Téffwignage du sens intime^ t. II. p
dans les vérités éternelles, proclame l'importance Je l'expérience; et, parce qu'il sait regarder au dedans de lui-même et se résout à prendre pour guide l'observation, pour règle le sens commun, il arrive, lui qui n'est qu'un esprit de second ordre, à corriger sur plus d'un point les erreurs du génie. C'est, en un rang inférieur, mais encore honorable, une sorte de Reid français, qui mérite bien notre respect et notre reconnaissance ^
§ m. Le cardinal Oerdil.
Gerdil est le plus illustre représentant du pur Malebranchisme au xviii® siècle^. C'est un noble esprit, attaché avec conviction à toutes les grandes choses : il les défend, sans colère, mais avec une douce chaleur et une paisible énergie. Son style n'a point d'éclat, mais il plaît par la lucidité, la sincérité, et une gravité aimable. En vrai disciple de Malebranche, Gerdil unit à une foi profonde la liberté philosophique. C'est pour l'honneur de la religion et le bien des âmes qu'il travaille ; mais il entend faire œuvre de raison. Soit qu'il expose la vérité, soit qu'il réfute l'erreur, c'est en philosophe
1. M. GoushoL ^Premiers essais, p. 175), et M. Franck {Dictionnaire des sciences philos,, art. de Lignac), ont fait ce rapprochement.
2. Gerdil, né en Savoie, à Samoens, en 1718, Barnabite, professeur de philosophie et de morale à T Université d&Turin^ cardinal en 1777, mort à Rome en 1802. Il a écrit en français plusieurs de ses ouvrages.
qu'il procède : il s'appuie sur des principes connus par la seule lumière naturelle, il développe sa pensée dans un bel ordre par de savantes déductions^ et il discute les assertions de ses adversaires avec une subtilité et une souplesse de raisonnement trèsremarquables. Il sait même mieux que Malebranche^ d'une part, ne point supposer la foi dans les discussions de pure métaphysique^ d'autre part, ne pas porter la raison dans les questions de pure théologie*. Mais, quels que soient les sujets qu'il traite^ la foi règle toujours sa pensée, et la piété l'inspire et l'anime.
Vivant dans un siècle où le matérialisme et l'athéisme avaient de trop nombreux adhérents, il se demande où est l'origine philosophique de ces mauvaises doctrines : il la trouve dans l'empirisme. C'est une vue nette et juste. Il fait donc la guerre à l'empirisme, et comme l'empirisme a pour patron au xYiip siècle le sage Locke > il combat Locke de toute§ ses forces. Il est trop modéré et trop juste pour ac-
1 . Dans sa Défense du sentiment du P. Malebranche sur la nature et Vorigine des idéeSy contre r examen de Locke (Turin, 1748; Bologne, 1787), écartant, dans une dissertation préliminaire, lespr^'ûgés qui portent certains théologiens à combattre le malebranchisme, il fait remarquer (à la fin) qu'on peut puiser dans cette philosophie des moyens, non de démontrer les mystères, mais d'établir qu'ils ne renferment pas ces prétendues contradictions dont les incrédules font tant de bruit, et il expose Texplication (fort peu satisfaisante) que Malebranche donne dans la Rech. de la vér. de la transmission du péché originel. Néanmoins, il demeure vrai de dire qu'il n'y a pas dans Gerdil de système théologique analogue au Traité de la nature et de la grâce.
cuser Locke et tous les partisans de Locke de matérialisme et d'athéisme ; mais il est trop perspicace pour ne pas voir comment cette philosophie si faible, si mesquine, si chancelante sur les questions de principes, prépare par sa timidité même les plus hardies négations ou un désolant scepticisme à l'endroit des plus importantes vérités ^
Au xvnr siècle, on exalte Locke. C'est, dit-on, un vrai sage. Il ne tente pas d'exphquer les faits inexplicables, et il ne bâtit pas de système chimérique; il ne fait point de roman, il écrit l'histoire de l'esprit humain: toutes les fois qu'il ne voit point clair, il l'avoue avec une candeur admirable, ' et renonçant à l'étude des questions insolubles, il se contente de dire sur tous les sujets qu'il traite des choses sensées et nettes. Ces éloges indignent
1. Défense du sentiment du P, Maîebranche^ avertissement de rédition de Bologne, 1787. Gerdil déclare n'avoir pas la pensée d'accuser indifféremment de matérialisme tous les philosophes qui, sur la question des idées, préfèrent les principes de Locke à ceux de Malebranche ; il y en a qui suivent Locke de bonne foi sans vouloir porter aucun préjudice à la spiritualité de l'âme dont ils sont intimement convaincus et persuadés : il ne faut donc pas leur imputer les conséquences qui sortent logiquement du système de Locke. Mais enfin, ces conséquences, il faut les voir et les montrer; et c'est un fait que les matérialistes du siècle embrassent la philosophie de Locke avec d'autant plus d'avidité qu'ils ont plus de mépris pour celle de Malebranche. — Dans un autre ouvrage y V Immatérialité de rame y démontrée contre M. Locke^ Turin, 1747, Gerdil, exposant les preuves que Locke a données de l'existence de Dieu, dit qu'elles sont fort belles, mais que sans doute si M. Locke, au lieu d'en être l'auteur, les eût trouvées dans le P. Malebranche, il n'eût pas manqué de lui reprocher sa témérité et de lui rappeler la faiblesse de l'esprit humain. (Part. I, § 1.) Partout Gerdil s'attache à montrer l'inconsistance de la doctrine de Locke.
Gerdil. A ses yeux, la prétendue modestie du philosophe anglais n'est que de la faiblesse : il n'a point de principes arrêtés, il se contredit sans cesse ; rien chez lui qui soit solide et bien lié ; des aperçus sans profondeur, des raisonnements sans consistance, des remarques de détail, justes parfois ou ingénieuses, mais point de métaphysique. Et d'ailleurs, est-ce donc être si modeste que d'accuser continuellement les autres d'obscurité? Ne se met-on pas audessus de ceux que l'on juge inintelligibles, et ne semble-t-on pas croire qu'on a soi-même le pri- .vilége du bon sens? C'est donc une présomption d'un autre genre, et une présomption qui, avec les apparences de l'humilité, ne fait que dispenser du travail et encourager à la paresse. Ajoutez à cela que ce même Locke, qui est presque désarmé en présence du matérialisme, est très-hardi quand il s'agit d'attaquer les vérités catholiques. Alors il oublie les limites de son esprit, et sa prudence l'abandonne. Lui qui n'ose pas affirmer les plus évidentes vérités de peur de prononcer en maître, il devient singulièrement décisif; lui qui craint de dire que la matière ne peut penser, quoique la matière pensante soit inconcevable, il reprend confiance en la raison pour déclarer tel ou tel mystère absurde, et partant inacceptable*. Et voilà précisément ce que
1. Voir notamment la Défense du sentiment de Malehranche^ part. I, ch. I.
l'on aime en lui : cette incertitude, ce penchant au doute, qui détruit toute sérieuse et grande philosophie ; et cette hostilité à l'égard de la foi catholique, qui passe pour indépendance et liberté d'esprit : Locke semble au-dessus de tous les préjugés. Prestige menteur, que Gerdil prétend lui ôter. Dans celui dont la sagesse est tant célébrée, il veut montrer l'ennemi même et le destructeur de la raison. Et Malebranche, qu'on regarde comme un visionnaire, c'est le type du vrai philosophe. Le prendre pour maître, c'est s'assujettir à un travail pénible, mais viril. Avec lui, il faut méditer, il faut penser. Sa philosophie tient l'esprit continuellement occupé en la recherche de vérités purement intellectuelles, sans jamais le divertir par les agréments et les attraits de l'imagination. Philosophie fastidieuse, s'écrie-t-on. Et en effet, combien n'est-il pas moins incommode de décider à l'ombre d'un grand nom, que toute espèce de vérité est inaccessible à Tâme humaine ! Une telle décision ne coûte rien, et on a le bénéfice de passer pour vrai philosophe. Mais où est donc la vraie grandeur, où est la vraie force de la pensée? Est-elle du côté de Locke et des partisans d'une manière si aisée de philosopher? N'est-elle pas plutôt du côté de Malebranche et de ceux qui, à son exemple et à sa suite, ont le mérite des spéculations difficiles et laborieuses*?