Leibnitz, Théodicée, ii
donne le droit de juger d'un ouvrage que nous connaissons si peu, et d'en être mécontents. Nous ne songeons pas à en relever « les prétendus défauts. » Nous savons que nous ne montrerions par là que la petitesse de notre esprit et une impertinente défiance à l'égard de la divine sagesse. Aussi bien, ne faisons-nous pas ici d'appel à l'expérience, pour la tourner contre Dieu ; mais, examinant en métaphysicien la notion de la perfection et celle de la créfeiture, nous disons que cela seul est vraiment parfait qui est tel qu'on ne peut rien concevoir de mieux; nous prétendons que l'ensemble des choses créées ne peut jamais être dans cet état de complet achèvement ; nous soutenons que la notion de la créature renferme l'idée d'un développement indéfini tendant vers un terme absolu qui est inaccessible. Si la créature est conçue comme ayant toute la beauté possible, en vain répète-t-on qu'il ne s'agit là que de beauté créée: du moment que le possible s'épuise dans cet être, cet être est conçu comme absolu. L'abîme qui sépare le créé du divin est comblé. Or, quand on dit que parmi tous les mondes possibles Dieu a choisi le meilleur , on entend par là qu'il y a un certain ensemble des choses créées tel que rien de mieux n'est concevable, ni faisable. On énonce donc une contradiction; on suppose un arrêt absolu là où il ne peut pas y en avoir ; on veut que dans la série des essences rela-
tives aux créatures la pensée trouve où se reposer. Je conçois qu'il y ait des mondes possibles meilleurs les uns que les autres ; je ne conçois ni le pire ni le meilleur de tous. La série est indéfinie : la limiter d'un côté ou de l'autre est impossible. Elle s'étend entre deux termes extrêmes également inaccessibles, le néant ou le rien, pur concept de l'esprit, et Dieu, la suprême et parfaite réalité. Le meilleur véritable, Tô apto-Tov, n'est donc pas dans la série, mais en dehors et au-dessus. C'est Dieu.
Mais si le meilleur des mondes possibles est une chimère, ne rencontrons-nous pas une nouvelle et formidable difficulté? Ne devons-nous pas craindre que la création n'ait plus de raison suffisante? Car on ne voit plus par quel motif Dieu s'est décidé à créer, et à créer ceci plutôt que cela.
Une âme rempUe de l'amour de Dieu ne trouvet-elle pas dans le divin objet qui la charme toute perfection et toute joie? Cependant, un rayon de soleil, une fleur, la plus petite chose créée s'ofifrant à cette âme peut encore attirer son attention et la réjouir. Et si cette âme ne s'arrête point dans les créatures, si elle s'en fait un moyen de retrouver Dieu, qui donc osera lui reprocher comme une imperfection les regards qu'elle leur donne? Dieu a fait notre cœur tel que la contemplation et l'amour du souverain bien ne l'absorbent pas nécessairement et ne lui font pas oublier et mépriser tout le
reste. L'imparfait et le fini s'ajoutent à l'infini comme par surcroît, comme une sorte de superflu, et ce superflu qui, comparé à Dieu, n'est rien, a pourtant en soi une valeur qu'il tient de Dieu même. Ne trouvons-nous pas dans ce mystère de l'âme humaine un moyen d'éclaircir un peu la conduite divine dans la création ? Dieu n'a aucun besoin des êtres finis, mais il les voit dans sa raison souveraine où leurs idées sont renfermées, et il a la puissance de leur donner l'être. Qu'il les réalise ou ne les réalise point, il n'en est pas moins tout ce qu'il est. Mais la perfection souveraine ne dédaigne point ce superflu qui u'ajoute rien à sa propre excellence. Eternellement elle veut faire cette imparfaite image d'elle-même, et elle le veut par pure bonté. Les êtres finis n'ayant avec elle aucune proportion, elle ne leur doit pas l'existence, nous l'avons montré, mais la bonté appelle à l'être ce qui n'y a p*oint de droit. La bonté parmi les hommes relève ce qui est abattu, soutient ce qui est faible, donne à ce qui n'a pas. La bonté divine fait ce qui n'est pas. Ne dites pas que Dieu crée par caprice des êtres dont il n'a que faire ; dites qu'il est bon, et que par une libre effusion de sa bonté il crée l'univers. C'est pour cela que nous remercions Dieu, et avec raison, de l'existence qu'il nous donne. Nous sommes saisis de respect et d'amour en contemplant sa beauté
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ravissante et son incomparable sainteté , nous ne sentons pas la reconnaissance s'élever dans notre cœur ; mais si Dieu nous a créés, il pouvait ne nous créer pas : il y a là un libre don, tout gratuit, une sorte de divine condescendance, qui nous confond et nous remplit d'un amour reconnaissant. Voilà donc le motif de la création. L'être fini et imparfait est un bien ; Dieu, qui est bon, juge convenable de le créer: douce et aimable convenance de la bonté, qui exclut toute espèce de nécessité, qui ne constitue même aucune obligation, parce que, entre le bien suprême et tout bien fini, il y a une disproportion infinie ; mais convenance suffisante néanmoins pour décider lapuissance souveraine àréaliser dans le temps les choses dont elle renferme en soi l'éternelle possibilité. Dieu est le Bien même, et le bien aime à se répandre, bonumest diffusivum sut, selon la belle expression de saint Thomas. Dieu est bon, et parce qu'il est bon, il veut que les êtres imparfaits mais tous bons en quelque chose, dont il a l'idée, subsistent effectivement et reçoivent de sa bonté l'existence réelle. Et cela lui paraît conforme à sa sagesse, digne de sa perfection, en sorte que l'on peut dire qu'il crée pour sa gloire. Ainsi, Dieu est nécessairement créateur en ce sens que les idées des choses et le pouvoir de les faire sont renfermés dans son essence ; mais Dieu est très-librement créateur en ce sens que les choses subsis-
tent réellement par un effet de sa bonté. Et c'est sans doute parce que la bonté est l'origine de toute existence, que ce qu'il y a de plus beau et de plus divin dans la vertu humaine, c'est de faire du bien. Maintenant il nous reste ti montrer que Dieu en créant ceci plutôt que cela a des raisons suffisantes comme il en a pour créer plutôt que pour ne créer pas. Rappelons encore ce principe solide et important; à savoir que l'essence des choses créées est de pouvoir se développer indéfiniment entre ces deux termes inaccessibles, le néant et l'infini. Dès lors la perfection est irréalisable dans le monde. Tout ce qu'on y peut trouver, c'est l'image de la perfection^ c'est un développement indéfini imitant par un perpétuel progrès l'immobile perfection. Or, s'il en est ainsi, peu importe le point de départ: si reculé qu'on le suppose, on conçoit^ toujours qu'il poui»rait l'être plus encore ; si peu déterminé, si peu parfait que soit l'être à son degré infime, un état de moindre détermination et de perfection moindre est encore possible. Quant au point d'arrivée, il recule toujours à mesure que l'on avance. Il est dans l'infini. L'atteindre est impossible, y tendre par un mouvement incessant et s'en rapprocher toujours, voilà la loi du fini. «Il se pourrait, dit Leibnitz, que l'univers allât toujours de mieux en mieux, si telle était la natoire des choses qu'il ne fût point permis d'atteindre au meilleur d'un seul coup. Mais ce sont
des problèmes dont il nous est difficile déjuger*.» Certes, nous avouons avec Leibnitz que ce sont là des questions difficiles, très-difficiles, et nous n*y touchons qu'en tremblant. Mais la nature des choses finies nous paraît telle qu'elle ne permet pas d'atteindre au meilleur d'un seul coup. C'est en allant toujours de mieux en mieux, c'est par un développement indéfini que l'univers imite l'éternelle perfection, laquelle seule est vraiment excellente, de laquelle seule on peut dire dans la rigueur des termes, qu'elle est ce qu'il y a de meilleur. Dès lors on voit que Dieu est entièrement libre de choisir tel ou tel arrangement, telle ou telle combinaison, tel ou tel ordre. Ce qui est nécessaire, c'est que l'univers soit bon, mais il y a plusieurs manières de le faire bon. Ne concevons-nous pas que les choses pourraient être très-différentes de ce qu'elles sont, et avoir encore leur beauté ? Les lois que l'induction découvre sont merveilleuses de simplicité et de fécondité ; elles ne sont pas nécessaires comme les vérités mathématiques ou morales. Il est très-vrai que Dieu ne peut agir qu'en Dieu, il est très-vrai que l'œuvre de Dieu doit porter la marque de son auteur et que les perfections divines doivent s'y exprimer. Mais ne donnons pas aux principes les plus sûrs une extension qui les fausse. Dieu ne peut
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agir qu'en Dieu : cela ne signifie pas qu'il doive choisir entre les possibles le meilleur ; car un tel choix est une chimère. L'ouvrage de Dieu ne peut être que beau et très-beau, que bon et très-bon : cela ne veut pas dire que rien de mieux n'est concevable ; car c'est une contradiction. La création doit être marquée d'un caractère divin : de là il ne suit pas que ce qui est, dût nécessairement être tel ; ce serait renverser entre la créature et Dieu toute distinction. Dieu ne veut que le bien, voilà ce qui est assuré. Par là tout s'explique. Son œuvre est une œuvre vivante qui va se développant et qui tend par un progrès indéfini vers la perfection souveraine, qu'elle n'atteindra point. Placés à ce point de vue, nous n'oserons plus la critiquer. Nous n'en connaissons qu'une partie : c'est l'ensemble qui est très-beau et très-bon. Sans doute, l'existence d'un seul être, ' fût-ce un atome, est marquée d'un caractère divin : car elle suppose une intelligence infinie qui conçoit éternellement cet atome et une puissance souveraine qui le crée. Mais cependant, pour juger de ce qu'est l'ouvrage de Dieu, il faudrait embrasser tous les êtres, tous les lieux et tous les temps; il faudrait voir l'activité, sous tant de formes diverses, soumise aux lois les plus variées; il faudrait saisir les rapports de l'ordre physique et de l'ordre moral, de l'ordre de la nature et de l'ordre de la grâce, et découvrir le
secret très-simple de tant de combinaisons trèscompliquées ; en un mot, il faudrait connaître le dessein éternel de Dieu : et alors, ravis d'admiration, nous avouerions que cet univers est un chefd'œuvre de puissance, de sagesse et de bonté ; nous reconnaîtrions que par sa mobilité réglée il imite merveilleusement l'immuable perfection, et nous comprendrions comment tant de beauté a pu, sans nécessiter l'action du Créateur, être une raison suffisante de son choix. Nous verrions avec ravissement régner dans la substance de Dieu prise en elle-même cette sainte et divine nécessité dont nous avons essayé plus haut de nous faire quelque idée, et dans cet univers, œuvre de Dieu, nous verrions éclater partout la liberté dans la sagesse et dans la bonté.