‹ La philosophie de Malebranche (volume 4)Chapitre 57 sur 93 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

lie dlx-liallléiiie siècle.

2 I. Rôle de la philosophie de Malebranche au xvm» siècle.

Dans la période que nous allons maintenant étudier, le malebranchisme , pur ou mitigé, est, en

France et en Italie, le refuge de tous ceux presque qui réagissent contre la philosophie sensualiste devenue dominante. A cette époque où la métaphysique est négligée, méprisée même, on dirait que nul ne peut ess.ayer de la venger de l'oubli ou de Tinsuite, sans recourir à Malebranche et s'inspirer de lui. Cette philosophie autrefois poursuivie au nom de la religion même, comme suspecte et comme dangereuse, cette philosophie, accusée si souvent de tendre au spinozisme, se trouve, au milieu du XVIII* siècle, représenter la philosophie spiritualiste et chrétienne. Et pourquoi ? parce que, ayant foi dans les vérités éternelles, elle s'oppose naturellement à l'empirisme.

Je mettrai à part le Traité de V infini crééj dont l'édition de 1769 porte le nom de Malebranche. Dans ce petit ouvrage, qui est probablement l'œuvre de l'abbé Jean Terrasson, la métaphysique la plus téméraire est sans cesse unie à la théologie la plus suspecte. Infinité de la matière, infinité de l'esprit, infinité âans le nombre et la durée, l'incarnation universelle, un monde infini dont l'infinité augmente indéfiniment, tels sont les principaux points que nous y trouvons développés. Dans l'édition de 1769, il est accompagné d'un petit traité de la confession et de la communion, qui contient des pensées assez relevées et des sentiments édifiants. Ce Traité de l'infini créé prouve dans celui qui l'a com-

posé, un esprit original et hardi. II est curieux d'y rechercher les traces du malebranchisme. Voilà bien le plus étrange et le plus audacieux disciple que Malebranche ait jamais eu : il en eût eu horreur, à ce que je pense, comme d'un nouveau Spinoza, et les sentiments religieux mêlés à ce bizarre système ne l'auraient pas rassuré*

Ce sont des esprits plus modérés, qui, en perpétuant le malebranchisme au xviii' siècle, protestent avec les principes de celte noble philosophie contre le sensualisme du temps.

D'Àguesseau, né en 1668, mais mort en 1751, et appartenant par ses écrits philosophiques au XVIII' siècle, s'inspire de Malebranche dans ses Médilations métaphysiques sur les vraies et les fausses idées de la justice, établit contre Locke l'existence d'une justice absolue, et en général de principes innés supérieurs à toute démonstration, et place le fondement de la morale dans l'ordre immuable et éternel. On ne peut regarder comme un véritable malebranchiste celui qui a dit : « Ce n'est pas ce qui est du ressort delà pure métaphysique que l'on doit chercher dans le P. Malebranche*. i Mais, s'il se défie de certaines théories du grand philosophe^, il

i. Instructions sur les études propres à former un magistrat, iv.

2. « Il faut avouer qu'au milieu de plusieurs bonnes choses, il est .échappé à ce philosophe, non-seulement des expressions, mais des dogmes philosophiques dont oi^ peut abuser aisément pour soutenir une partie des raisonnements qui sont dans le traité de V Infini créé. »

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conserve un respectueux et tendre souvenir des

relations qu'il a eues personnellement avec lui',

'l'^lare comme lui que « Dieu est la lumière éter^

lie de toutes les intelligences^, > et dans ce qoi

apport à la morale, le prend avec amour pour

»dèle et pour maître.

Le P. Roche, de l'Oratoire, combat l'empirisme, ùte Locke et Gondillac, poursuit le matérialisme, écrit dans cette vue un Traité de la nature de me et de Vorigine de ses connaissances. Là, on rouve les principes de la métaphysique de Maleinche : toutes les idées nous sont données par !U, les idées sensibles, à la suite de l'impression ! sens, les idées intellectuelles ou innées immétement ; c'est en Dieu que nous voyons toutes les es des êtres créés *. Seulement, le P. Roche n'adt pas, comme Matebranche, que Pâme ne se consse point par une idée distincte. « Puisque les es de tous les êtres sont en Dieu, il faut uécessaiaent que l'idée d'un esprit créé s'y trouve aussi : irquoi donc l'âme ne l'y verrait-elle pas? Ëclaide cette divine lumière, elle découvrira tout ce est essentiel à un esprit, sa spiritualité abso-

n IX, t. XII dcB Œuvres complèUs, 1759. Voir M. Bouillior, . d« ta philos, cart., t. tl, ch. xxx.

Voir dans notre première pnrlia le ch. i, p. 19. -

itédilalions, citées plus haut, v.

La théorie du P. Roche, qui est & peu pràs celle de Ifalebran-

a été discutée et réfutée par l'abbé de Llgoac, doat doos ptrle-

tout & l'heure.

LBS DISCIPLES DE MALEBKANCHE. 209

lue, sa simplicité, son immortalité, perfections que les divins archétypes lui découvrent clairement, et que jamais le sentiment intérieur ne lui fera voir K >

M. de Kéranflech, dans son Essai sur la raison *, reproduit avec une certaine originalité la théorie des idées et la vision en Dieu, répète avec Malebranche que la raison est de nature divine, et s'écrie : € Je vois bien maintenant pourquoi il faut respecter la raison, mais je ne voyais pas pourquoi il fallait respecter nos propres modalités. Je craignais d'imiter en cela le statuaire de Jupiter, qui redouta son propre ouvrage, et trembla misérablement devant l'image qu'il venait de faire. >

On pourrait citer d'autres noms encore, mais nous en avons dit assez pour montrer que Maiebranche a eu, en plein xviii* siècle, des adeptes et des disciples qui ont apposé sa philosophie aux doctrines régnantes. Nous n'avons plus à parler que de l'abbé de Lignac et du cardinal Gerdil, qui méritent l'un et l'autre une attention particulière.

§ II. L'abbé de Lignac.

L'abbé de Lignac n'a pas pour Malebranche un

1 . Passage remarquable du 2® volume du Traité de la nature de Vâme, p. 425, cité par M. Bouillier, Hist, de la philos, cariés.^ t. U, cb. xvu.

2. Essai sur la raison ou nouvelle manière de résoudre une des plus belles et des plus difficiles questions de la philosophie moderne, 1768. Voir M. Bouillier, Hist.de la philos, cartes., t. 11^ cb. zxxi.

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culte exclusif. C'est une sorte d'éclectique qui se compose une philosophie sage et tempérée, avec laquelle il réfute les erreurs de son temps '. Il nous raconte lui-même combien le système de la vision en Dieu l'avait d'abord charmé, et combien il avait eu de peine à s'en déprendre : « Cette opinion, saisie dans sa plus grande généralité, m'élevait Tâme par la sublimité des expressions qui la font valoir dans les ouvrages du P. Malebranche; mais pour peu que je voulusse l'approfondir dans les détails, je me trouvais affadi par un dégoût involontaire. J'imputais les mauvais succès de mes efforts à la médiocrité de mes lumières. Je lus Locke, et je trouvai le ton de sa philosophie si mesquin, qu'il m'affectionna encore plus à la doctrine du P. Malebranche au lieu de m'en détacher. Je pensais qu'elle était vraie, puisqu'elle ne pouvait être réfutée qu'aux dépens des caractères les plus brillants, de nos idées, qu'au hasard de dégrader totalement l'homme et la raison. Je ne fus totalement désabusé que lorsque je tentai d'approfondir le fameux paradoxe du P. Malebranche, que nous n'avons point

1. Voir sur l'abbé de Lignac la thèse intéressante de M. Le GofT^ Paris, 1865. — Joseph-Adrien Le Large, abbé de Lignac, né à Poitiers, au commencement du xviii* siôclo, mort à Paris en 1762 , était entré, éh 1732, à l'Oratoire^ et avait plus tard quitté cette congrégation pour des raisons que Ton ne connaît pas. L'abbé de Lignac, comme Malebranche et les disciples de Malebranche, est un chrétien et un philosophe ; et, comme dit fort bien M. Le Ooff (Introd., p. x), € si sa méthode est philosophique, sa pensée est essentiellement chrétienne. »

d'idée de notre âme. En méditant profondément sur le sens intime de mon existence, je pensais que ce sens ne m'annonçait pas un être quelconque, une substance abstraite et inconnue à moi-même, mais ma substance individuelle, identique dans tous les temps; je sentais que je ne devais pas l'être à moimême, et sentir cela, c'était sentir l'impression de la cause à laquelle je le devais, c'était me sentir un iflfet, et tel effet. Sur ces vues nouvelles pour moi^ tout le plan delà métaphysique changea totalement mes yeux, et le système des idées du P. Malebran- )he s'évanouit K i

Cette page peint bien Tabbé de Lignac : c'est une

[me élevée qui ne saurait se contenter d'un sys-

ime mesquin ; c'est un esprit qui sait se rendre

>re des préjugés même les plus chers. Il lui faut

le philosophie qui fasse honneur à l'homme et à

raison ; mais il lui faut une doctrine qui ne soit

chimérique. Se tenir au-dessus d'un étroit em-

[risme et chercher dans l'expérience néanmoins

point de départ de toute connaissance, tel est le

'emier caractère distinctif de l'abbé de Lignac. Il

m a un second, c'est d'affirmer partout l'activité

l'âme sans .cesser de la concevoir dans une pro-

inde dépendance à Tégard de Dieu.

Ecoutez l'abbé de Lignac : il vous dira qu'il € faut

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