche ne repousse pas avec moins d'éner-
gie cette formule qui semble cependant inspirée par lui : « Dieu est l'être des êtres. » Il en est scandalisé et effrayé; il trouve que « c'est une expression éblouissante et mystérieuse, » qui n'est propre qu'à tromper l'esprit.
Je ne m'arrête pas à la défense de la Providence générale. Boursier ne fait point de critique qu'Arnauld et Fénelon n'aient faite avant lui, et les réponses de Malebranche sont toujours les mêmes. A Boursier comme autrefois à Arnauld, il reproche éloquemment de négliger la sagesse divine pour exalter la toute-puissance du souverain maître et seigneur de toutes choses. Ce que nous devons noter ici, c'est qu'il semble, dans cet ouvrage, se soucier un peu plus de la bonté de Dieu que dans ses autres écrits.
En somme: 1° Boursier a un véritable mérite; 2* il nous fait voir ce que le malebranchisme pouvait devenir, allié au jansénisme vers lequel la théorie de l'inefficace des créatures l'incline naturellement, tandis que la théorie de la Providence l'en détourne ; 3° il a donné à Malebranche vieilli et près de mourir l'occasion d'écrire un de ses meilleurs ouvrages, ces Réflexions où sa doctrine est exposée une dernière fois, avec vigueur, avec éclat, par moment avec une ingénieuse vivacité, et, sur plusieurs points, avec plus de tempérament et de mesure que dans ses autres écrits.
§ V. Le P. André.
Ce que le P. François Lamy soutient le plus vivement peut-être, ce qui fait pour Boursier toute la valeur du malebranchisme, c'est le principe de l'impuissance absolue des créatures. Le P. André, jésuite, ce disciple si affectueux et si dévoué de Malebranche, reconnaît l'action de l'âme *. Il n'a, ditil, aucune peine à l'admettre. Il déclare « que l'âme agit réellement et physiquement en elle-même, qu'elle se modifie, qu'elle se détermine par une action positive dont elle est véritablement cause efficiente. » Peut-on s'exprimer avec plus de netteté et plus de force? « Pour ce qui regarde l'action des esprits sur les corps, et particulièrement l'action de l'âme sur le corps qu'elle anime, il trouve bien quelque difficulté; mais n'ayant là-dessus aucune démonstration, et d'ailleurs ayant toujours cru que le terme de causes occasionnelles n'exprime pas assez fortement la puissance des esprits ^, » il ne trouve aucune raison qui l'empêche d'admettre sur ce point l'opinion commune.
Est-ce là le langage d'un disciple de Malebran-
1. Sar le P. André, voir Cousin, Fragm, de philos, mod,^ 2* partie; et, dans notre premier volume, le oh. i, p. 3-5, 19-20, 33.
2. Lettre d'André au P Provincial en réponse au formulaire qu'on voulait lui faire signer, art. 8, 1*' déc. 1712. Remarquons que Malebrancbe vivait encore, et qu'André avait toujours avec lui les rapports les plus affectueux. (Cousin, ouvrage cité ci-dessus, p. 336.)
che? Faut-il, pour expliquer cette dissidence si grave, supposer que le P. André ne parle ainsi que par complaisance et par faiblesse? Faut-il croire que cet aveu lui est arraché par la persécution dont il était alors l'objet à cause de son attachement à des doctrines fort peu goûtées dans son Ordre? Non : on peut bien supposer, si l'on veut, que sans les remarques, les objections, les réfutations, les formulaires dont Taccablaient les Pères Jésuites, André, tout entier à Malebranche, n'eût pas su faire de discernement dans les doctrines de ce maître tant aimé ; mais ce qui le charmait, ce n'était point cette théorie de l'inefficace des causes secondes : averti, il en a vu facilement les inconvénients, et il y a renoncé sans peine et sans faiblesse ; elle ne l'avait jamais séduit. Il n'en avait pas besoin pour croire à une intime union entre Dieu et l'âme ; il n'en avait pas besoin pour admettre cette lumière universelle de la Raison qui le pénètre et qui le réjouit. Les vérités éternelles subsistant en Dieu, l'ordre immuable, loi inviolable de Dieu même, les principes de la science et ceux de la morale dépendant, non d'un décret arbitraire du Créateur, mais de sa Raison souveraine, la recherche de la vérité devenant une prière, l'âme rendue tout éclatante de la lumière de Dieu, alors qu'elle rentre en elle-mè me et consulte par son attention les idées éternelles , voilà ce qu'André aiaie dans la philosophie de Ma-
lebranche, voilà ce qui le prend par Tâme tout entière : son esprit est satisfait et son cœur content ; son imagination, que Malebranche a rendue chrétienne *, est charmée de la beauté de ce monde intelligible ; et sa vive piété s'enflamme encore dans ces méditations métaphysiques. Aussi André ne faiblit-il pas sur ce point ; écoutez sa profession de foi ^ : « Je vous déclare, et à toute la compagnie, que je tiens pour indubitable que Jésus-Christ, en tant que Verbe éternel et sagesse personnelle, est, comme parle saint Jean, la lumière véritable qui éclaire tous les hommes, et, comme parle saint Augustin, la vérité essentielle qui renferme dans sa divine substance toutes les vérités immuables, et, comme parle Malebranche, la raison universelle des esprits, dans laquelle nous voyons les idées de toutes les choses que nous connaissons, les mêmes que Dieu voit, sur lesquelles il a formé cet univers, et sur lesquelles il le gouverne. J'admets ce grand et vaste principe avec toutes ses conséquences, et, par une suite nécessaire, je tiens que ce que nous appelons les idées, ou l'objet immédiat de nos esprits, est réellement distingué des perceptions que nous en avons et qui, seules, nous appartiennent efi'ectivement. Je tiens cette opinion plus évidemment démontrée, qu'aucune proposition de géométrie ou
t. Lettre à Malebranche, 30 avril 1707. (Cousin, p. 440.)
2. Lettre auP.DavioI,1709 (p. 294);et/îd|).au/brm.,art.6(p. 333).
d'arithmétique, puisqu'il n'y a point de démonstration qui ne suppose des idées éternelles, immuables, nécessaires, universelles et par conséquent bien différentes de nos pensées qui toutes ont commencé d'être, sont passagères, contingentes, particulières. Je tiens enfin que la doctrine de la distinction des idées et de nos perceptions est le fondement de toute certitude humaine dans la religion, dans la morale et dans toutes les sciences ; et si quelqu'un pouvait se vanter d'avoir là-dessus solidement réfuté les raisonnements de saint Augustin et du P. Malebranche, je ne crains point de le dire, pour peu qu'il eût de l'esprit et qu'il suivît ses propres principes, il pourrait se vanter en même temps d'avoir solidement établi le pyrrhonisme. »
Au lieu des idées mettez vérités ^ et puis remplacez la vue des vérités dans la substance divine par une obscure présence de Dieu en l'âme, et cette belle profession de foi philosophique sera irréprochable. Ne dirait-on pas, en la lisant, que le meilleur de l'esprit et de l'âme de Malebranche a passé dans l'esprit et dans l'âme d'André? Ce qu'il retient de la doctrine de son maître, c'est le plus solide et le plus beau ; ce qu'il abandonne, c'est ce qu'elle contient de plus faible et de plus dangereux.
Avoir su faire ce choix, garder cette liberté d'esprit quand on a vu Malebranche, qu'on l'a entendu^ et que l'on a été si profondément remué par son
regard et sa parole, lui être attaché par le cœur et par l'esprit, et ne pas suivre aveuglément sa doctrine, alors même qu'on en est charmé, alors qu'on l'aime jusqu'à souffrir pour elle, c'est la preuve, si je ne me trompe, d'une intelligence qui n'est point médiocre, et d'un courage philosophique qu'il faut admirer en même temps que la constante fidélité à des opinions persécutées.
Un autre trait que je veux signaler dans le P. André, c'est le dessein de réformer l'enseignement de la philosophie. André est un professeur. Placé dans la plus délicate des situations, chargé de l'enseignement philosophique dans les collèges d'un Ordre qui a une philosophie officielle dont il se sépare en plus d'un point important, il entre en de grandes perplexités, il a de cruelles angoisses, et, dans son embarras, il s'adresse à Malebranche luimême. Comment s'y prendra-t-il pour faire son cours? Il ne veut pas choquer ses supérieurs sans motif grave; il ne veut pas surtout blesser les intérêts de la vérité. Il est décidé à être sincère ; parler contre sa conscience, dicter à ses élèves des choses qu'il croirait fausses, ce serait manquer à ce qu'il doit à Dieu, le maître par excellence. Et puis, dans son respect pour les élèves qui lui sont confiés, il s'inquiète : il a peur de leur fausser l'esprit, de les engager dans l'erreur ; il ne veut pas manquer à la charité qu'il leur doit. L'âme d'André se montre à
nu dans cette lettre : sa timidité et sa fermeté, sort respect pour ses supérieurs et la délicatesse de sa conscience philosophique, sa grande idée de la mission du professeur, l'estime et l'amour des âmes, enfin le sentiment religieux très-vif qui l'anime. La réponse de Malebranche est pleine de sagesse et de modération : c'est de sa propre philosophie qu'il s'agît ; par André, elle peut entrer dans les écoles, et, chose piquante, c'est dans les collèges mêmes des Jésuites qu'elle peut être enseignée. Si Descaries oii Leibnitz avaient rencontré une pareille occasion d'introduire dans la société de Jésus leurs principes philosophiques, ils en eussent profité avec ardeur et habileté. Malebranche ne songe qu'à son ami, et il n'a qu'une chose à cœur, c'est de lui indiquer le moyen de ne rien faire qui blesse la conscience et de ne pas s'attirer, s'il se peut, de trouble et de tracasseries.
€ J'ai reçu avec une extrême joie la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, parce que j'espère que le temps adoucira toutes choses et que même l'on aura honte des peines qu'on vous a faites. Vôtre attachement pour la Société et votre prudence vous gagnera pour amis ceux mêmes qui vous ont persécuté. C'est ce que j'espère et ce que je désire. Vous me demandez un conseil sur une chose qui dépend de la situation de l'esprit de ceux avec qui vous serez et que je ne puis deviner.... Je
^ croirais pourtant que vous pourriez exposer le plus clairement que vous pourriez les sentiments du corps avec leurs preuves, avertissant vos disciples de ne se rendre qu'à ce qui est évident, sans rien affirmer trop positivement. Ce n'est pas tromper les jeunes gens que de leur exposer les opinions des autres quoique fausses, c'est au contraire les inciter à faire usage de leur esprit pour reconnaître les plus vraies. Vous pourriez réfuter les endroits où Descartes s'est trompé, et, pour contenter mes censeurs, ceux où je me suis trompé moi-même, car je ne suis pas infaillible ^ >
Il me semble que cette parfaite simplicité et cet entier désintéressement font beaucoup d'honneur à Malebranche. 11 n'y entre aucun calcul, on le sent bien ; il ne se propose que de venir en aide à son ami.
Mais André n'avait pas seulement en vue de mettre sa conduite à l'abri des reproches de sa conscience et des censures de ses supérieurs. Dans cette même lettre que nous citions tout à l'heure, il dit à Malebranche : « N'auriez-vous point quelque chose sur le logique, sur Tordre des questions, et principalement sur le syllogisme qui, dans la méthode ordinaire, me paraît bien embarrassant et bien difficile pour des enfants qui commencent?
1. Lettre d'André, 8 août 1709; réponse de Malebranche, 24 août. (Cousin, p. 450-452.)
Quel tour y pourrait-on donner pour le rendre un peu plus à leur portée et pour leur rendre agréable l'entrée de la philosophie, dont les avenues épineuses ne manquent presque jamais de les rebuter? > Et, au nom du maître intérieur, il conjure Malebranche de lui envoyer l'instruction qu'il demande. € Je n'ai rien à vous dire sur la logique, répond Malebranche. Je n'en connais de bonne que la natureZfe jointe aux règles que j'ai données dans le livre de la Recherche de la vérité. Je n'ai jamais fait usage de ce qu'on m'a enseigné des syllogismes. Un peu de bon sens et d'attention découvre quand un argument ne vaut rien. > Puis, André, lui ayant demandé quels ouvrages il pouvait consulter : « Je ne sais pas trop quels sont les livres qui vous seraient utiles, > répond Malebranche, peu ami des livres, nous le savons. Il indique cependant Pourchot, renommé pour ses Institutiones philosophiœ^ et un certain du Hamel,. auteur d'une Philosophia vêtus ac nova y ad usuni scholarum accommodatan En 1715, André, écrivant à l'abbé de Marbeuf, se montre plus que jamais préoccupé des inconvénients de la méthode d'enseigner admise dans les collèges, et des moyens d'y remédier. Ce sont des maximes pajennes que l'on apprend aux enfants. Dans la philosophie qu'on leur enseigne, il n'y a ni ordre j ni suite^ ni ombre de bon sens, t Le premier pas que doit faire un enfant au sortir du collège.
pour devenir honnête homme, c'est d'oublier tout ce qu'on y apprend. Peut-être que, s'il y avait un bon cours de philosophie, où nos vérités les plus évidentes fussent traitées une à une, avec les objections et les réponses à la manière des scolastiques, on verrait enfin cesser le désordre de leur pédanterie ; du moins il est certain qu'un pareil ouvrage la pourrait faire voir dans tout son jour et pourrait encore servir d'introduction à la lecture des bons livres, ce qui ne serait pas un petit avantage. > Et André entreprend t un cours de philos Sophie chrétienne^ solide et suivie, dont toutes les vérités soient liées ensemble par un enchaînement visible, depuis la première vérité connue à tout le monde jusqu'à la dernière découverte de nos plus savants auteurs. > Pour ue pas effaroucher la nation des scolastiques, il se propose de t garder de leur philosophie toutes les questions qui pourraient être de quelque utilité par quelque tour d'esprit qu'on leur pourrait donner, ou encore mieux, en évaluant leurs grands termes qui, assez souvent, ne font que dire scientifiquement ce que tout le monde sait. > C'est la préparation à la piété chrétienne qu'il a en vue dans ce cours de philosophie. 1 croit donc bon de commencer t par une logique ette, précise, et même, autant qu'il se peut, agréale. t II veut que cette logique soit « un recueil lact des règles du bon sens, > et qu'on y entre-
mêle des questions choisies et faciles pour exercer les esprits naissants, et pour leur apprendre ainsi à en faire la juste application. > Il croit bon encore € d'y répandre quantité de réflexions qui serviraient à rendre le sens des enfants droit, l'esprit juste et pénétrant, et même à leur donner le bon goût de toutes les choses qui sont du ressort du jugement. > Il conçoit une morale faite à peu près sur le même plan, qui soit c une logique du cœur. > Après cette double préparation, il juge convenable € d'entrer à pleines voiles dans la métaphysique, qui est une science générale qui donne les principes de toutes les autres. » ' 11 veut qu'on y établisse d'abord t les vérités primitives et fondamentales qui sont les sources infaillibles de la connaissance humaine. > Puis il veut qu'on t traite à fond » de Dieu et des attributs divins : alors le moment est venu d'étudier l'âme et d'en faire connaître la nature. Une physique ou exposition du système général de la nature doit achever ce cours de philosophie, > Or, à quelle philosophie André se proposet-il d'emprunter les principes de cet enseignement ? A Malebranche. « Jamais, dit-il, notre philosophie ne sera universellement regardée comme la philosophie du bon sens, qu'elle ne soit reçue dans les collèges*. »
l. Lettre à l'abbé de Marbeuf, 2 septembre 1715. Voyez encore lettres à M. Larchevôque, 15 février et 28 avril 1715. (Cousin^ p. 381.)
Ainsi, ce jésuite malebranchiste, persécuté pour son attachement aux doctrines de Malebranche, a conçu le dessein de les introduire dans renseignement philosophique, et, pendant plusieurs années, il a travaillé à Taccom plissement de ce dessein. Le malebranchisme, érudit et mêlé à la science théologique avec Thomassin, disputeur avec François Lami, associé au jansénisme avec Boursier, conserve dans le P. André son caractère philosophique mais très-religieux, demeure doux et paisible, quoique sans cesse attaqué, se garde de toute atteinte janséniste, se réconcilie avec le sens commun en ce qui concerne les causes secondes, reste attaché à la doctrine des vérités éternelles subsistant en Dieu, et essaie de pénétrer dans les écoles, pour y remplacer le péripatétisme décrépit et mourant. Enfin, grâce à ce même P. André, c'est encore la philosophie de Malebranche qui, la première en France, fait la métaphysique du beau. Nous lisons dans les Méditations chrétiennes : t Pourquoi penses-tu que tous les hommes aiment naturellement la beauté? C'est que toute beauté, du moins celle qui est l'objet de l'esprit, est visiblement une imitation de l'ordre... L'ordre et la vérité serenconrent même dans les beautés sensibles, quoiqu'il oit extrêmement difficile de l'y découvrir; car ces )rtes de beautés ne sont que des proportions, c'estdirè des vérités ordonnées ou des rapports justes
et réglés, > Il y a en germe dans ces quelques lignes une théorie du beau. André a développé ce germe. Déjà vieux, devenu professeur de mathématiques, à Caen, ne se livrant plus qu'avec réserve à la philosophie, il a composé cet Essai sur le\ Beau qui est le premier ouvrage français d'esthétique.
Après cette revue rapide des principaux malebranchistes, contemporains du maître, je puis conclure :
1** Que ce qui fait le prestige et la force de la philosophie de Malebranche, c'est son caractère religieux, sa foi dans les vérités éternelles, et le vif sentiment de l'action de Dieu dans les créatures.
2** Que tous les majebranchistes proclament l'inefficace des causes secondes, à l'exception d'André, et que plusieurs suppriment même les tempéraments que Malebranche apportait à sa théorie.
S'* Que l'exagération de ce principe donne au malebranchisme un air de parenté, d'abord avec le spinozisme, et ensuite avec le jansénisme, bien que tous les malebranchistes aient horreur de Spinoza et que plusieurs le réfutent, et que, d'un autre côtéj le système de la grâce de Malebranche soit contraire en plusieurs points à la théologie janséniste.
4"* Que ce système de la grâce avec l'optimisme
est sans doute ce que les disciples de Mâlebranche goûtaient le moins dans sa philosophie, puisque fort peu le soutiennent, plusieurs n'en disent rien, et quelques-uns le combattent,
5** Enfin, qu'André, qui ne dit rien de l'étendue intelligible, qui rejette les causes occasionnelles et qui croit à l'efficace des créatures, qui ne retient de la doctrine de Malebraiiche que la partie la plus belle et la plus assurée, qui enfin la réconcilie avec l'imagination devenue chrétienne en y cherchant les principes d'une théorie du beau, André, dis-je, est sans contredit le plus remarquable disciple de Mâlebranche. Né en 1675, en relation avec Maiebranche de 1706 à 1715, persécuté pour ses opinions philosophiques jusqu'en 1726, il ne publie son Essai sur le Beau qu'en 1741 (l'édition complète est de 1763), et meurt en 1764. Sa vie militante appartient bien à la première période où nous l'avons rangé, mais il a assisté en grande partie à la seconde, dont il nous reste à parler.