‹ La philosophie de Malebranche (volume 4)Chapitre 47 sur 93 · Rép. à un prov., ch. cxl, p · texte numérisé non relu

Rép. à un prov., ch. cxl, p

2. Disons eucore que dans sa défense du sentiment de Malebranche touchant les plaisirs des sens, Bayle admet la théorie des causes occasionnelles, et en tire les conséquences suivantes : « Tous les plaisirs, môme ceux des sens, sont proprement spirituels : leur sujet ne peut être qu'un esprit; leur véritable cause ne peut être que Dieu.. . Et l'établissement des causes occasionnelles dépendant de Dieu comme d'une cause libre, vous pouvez fort bien supposer que Dieu lie tous les plaisirs que nous sentons par les cinq sens aux méditations les plus abstraites et aux idées les plus dévotes, et qu'au contraire il lie les plaisirs de la dévotion aux objets qui frappent nos sens. Alors, les premiers de ces deux plaisirs nous' attacheraient aux choses du ciel, et les seconds nous attacheraient à la terre. » Enfin, il faut remarquer que Bayle développe très-souvent et très-volontiers la thèse de l'automatisme des bêles (Voir art. Rosarius, dans le Diction^ cril.): mais comme il s'empresse de faire remarquer^ d'une part, que les mômes arguments pourraient établir que tout se fait dans l'homme aussi par pur mécanisme, et d'autre part, que la nouveauté de cette théorie cartésienne, si contraire au sentiment naturel et universel, rend suspecte la raison humaine ! Cette dernière pensée est développée avec beaucoup de verve dans les Nouv, de la Rép, des LeitT^ mars 1684 , art. 1.

oublieux des limites de l'esprit humàio et trop confiant dans ses explications métaphysiques ;

2' Il montre delà façon la plus claire que le principe de la simplicité des voies a des conséquences (•nntraires à la bonté et même à la sagesse de Dieu, une manière plus générale, que l'optimisme, ne l'entend Malebranche, ôte au Créateur sa té sans sauver ni sa sagesse ni sa bonté. Il établit que la doctrine de l'inefficace des ures rend la liberté de l'homme impossible, is il y a dans la théorie de Malebranche deux ;s qui restent au-dessus de toutes les attaques lyle. En efTet : i' par sa théorie de la nature et )rigine des vérités éternelles, il établit la conance sur un inébranlable fondement, met la n à l'abri du scepticisme, justifie les rechermétaphysiques, et assure la dignité de la phiihie, puisqu'il montre la pensée humaine doe par des principes qui ne trompent pas, et ble, en les suivant, d'énoncer sur l'homme, ; monde, et sur Dieu môme, des atBrmations ines;

Dans sa théorie de la Providence, il démontre )ieu étant l'Etre infiniment parfait, l'ouvrage eu ne peut être que bon; il prouve que l'expée a beau démentir en apparence ce jugement raison, elle ne saurait l'infirmer ; il établit K)ur juger du gouvernement de la Providence,

il ne faut pas considérer isolément les détails, lesquels ne sont pas toujours en un sens voulus pour eux-mêmes, mais en vue de quelque autre chose qui les domine, les explique, les justifie ; et enfin il nous fait concevoir une harmonie présidant à cette infinité de combinaisons dont Dieu seul a le secret, et reliant entre eux par d'invisibles liens le monde physique et le monde moral, Tordre de la nature et Tordre de la grâce.

Ainsi, à mesure que nous avançons dans Tétude des critiques de Malebranche, nous séparons plus facilement dans ses théories les principes incontestables des opinions hasardées, et les vérités solidement établies des exagérations ou des erreurs qui les compromettent.

Les objeclions de Dortous de Mairan.

Dans les Entretiens métaphysiques ^ Malebranche, parlant du système de Spinoza, avait écrit : « Croyezmoi, Ariste, jamais homme de bon sens n'a été bien persuadé de cette folie, quoique plusieurs personnes l'aient soutenue, comme en étant bien persuadés ; car l'amour- propre est si bizarre, qu'il peut bien nous donner des motifs d'en faire confi-

dence à nos compagnons de débauche, et de vouloir en paraître bien convaincus. Mais il est impossible de la croire véritable, pour peu qu'on soit capable de raisonner et de craindre de se tromper. Ceux qui la soutiennent n'en peuvent être intérieurement persuadés, si la corruption de leur cœur ne les a tellement aveuglés, que ce serait perdre lé temps que de prétendre les éclairer *. » En septembre 1713, Malebranche recevait de Béziers une lettre respectueuse et pressante, dans laquelle un jeune homme, séduit par VEthique de Spinoza, lui demandait lumière et secours. Dortous deMairan, qu'il avait autrefois, à Paris, initié aux secrets des hautes mathématiques, s'adressait maintenant à lui pour être raffermi dans ses convictions philosophiques et religieuses ^. Le ton de la lettre était sérieux et grave ; celui qui avait écrit ces lignes semblait tout près d'être intérieurement persuadé de la doctrine de Spinoza, et s'il en considérait encore avec quelque tristesse les fâcheuses conséquences, il se montrait résolu à ne pas la rejeter avant d'avoir vu clairement le défaut des démonstrations qui l'établissent : ce défaut qu'il avouait ne pas voir, il demandait qu'on le lui découvrît. 11 annonçait qu'il ne se contenterait pas

i. Eniret. métaph.^ ix, 2.

2. Voir dans le chap. i de la première partie du présent ouvrage (t. I, p. \S et 22), ce que nous avons déjà dit des rapports de Malebranche et de Dortous do Mairan,

de réponses vagues ; il déclarait que les prétendues réfutations qu'il avait lues, lui avaient paru impuissantes, parce que les auteurs n'y avaient apporté ni précision, ni équité, ni sang-froid. De Malebranche il attendait la réponse claire, exacte, solide, dont il avait besoin; seul Malebranche, avec cette grandeur de génie et cette justesse d'esprit bien connues, pouvait l'aider à sortir de l'état si fâcheux où il se trouvait. « Développez-moi, de grâce, mon Révérend Père, les paralogismes de cet auteur; ou, ce qui suffît, marquez-moi le premier pas qui Ta conduit au précipice, s'il est vrai, comme je veux le croire, qu'il y soit tombé, et marquez-lemoi, je vous prie, succinctement, et à la manière des géomètres. C'est la méthode qu'il a adoptée, et la moins *propre à couvrir l'erreur. Attaquons-le dans son fort et avec ses propres armes '. »

1. Première lettre de Dortous de Mairan, 17 septembre 1713. — Cette Correspondance de Dortous de Mairan et de Malebranche se compose de huit lettres. Nous venons de faire l'analyse de la première, qui est assez courte. Malebranche répond très-brièvement le 26 septembre 1713. Mairan réplique le 49 novembre : il examine point par point les conseils et les remarques de Malebranche; sa lettre a une dizaine de pages. Il n'obtient qu'une très courte réponse, datée du 5 décembre. Cinq mois après, le 6 mai 1714, il fait sans grand espoir une nouvelle tentative, et il adresse à Malebranche une lettre plus longue encore que la précédente. Celui-ci y fait, le 12 juin, une réponse développée. Mairan, qui n'osait guère compter sur ce bonheur^ est rempli de joie et pénétré de reconnaissance, et, comme il ne se trouve pas encore convaincu, il compose un véritable petit traité d'une vingtaine de pages, qu'il envoie le 26 août. Malebranche se hâte de lui récrire le 6 septembre.. Mais c'est pour lui déclarer (tout en lui donnant encore quelques courtes explications) qu'il faut cesser ce travail inutile. Dans tout le cours de cette correspondance, le

Ainsi, ce système de Spinoza, objet d'horreur et de mépris, avait fait sur un esprit élevé et droit une impression vive, et un homme pouvait en par-

ton de Mairon est très- respectueux, et en même temps très-ferme : c'est un disciple qui consulte un maître, c'est un jeune homme, encore obscur, qui s'adresse à un illustre philosophe parvenu à. la fin de sa carrière; mais ce disciple renouvelle ses objections embarrassantes avec une ténacité que rien ne lasse; ce jeune homme réclame, j'allais dire exige, une réponse péremptoire aux questions qu'il pose. D'ailleurs, à mesure qu'on avance, on seul que sa confiance dans le système de Spinoza augmente, et qu'il cherche moins à sortir de ce qu*il appelait d'abord un état fâcheux qu'à satisfaire sa curiosité philosophique. Malebranche garde, dans ses quatre lettres, une très-grande réserve. Il ne veut point discuter : la discussion, inutile toujours, serait ici dangereuse : Mairan, troublé dans sa foi, est un malade qu*il faut guérir, et non un philosophe avec qui il convienne d'entretenir un commerce de lettres savantes. Cependant iles reproches, môme affectueux, et des exhortations vives ne seraient point de mise; Malebranche s'en abstient donc, et ?es deux premières lettres, très-courtes, sont très-polies, mais très-froides : elles con-, tiennent des conseils, mais donnés d'une manière très-générale, par délicatesse; on devine dans ce peu de paroles une tristesse secrète, on y sent de la gêne, et on y trouve très-nettement indiqué le désir de ne pas continuer cette correspondance. Dans la troisième lettre, il y a moins do contrainte : Malebranche expose dans son beau langage de hautes pensées * philosophiques ; il veut bien expliquer avec quelques détails, et les erreurs de Spinoza, et la vraie doctrine ; et il le fait avec bienveillance, avec condescendance, sans jamais discuter. Puis, avec une délicatesse parfaite, d'un ton grave sans être solennel, affectueux sans être familier, sévère sans être blessant, il signale à Mairan le danger que court sa foi : a Révoquer en doute les dogmes de la foi, ou ne les vouloir croire que lorsqu'on en voit clairement la vérité, c'est une disposition mortelle, » et toute la fin de la lettre que nous citerons plus loin. Dans la dernière lettre, le môme avertissement est donné à peu près dans les mômes termes ; mais, si le ton est encore poli et môme bienveillant, la résolution de ne plus perdre le temps à écrire des lettres inutiles, est exprimée sans équivoque, et par cela môme la curiosité et l'insistance de Mairan sont condamnées sévèrement. — Cette correspondance de Mairan et de Malebranche, publiée pour la première fois par M. Feuillet de Couches, se trouve, très- soigneusement éditée, dans les Fragmenisde philosophie moderne^ de M. Cousin, I*"* partie (éd. de 1867, p. 404-487).

1er sincèrement et y voir autre chose qu'une folie. Ne fallait-il point que Malebranche le regardât en face, et en fît un examen sérieux et une vigoureuse réfutation ? L'honneur de la vérité et le bien d'une âme exigeaient, ce semble, cet effort*. Néanmoins, Mairan, malgré des instances réitérées, ne put jamais obtenir la discussion régulière et suivie qu'il souhaitait^ ; sur les quatre réponses qu'il provoqua

1. Première lettre de Mairan. « J'espère que vous ne m'exposerez point au préjugé qui pout rait naître de votre silence ou d'une réponse vague. J'attends tout de vos bontés pour moi et de votre zèle pour la cause de la vérité. » — Deuxième lettre, m Vous travaillerez par là ^en marquant positivement, et non d'une manière vague, où est la première démarche qui a conduit Spinoza dans le précipice) pour la gloire de Dieu et pour le salut de .votre prochain; en quoi je suis bien persuadé que vous ne vous écarterez pas de votre occupation ordinaire. »

2. Troisième lettre. « Je vous avoue^ mon Révérend Père, que je ne puis comprendre comment depuis le temps que vous faites servir avec tant de force et de justesse les connaissances métaphysiques aux vérités de la religion, vous avez pu ou ne compter pour rien l'auteur dont il s'agit, ou, le comptant pour quelque chose, ce qu'il mérite bien assurément, ne pas le réfuter de la seule manière qui pouvait désabuser les gens qui croient l'entendre. Car enfin, les objections vagues, les inductions, ne détruisent pas, parmi les géomètres, un système régulier et géométrique. Si je n'étais autant en garde que je le suis contre les préjugés, j'aurais quelquefois de la peine à me défendre de celui que vos ouvrages et vos lettres font naître tour à tour dans mon esprit. D'un côté, je ne puis voir tant de pénétration et de lumière, tant de justesse d'esprit et tant de droiture de cœur, et n*étre point tenté de croire, sans autre examen^ que ce que vous condamnez comme faux ne saurait éviter de l'être; de l'autre, je ne saurais songer aux instances que je vous fais inutilement, depuis près d'une année, de me montrer en rigueur géométrique le paralogisme d'un système que l'intérêt public et particulier vous engage de détruire, sans être un peu porté à croire qu'il faut qu'il soit invincible de front, puisque vous ne jugez à propos de le combattre qu'indirectement. Mais aucun de ces motifs ne me déterminera jamais à le rejeter ou à l'admettre. L*un et l'autre serait également opposé à vos sages maximes. Je suis résolu de les suivre et de ne me rendre qu*à l'évidence toute pure. »

130 DEU3UÈHE PàItTIE. — CHAPITRE I.

non sans peine, une seule est longuement développée ' ; et encore est-ce surtout une exposition destinée à prévenir toute réplique. Mairan, après l'avoir reçue, ayant résisté encore et renouvelé ses objections, une dernière lettre assez courte et presque sévère vînt le prier de mettre fin à une ispondance manifestement inutile, loiqu'il en soit, ces lettres ont un très-grand inphilosophique : la doctrine de Malebranche et de Spinoza y sont en présence; et, qui plus Vlairan soutient que Malebranche, impuissant nbattre te spinozisme, a des principes et des ries qui ne peuvent aboutir logiquementqu'au Qzisme lui-même'.

remarque d'abord que Mairan et Malebranche tendent point de la même manière la phitosoet ne pratiquent point la même méthode. ! que Mairan demande à un système de métaiique, c'est d'être clair et régulier. Les objeci tirées du sens commun, de la morale, ou de i, peuvent mettre en déâance contre ce sys- :, et engager à l'examiner de près: mais enfin e sont là que des préjugés, et si l'on ne parvient ranler ni les principes eux-mêmes ni les déstrations, rien ne peut prévaloir contre la ri-

Pour cDtle lettre de llalebraache, qui est la troisième, voir ta le la page précédenle.

[^'est dans la seconde leltra que cette assertion est préeentée la première fois, et elle est soutenue dans les deux suivuiles.

goeur géométrique : quelles que puissent être les <X)nséquences du système, il faut l'admettre, car il consiste en un enchaînement rigoureux d'idées claires, et là l'erreur n'entre pas *.

Malebranche croit aussi que les idées claires sont les principes de toute démonstration véritable, et il a une très-grande confiance dans la déduction. Mais il pense que si, en mathématiques, les idées claires sont faciles à consulter et à suivre, il n'en est point de même en métaphysique. Les sens, l'imagination, l'esprit pur lui-même peuvent nous jeter dans toutes sortes d'illusions et d'erreurs. Pour nous défendre contre ces dangers, nous avons l'autorité infaillible de la foi qui tient au-dessus de toutes nos atteintes les dogmes obscurs, mais certains ; nous avons aussi cette horreur que nous inspirent les conséquences de certains systèmes, avertissement salutaire qui nous met en garde contre l'erreur, avant même que nous sachions clairement où elle est^. Mépriser les

1. Voir la deuxième lettre de Mairan, n^ 1 et 2 : a Les réflexions que je fis m'ayaut fait trouver que. . . rien n'était plus solide et mieux lié que ses principes, je n*ai pas cru que Thorreur qui me restait pour <iertaines conséquences^ dût absolument me les faire rejeter : car il me semble que Thorreur et tous les autres mouvements de cette nature ne partent que d'un préjugé bon ou mauvais, et ne renferment que des notions bien confuses, qui ne sauraient entrer en parallèle avec Tévidence d'une démonstration. * Voir aussi le commencement de la troisième lettre.

t. Première lettre de Malebranche. a J'en ai lu autrefois une par«tie (de VEthique de Spinoza), mais j'en fus bientôt dégoûté, non-seulement par les conséquences, qui font horreur, mais encore pour le faux des prétendues démonstrations de l'auteur. . . 11 suffit de reconnaître qu'il suit de son principe une infinité de contradictions et de senti'

132 DEDXIËHE PARTIE. — CHAPITRE I.

enseignements de la foi, sous prétexte qu'ils sont obscurs, surmonter ces répugnances de la conscience, comme si elles ne venaient que des préjugés, ce n'est point force et liberté d'esprit, c'est présomption et témérité. Alors, on risque de prendre pour des idées claires les fantômes de l'imagination ou les vaines abstractions de l'esprit ; et, séduit de cette manière, plus on raisonne exactement, pinson s'égare'.

Malebranche admet donc ce que dans les Entretiens métaphysiques et dans le Traité de MoralCy il appelle Vexpérie/ice incontestable de la foi. Dans ses lettres à Mairan, ce mot ne se trouve pas, mais l'impossibilité de philosopher comine il faut sans la foi, est exprimée en termes qui méritent un sérieux examen. Il dit dans la troisième lettre : « Trois personnes se trouvent ensemble, un phiisophe, un géomètre, un goutteux. Le géomètre it au goutteux : Vous croyez que vous avez la antie, mais il n'en est rien, je vous le démontre, a douleur ne peutètre causée que parvotrecorps, a par votre âme, ou de Dieu seul. 1° Elle ne eut être causée par le corps, car votre corps ne eut agir sur votre âme; demandez-le à monsieur : philosophe ; 2* Ce n'est pas votre âme qui se

ioU impies, pour se déSer de ses prétendues ^émonslratioDs, mèine land elles nous jiaralLraiant convaincantes. « 1. Voir ce que nous avoDs dit de la iUthodt de Ualebranche au ap. Il <le ta premiâre partie du prËsenl ouvrage.

tourmente elle-même, car si la douleur dépendait de vous, vous n'en souffririez jamais. Enfin, ce ne peut être Dieu, car Dieu ne la connaît pas, la douleur : certainement Dieu ne tire ses connaissances que de lui-même ; or, il n'y a point en Dieu de douleur ; il serait malheureux ; il ne peut donc pas en vouloir produire en vous, puisqu'il ne sait ce que c'est. Cela est démontré, demandez-le au philosophe, ou montrez-nous précisément le défaut de la démonstration. — Je sais qu'elle est fausse, répond le goutteux, et vous vous moquez de moi. Adieu. Le vrai fidèle fait comme le goutteux, il n'écoute pas seulement ceux qui attaquent la foi, de peur d'être embarrassé par des objections qu'il ne pourrait pas résoudre ; car perdre la foi, c'est tout perdre, et la foi ne vient que par la révélation, et non de la spéculation des idées claires des mathématiques et des nombres. »

Et la dernière lettre se termine par ces mots : « Pour moi, je ne bâtis que sur les dogmes de la foi dans les choses qui la regardent*, parce que je suis certain par mille raisons qu'ils sont solidement posés; et si j'ai découvert quelques vérités théologiques, je les dois principalement à ces dogmes sans lesquels je me serais égaré comme plusieurs autres qui ne se sont pas assez défiés d'eux-mêmes. Je prie Jésus-Christ, qui est notre sagesse et notre

1. Même si elles dont en elles-mêmes de l'ordre naturel, cemme ici.

lumière, et sans lequel nous ne pouvons rien, qu'il vous découvre les vérités qui vous sont nécessaires pour vous conduire dans la voie qui conduit à la possession des vrais biens. >

Assurément, le conseil est bon : rappeler qu'il y a des entraînements, des défaillances, des éblouis* sements, dont la raison se défend mal sans la foi, c'est très-sage. Mais il y a ici, ce me semble, une confusion qu'il importe de démêler. Dites qu'une âme, séduite par un faux système dans les choses qui touchent à Dieu, aura bien de la peine à rompre le charme par des arguments purement philosophiques ; dites que, si elle a laissé s'ébranler ses convictions religieuses, naturelles et surnaturelles^ par une vaine et indiscrète curiosité, l'humilité et la prière les raffermiront mieux que les discussions; conseillez donc à celui que le doute envahit de le combattre par un effort de volonté en se tenant amoureusement attaché à Dieu, pendant qu'il travaille à surmonter par l'étude les difficultés soulevées. Ce sont là des préceptes de direction morale et religieuse, qui sont excellents. Mais- . si vous ne considérez plus cette âme souffrante» coupable peut-être d'orgueil et de témérité, si vous envisagez les questions elles-mêmes, si vous avez à soutenir un débat purement philosophique,, ne donnez pas à entendre que, les dogmes n'étant plus supposés, vous n'avez plus rien à dire de so-

lîde et de fort. Du reste, quand la foi est ruinée dans un esprit, quand c'est un fait accompli, un fait regrettable, déplorable, condamnable, mais enfin un fait, il faut bien que vous ne présentiez plus à cet esprit que des arguments fournis par la raison naturelle, ou il £eiut que vous l'abandonniez comme une proie à toutes les illusions et à toutes les erreurs : mais si vous vous croyez réduit à cette triste nécessité, ce n'est plus une salutaire défiance que vous recommandez, c'est le scepticisme que vous proclamez, et vous devez dire avec Pascal : Hors la foi, le pyrrhonisme est le vrai. Malebranche n'.en est certes pas là. Si j'entre au fond de sa pensée, dans ces lettres, pas plus que dans ses autres écrits, je ne le trouve sceptique : seulement il est étonné et attristé. Chez lui, la foi et la raison ont toujours été d'accord : les voyant violemment séparées dans une âme, il est comme déconcerté. Contre Arnauld qui l'accusait de témérité impie, il maintenait énergiquement le droit d'éclaircir les dogmes par des méditations philosophiques; àMairan qui fait dépendre des spéculations métaphysiques la foi elle-même, il rappelle avec tant de force le devoir de contenir et de régler l'esprit par cette infaillible autorité, qu'il semble douter de la raison même. A vrai dire, il veut, non pas diminuer la raison, mais au contraire la sauver de ses propres excès, de même qu'en combattant

Arnauld, il prétendait, non pas diminuer l'humble soumission aux vérités révélées, mais y ajouter l'intelligence et la lumière.

Néanmoins, je maintiens qu'il s'exprime ici d'une manière dangereuse. Si le scepticisme n'est is sa pensée, il est dans ses paroles prises à e ; il est d'une certaine manière dans sa te même. De quoi s'agit-il en effet? de comle spinozisme : or, la foi ôtée, il semble juger >at inutile et la victoire impossible. Non que ozisme lui paraisse fondé en raison ; mais si doit pas croire ce système démontré, on ne s non plus, à son avis, croire démontrables, foi, les vérités opposées à ce même système, trer, proprement, c'est développer une idée it en déduire avec évidence ce que cette idée ne nécessairement. Or, certainement Spinoza ait pas l'essence divine infinie en elle-même; ! philosophe qui le combat, ne la voit pas dae, cette essence : ne raisonnant point sur Ses claires, comment aurait-il l'évidence'?, 'ités métaphysiques ne sont donc ni démoni démontrables en rigueur géométrique; et lant il n'y a de science véritable que de ce iémontre. Qu'est-ce à dire, sinon que la phile ne peut rien édifier de certain si elle n'a [Mur fondement? Erreur grave, que Male-

- la fin de la 3* et de la 4* leUre de Malebranche.

LES CRITIQUES DE malebuanche. 437

branche semble professer ici, tant le spectacle d'une ânae aux prises avec le doute, l'afflige et le trouble! Mais qu'est-ce à dire encore, sinon que pour un homme d'étude qui a perdu là foi, il faut redouter le travail de l'esprit, bien loin de le lui recommander? Autre erreui^, erreur pratique^ causée par une Tue incomplète des besoins des âmes et un sentiment peu juste de la dignité de la foi elle-même.

Mais nous avons vu que Malebranche parle de l'horreur qu'inspirent les conséquences du spinozisme. Qu'entend-il au juste par là? 11 ne le dit point. Si cette horreur ne subsiste pas dans une âme qui n'a plus la foi, évidemment, elle n'est pas un nouveau moyen de défense contre l'erreur, et nous n'avons rien à en dire. Si elle subsiste encore ià où la foi n'est plus, d'où vient-elle? De ces notions morales qui sont supérieures à tous les systèmes métaphysiques ? 11 fallait le montrer nettement, et c'est ce que Malebranche ne fait point. Il pouvait établir d'abord qu'un système qui ne peut expliquer ces notions, ou qui les fausse, est condamné par elles ; puis, que le spinozisme a ce tort et ce malheur. Au lieu de cela, il se contente de paroles vagues, et là où il avait les éléments d'une très-puissante et très-belle réfutation, il a Tair de n'opposer aux exigences scientifiques de Mairan que <le8 sentiments tout personnels et des mouvements produits par des préjugés.

A quoi cela tient-il? toujours à la même cause.

Malebranche ne trouve de clarté, et par suite de ri-

r, et par suite encore de science véritable, que

les choses mathématiques et dans celles en petit nombre qui peuvent se traiter de même. , au moment où il reconnaît que la méthode létrique ne convient pas à la philosophie, il

la philosophie l'honneur d'être une science; ornent où il signale comme dangereuse la voie îiran avec Spinoza veut engager la métaphy- :, il détruit la métaphysique, puisque cette :]ai lui est interdite, demeure la seule que la

science puisse suivre. Il signale admirable-

les dispositions morales et religieuses que l'on apporter dans les recherches philosophiques : le point de départ scientifique de ces recher-

où est-il? Il ne le dit pas, bien plus, il nie ou •le nier qu'il y en ait un. Mettez la foi de côté» lilosophie chancelle et s'égare; conservez ta la philosophie reprend une marche ferme et

Mais, dans les deux cas, qu'y a-t-il à l'origine? que des vérités obscures ou des sentiments irs. Si donc avec la foi, la philosophie a la so- : de la science, elle n'en a point, dans ses prin-

mêmes, la clarté ; et sans la foi, elle n'a plus

science ni la solidité ni la clarté, elle n'est science à aucun titre. Voilà où il en faut venir d on regarde les démonstrations géométri-

ques comme le type et le modèle unique de toute science.

Ce que Malebranche appelle sentiment obscur est, à vrai dire, connaissance claire. Car enfin il y a deux sortes de clartés : celle des choses mathématiques que rintelligence pénètre pour ainsi dire de part en part ; celle des choses de l'âme où il y a toujours des profondeurs cachées avec des saillies lumineuses. Malebranche ne fait pas cette distinction, et c'est ce qui le perd. Il méconnaît donc la valeur scientifique de l'expérience intime. 11 la recommande, cette expérience, il la pratique, il s'ap^ puie sur elle ; mais il se refuse à y voir une connaissance dans l'acception exacte du mot, et quand il la compare à ce qu'il appelle les idées claires^ il la méprise presque, sous prétexte qu'elle n'est qu'un sentiment vif, mais obscur. Aussi ne songet-il pas à l'invoquer contre Mairan. Il se contente de dire que c Spinoza ne peut nier quil existe^ ni qu'il y ait d'autres hommes* ; » il n'insiste pas sur cette pensée ; il a au contraire à cœur de montrer que < rame ne se connaît nullement, » et.il le déclare en plusieurs endroits^. Il croit par là rabattre l'orgueil de l'esprit: comment, ne se con-

Page 1