‹ La philosophie de Malebranche (volume 4)Chapitre 74 sur 93 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

l'amour, là liberté. Là cause première et les causes secondes.

Considérons maintenant la théorie de Tamour dans Malebranche : nous pouvons y recueillir plusieurs vérités importantes solidement établies.

Tantôt l'amour naît de la lumière, et le plaisir procède de l'amour ; tantôt le plaisir prévient la connaissance claire et détermine Tamour. Mais, dans les deux cas, l'inclination est le fait primitif, sans lequel il n'y aurait ni amour, ni plaisir, ni, par suite, ai}cune autre émotion.

Nos inclinations naturelles peuvent être ramenées à trois principales : tendance à aimer notre être propre, tendance à aimer les autres êtres, et en particulier nos semblables, tendance à aimer le premier être, qui est souverainement aimable en même temps que souverainement intelligible.

Or, ce qui est aimable et ce que nous aimons en toute chose, ce qui plaît et ce que nous goûtons, c'est le bien. Et le bien, dans son principe et dans sa plénitude, c'est Dieu. Il faut donc reconnaître que nous n'aimons rien qu'en Dieu et que par Dieu. •

D'un autre côté, l'âme n'étant jamais séparée d'elle-même, ne peut rien aimer sans en jouir, comme elle ne peut rien connaître sans le savoir : l'être indifférent à soi-même n'aimerait rien et ne jouirait de rien.

Il faut donc dire que l'amour-propre est la condition de toute émotion, mais que l'amour du bien en est le principe, de même que la conscience est la condition de toute pensée, mais que l'union à la Raison souveraine en est le principe ; et ainsi c'est dans la secrète impulsion du souverain bien présent à l'âme qu'il faut chercher l'origine première de tout amour et de tout plaisir.

Nous avons un irrésistible désir d'être heureux, nous voulons invinciblement être, et être plus, et être mieux que nous ne sommes; nous aspirons à la perfection et à la félicité ; le bien ne peut se montrer à nous sans nous toucher, sans nous causer du plaisir, et nous ne pouvons connaître et aimer le bien souverain sans goûter dans cette connaissance et dans cet amour la plus pénétrante et la plus douce de toutes les joies. En ce sens donc, il n'y a

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pas d'amour désintéressé : c'est une chimère que de prétendre que l'homme aime sans se complaire dans l'objet de son amour et s'attache au bien sans y trouver son bien. Mais, en même temps, la créature, essentiellement dépendante, ne peut avoir en soi ni le principe ni la fin de son amour : elle n'aime que par un mouvement imprimé en elle par Dieu son créateur ; elle ne peut aussi avoir que Dieu pour fin de son amour. Dieu seul étant aimable pour lui-même et aimable d'un amour sans réserve, parce que seul il est le Bien sans restriction. En ce sens donc, il faut se perdre et s'oublier en lui quand on l'aime, c'est-à-dire qu'il faut rejeter toute mesquine préoccupation, se défaire de toute complaisance exclusive pour le créé, écarter tout souci propre à rapetisser l'âme ou à la corrompre, et, par un choix éclairé et libre, s'attacher à ce Bien souverain, vers lequel nous porte notre nature, c'est-à-dire l'impulsion même de sa volonté créatrice : aimer ainsi, c'est aimer comme il faut, et c'est trouver sa perfection et sa félicité dans la possession de ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire de Dieu.

Mais nous sommes étroitement unis, et même, par suite du péché, assujettis au corps. De là les passions : les passions qui ont toujours avec elles une secrète douceur, même quand elles sont tristes ; les passions, toujours habiles à se justifier elles-mêmes, même quand leur objet est insignifiant, ou ridicule,

OU coupable. Elles ont d'ailleurs leur utilité : elles nous sont données pour le corps, comme elles existent par lui ; mais, bien réglées et soumises à la raison, elles peuvent nous être d'un grand secours dans la recherche de la vérité et dans la pratique de la vertu. Et il faut remarquer, en efifet, qu'à cause de l'étroite union qui existe entre l'âme et le corps, quelque émotion sensible se mêle toujours à nos sentiments les plus purs, de même que nos connaissances les plus relevées ne vont point sans quelque image sensible ou au moins sans quelque mot qui les exprime, et c'est encore une chose sensible qu'un mot. Les objets spirituels eux-mêmes peuvent ainsi, en même temps qu'ils nous inspirent de l'amour, exciter en nous des passions quelquefois très-violentes. Mais regardez bien ce que sont les passions : s'il est vrai que sans le corps il n'y en aurait point, il est vrai aussi que toutes supposent les inclinations, sans quoi il n'y aurait que des mouvements^ corporels, pur jeu de machine, et point de passions ; et les inclinations supposent l'amour du bien, c'est-à-dire l'impression incessante de Dieu, l'unique moteur des âmes.

Voilà assurément une belle théorie. Qu'y manque-t-il pour qu'elle soit de tout point acceptable ? Une seule chose, mais capitale.

L'amour, tel que l'entend Malebranche, est un mouvement imprimé à l'âme par Dieu, mouvement

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qui se continue en droite ligne et sans arrêt quand nous aimons Dieu même, mouvement qui se détourne et s'arrête un instant quand nous aimons pour elles-mêmes les choses créées. Or, songeons-y bien 9 ce n'est point là une de ces métaphores inoffensives auxquelles il serait puéril de s'attaquer. Malebranchè, convaincu de Timpuissancé . absolue des créatures, ne pouvait trouver de symbole plus propre à exprimer la passivité de l'âme dans l'amour. S'il emploie à chaque instant les mots de mouvement, d'impulsion, d'impression, appliqués à l'amour et à l'action de Dieu en nous, c'est en un sens si précis et si exact que nous avons bien le droit de prendre l'alarme. Chose singulière ! sa philosophie est tout entière dominée par des pensées morales et religieuses; et cependant le mécanisme par lequel il explique tout dans le monde des corps, se retrouve dans les explications qu'il donne des choses de l'âme. Ces « mouvements tout spirituels > dont il parle, ne se produisent pas, à vrai dire, avec plus de spontanéité que ceux des corps; là aussi, c'est au moteur seul que toute l'activité appartient, et, comme la matière, l'âme est, en définitive, « toute sans action. > En vain Malebranche dit-il le contraire, en vain déclare-t-il, pour sauver la liberté, que « la volonté est agissante en quelque manière. > L'amour, tel qu'il l'entend, ne naît pas du fond même et comme des entrailles de

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l'âme. Ce qui vient de nous, ce qui est à nous, quand nous aimons, il ne le voit pas. II comprend que l'âme n'aime que par Dieu, mais vraiment il ne sait pas ce que l'âme fait quand elle aime, et, à cause de cela, il explique mal comment Dieu fait qu'elle aime.

Vous rencontrez une âme languissante et molle, ou même indifférente à tout et inerte : vous en prenez pitié, et, parce que vous avez un généreux et vigoureux cœur, vous formez le dessein de la réveiller et d'y rappeler la vie. Vous voulez la rendre capable d'aimer, vous voulez faire qu'elle aime. Pour cela, it faut que vous vous fassiez aimer d'elle. Et comment? En touchant je ne sais quel secret ressort qui, une fois ébranlé, y détermine un mouvement? Non pas; mais en vous montrant aimable et en aimant vous-même. Vous prodiguerez donc vos soins à cette âme, vous lui ferez entendre de bonnes paroles, tout éclatantes de la lumière de la vérité et tout imprégnées de tendresse, vous l'éclairerez et vous l'encouragerez, vous serez avec elle toujours persuasif et toujours bienfaisant. Si, un jour enfin, sensible à cette douce et vivifiante ac- *■■"" , elle vous témoigne qu'elle vous aime, pourserez-vous dans la joie? N'est-ce point parce grâce à vous, il est vrai, mais néanmoins d'ellele, elle aura enfin fait quelque chose? La voilà ^it, et d'une vie qui lui est propre : elle vit, car

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elle remue, elle qui était immobile et inerte; et ce n'est pas vous qui la mouvez : seulement, en agissant en elle, vous l'avez fait agir ; en lui inspirant de l'amour, vous lui avez soufflé la vie, vous l'avez animée. Le lumineux attrait de cette intelligence qui en vous brille et rayonne, le charme puissant de cette bonté qui donne et se donne sans cesse, en un mot ce qui vous rend aimable et aimant, voilà ce qui a excité cette âme et ce qui la soutient, voilà ce qui fait qu'elle aime à son tour.

Image imparfaite, mais vive, de ce que Dieu est pour nous. Sans l'action divine, notre puissance d'aimer n'est pas seulement endormie, elle n'est en aucune façon. Dieu veut que, comme lui, nous aimions : il agit en nous. Dans les beautés et les biens de l'univers, dans les belles proportions et les combinaisons gracieuses ou imposantes de la nature, dans le déploiement régulier des forces vives, dans les qualités intellectuelles ou morales des êtres spirituels, dans les actions conformes à l'ordre éternel accomplies par les causes libres, il nous fait saisir par l'intelligence tout ce qui rend ces choses belles, bonnes, aimables, et au moment où, sous son influence, nous pensons comme il pense lui-même, il nous excite à aimer comme il aime : des sentiments d'admiration, d'estime, de sympathie, des affections plus ou moins vives et ardentes s'élèvent en nous, et imitent l'éternel amour comme nos jugements et

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nos raisonnements imitent l'éternelle pensée. Ainsi, présent au fond de nous-mêmes, Dieu nous fait entrevoir, dans une obscure clarté, son amabilité infinie, et sentir confusément, dans un mystérieux contact, son amour bienfaisant. Et voilà comment nous devenons capables d'aimer et aimants. Vivifiés par cette action intime, toute douce et toute puissante, nous aimons, gi*âce à elle et cependant de nous-mêmes, par la vertu efficace du charme divin, et toutefois par un acte qui est bien à nous.

Oui, si Tamour suppose beaucoup de force dans ce qui l'inspire, il en suppose beaucoup aussi dans ce qui le ressent. Le propre d'une chose aimable n'est pas de mettre l'amour par une sorte d'impression dans ce qui la contemple et subit sa puissance : c'est d'y aviver-l'activité même. Et si ce qui est aimable est en même temps aimant, sa présence et son action communiquent l'amour à ce qu'il aime, en y excitant un amour semblable. Aimer, ce n'est donc pas simplement subir une action, c'est, sous cette action , faire soi-même quelque chose ; ce n'est pas simplement recevoir, c'est donner, et donner de soi, et se donner. Et voilà pourquoi, en disant ce mot « j'aime >, on semble y mettre sa substance tout entière.

S'il en est ainsi, nous comprendrons beaucoup •mieux que dans le système de Malebranche, pourquoi l'amour véritable, même quand il a Dieu direc-

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tement pour objet, ne doit pas nous enlever à nous-mêmes pour nous absorber dans l'objet aimé. Ce qui sauve Malebranche du faux mysticisme, c'est surtout sa confiance en la raison : il tient trop à elle pour là sacrifier, et précisément, dans le délire d'un amour qui ne se possède plus , la lumière de l'esprit s'évanouit et s'éteint. Il faut admirer cette vue si juste et si ferme ; mais il faut reconnaître aussi que dans un système où l'âme est passive et oii Dieu est la seule cause efficace, il serait assez logique de proposer à l'homme pour fin suprême un état passif par exciellence, comme est l'amour des faux mystiques et des quiétistes, et de regarder comme le plus grand des biens, l'entier oubli de soi-même, la perte de toute personnalité, et la complète absorption de l'âme en Dieu. Si donc ces entraînements logiques et naturels doivent nous faire admirer Malebranche qui a su y résister, ils nous prouvent aussi que sa doctrine est un mauvais abri contre le faux mysticisme. Au contraire, rétablissez la vraie notion de l'amour, faites-le consister essentiellement en un acte: alors il est aisé de comprendre que, si Dieu est l'objet direct de l'amour, son amabilité étant infinie et inépuisable et notre amour ne pouvant jamais l'égaler, ce divin objet devra exciter en nous une activité extraordinaire; en sa présence, toutes les forces vives de rame entreront en action avec une énergie toute

nouvelle, et l'amour qu'il nous inspirera sera le plus actif et le plus vif, celui qui exigera de notre part le plus de puissance et le plus d'élan.

Mais c'est surtout quand il s'agit d'expliquer la liberté qu'une fausse notion de l'amour jette en lui d'étranges embarras. Psychologiquement, Malebranche ne sait pas tout ce que c'est qu'aimer, puisqu'il ne sait pas, nous venons de le voir, combien agit celui qui aime. Métaphysiquement, il est inexact, puisqu'il cherche l'origine de l'amour dans une action de Dieu telle, que toute activité est supprimée dans la créature. En revanche, il voit avec une parfaite clarté ce que la morale exige. Il faut que l'amour soit nôtre, pour avoir quelque prix; et il sera nôtre, s'il est éclairé et libre. Aimer c d'instinct » n'est pas aimer véritablement : c'est être emporté et entraîné comme par une force aveugle et c brutale. » La liberté fait l'excellence et le mérite de l'amour. Sans elle, les créatures ne rendent à Dieu que des hommages extérieurs et forcés qui sont sans valeur : elles ne peuvent l'adorer en esprit et en vérité. Il faut donc que les âmes soient libres, et Malebranche maintient la liberté : mais que de difficultés ! Nous sommes entièrement impuissants, et nous sommes capables de choix. Nous ne sommes, à vrai dire, que des automates réglés où l'action divine s'exerce seule, et voilà que

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nous pouTons nous élever bien au-dessus de Finstinct tui-mème et nous attacher au bien d'un amour libre, c'est-à-dire apparemment par un acte dont nous sommes les auteurs. Il faut donc dire que c la volonté est agissante en quelque manière ; > et Malebranche le dit. Seulement il atténue autant que possible cette puissance que la morale le force à reconnaître dans la créature déclarée métaphysiquement impuissante. Il insiste sur les faiblesses et les misères de la liberté, il la réduit presque à la puissance de mal faire, et cette volonté agissante dont il parle ne. sert guère qu'à expliquer l'erreur et le péché, en un mot les écarts de l'amour. Quand c'est le bien que nous aimons, on ne voit plus trop ce qu'elle fait. L'impulsion imprimée à l'âme par la volonté créatrice suffit à expliquer tout ce qu'il y a de positif dans la détermination de notre volonté, et le consentement libre est en définitive moins un acte réel que la continuation sans entraves du mouvement donné. Est-ce bien là vouloir, et vouloir librement! Et cependant, c'est trop encore que cette liberté telle quelle, si la créature est entièrement impuissante. En vain distingue-t-on entre les actions physiques de l'âme et les actions morales ; en vain dit-on que les premières sont seules réelles, parce qu'elles consistent en une modification < substance qui est une sorte de création, ta que les secondes se réduisent à un simple cha

ment de direction. Il est très-vrai que Tâme est incapable de se donner à elle-même immédiatement par un acte de volonté une sensation, un sentiment, une pensée, et que toute détermination volontaire suppose des idées et des émotions préexistantes. Mais, parce qu'on ne peut vouloir sans motifs et sans mobiles, sans une vue de la raison et sans un attrait du cœur, en résulte-t-il que l'action toute morale de la volonté ne suppose dans l'âme aucune véritable et réelle puissance ? Parce que cette action toute morale ne crée rien en nous, mais transforme seulement le développement spontané de nos facultés en un exercice libre de ces mêmes facultés , n'est-elle donc pas quelque chose de réel, d'effectif, de positif? Si peu (Qu'elle soit, si elle est quelque chose , comment la comprendre dans un être qui ne peut rien, absolument rien? Et si elle n'est rien elle-même, pourquoi en parler, et en faire la condition du mérite, de la vertu, de ce qu'il y a de meilleur dans les créatures ?

Ainsi la façon dont Malebranche entend l'amour rend la liberté impossible parce qu'elle supprime l'activité même. Il ne faut pas dire que Malebranche confond le libre arbitre et la sensibilité parce qu'il rapporte les inclinations à la volonté. Critique puérile. Il donne au mot volonté un sens large que la langue philosophique d'aujourd'hui n'admet plus ordinairement : qu'importe, puisqu'il

distingue de la volonté telle qu'il l'entend, le I'^-" arbitre? 11 ne faut pas dire non plus qu'en regari l'inclination comme la condition de toute déte nation libre aussi bien que de tout sentimei compromet la liberté. Critique étroite et m inexacte : car cela même est un mérite d'à vu que la liberté ne s'exerce pas dans le vid que la résolution libi'e suppose des amours el désirs auxquels elle consent ou elle résiste, et lesquels elle n'existerait pas. Mais il faut dire Malebranche ne peut sans inconséquence re nattre comme libre l'âme à laquelle il refuse t efficace : comment ce qui n'agit pas serait-il c ble de se déterminer librement?

Dans la théorie de l'amour et delà liberté, coi dans la théorie de la connaissance, c'est doi sentiment et la notion de l'activité qui manqua Malebranche, et c'est ce même sentiment et ( même notion qu'il faut ramener dans sa phi phie, si l'on veut profiter des vues profond justes qu'elle contient.

Etudions-le et méditons-le pour apprendr lui quelle dépendance essentielle, universelle cessante, existe entre la créature et le Créai Relisons avec une respectueuse attention et intelligente docilité ces pag^ merveilleuses nous montre Dieu présent et agissant en nous, à la fois notre lumière, notre bien et notr(

éclairant notre intelligence, touchant notre cœur, râlant notre volonté et la soutenant dans ses défaillances. Comprenons que nous ne sommes point par nous-mêmes, que nous ne sommes que par Dieu. Mais n'oublions pas que nous sommes quelque chose ; et de cette action divine qui nous fait être, ne donnons pas des explications qui suppriment notre réalité propre. Prenons garde de nous laisser tromper par des images empruntées aux choses matérielles. Si nous voulons nous faire une idée de la façon dont notre liberté peut subsister malgré notre, dépendance , ne considérons que les choses de l'âme. Méditons, par exemple, cette influence dont nous avons déjà parlé plus haut à propos de l'amour, cette influence d'une âme généreuse et vive sur une âme languissante et endormie qu'elle réveille en s'en faisant aimer. Il y a encore d'autres faits analogues bons à considérer. La parole de l'homme éloquent porte dans l'esprit de ceux qui l'écoutent ses convictions, leur inspire ses sentiments, leur souffle comme un esprit de vie qui vient de lui, les fait agir à son gré, leur corn? munique une énergie inconnue jusque-là : n'est-il pas vrai que cette action si profonde et si vive crée en quelque sorte la pensée et l'amour dans les âmes qu'elle agite? y détruit-elle la liberté? loin de là : le triomphe de l'orateur est de susciter par sa parole inspiratrice une libre détermination

que ses auditeurs, éclairés et animés par lui, prendront d'eux-mêmes et par eux-mêmes. Si Taction par laquelle il les fait vouloir comme lui, ressemblait à une impression ou à une impulsion mécanique, on ne dirait pas qu'il a l'art de convaincre et de persuader. De même, et mieux encore, quand l'enseignement d'une mère s'insinue dans l'âme d'un jeune enfant, il l'ouvre peu à peu, et l'excite, lui fait concevoir des vérités auxquelles elle n'avait jamais pensé, y provoque des sentiments qu'elle n'avait jamais eus, et enfin, la façonne à l'image de la mère elle-même : la parole éducatrice fait penser^ fait aimer, fait vouloir, fait agir : anéantit-elle la liberté'î^ Elle la suscite, l'entretient et la développe. Et quand est-ce que la mère contemplera son œuvre avec le plus de bonheur et de fierté? Sera-ce tant que son fils, docilement, mais aveuglément soumis, reproduira avec une exactitude machinale les leçons qu'elle lui aura données, et, incapable de rien faire par lui-même, n'agira que par elle? Non; mais, au contraire, le jour où ce fils, devenu homme, aura l'initiative de ses actes, et portant toujours en lui l'empreinte de sa mère ou plutôt étant son image vivante, sera cependant vraiment lui-même, docile encore, mais libre, se faisant sa voie, et ayant son originalité et son caractère propre, grâce à la salutaire influence qui l'a formé; ce jour-là, plus que

jamais, cette mère se réjouira de son œuvre et la jugera bonne et belle.

Le chef-d'œuvre de l'art humain n'est pas d'ébranler de grandes masses , c'est de toucher ou de façonner les âmes ; ce n'est point de faire des machines, c'est de faire des hommes ; et c'est le chefd'œuvre de notre art, parce que c'est ce qui ressemble le plus à l'art de Dieu lui-même. Dieu, Dieu seul dans toute la force de ce mot si expressif, fait des hommes. Dieu seul crée dans les âmes l'intelligence et la puissance d'ai mer. Son action incessante, c'est une parole intérieure qui remue bien autrement que les discours les plus éloquents ; c'est une voix amie qui s'insinue avec une tout autre douceur encore que la voix d'une mère, c'est un enseignement de tous les instants qui a une tout autre puissance que l'enseignement humain. Et cela ne détruit pas la liberté ; c'est cela même qui rend l'âme capable de se posséder elle-même et de se déterminer librement. Consultons notre conscience. Quand est-ce que nous avons de notre liberté un sentiment plus vif? Est-ce quand nous en abusons et que nous la dissipons dans un déploiement désordonné de notre activité? C'est au contraire quand, soumis à Dieu, nous nous appuyons en quelque sorte sur lui, et que notre liberté, sans cesse rajeunie et retrempée à son contact, affronte les obstacles avec une humble fierté et les surmonte

ir

avec un paisible courage. A de certaines heures, nous nous sentons défaillir : c'est en nous comme un épuisement de l'être , et un affaissement de la volonté. Nous sommes fatigués d'être nous-mêmes, et nous sommes tentés de laisser là toute lutte et de descendre à la condition des choses. Il nous faut trop d'efforts pour être des personnes, pour persévérer dans cet être que nous devons faire et pour ainsi dire créer par notre libre action. Alors, dans cette détresse intérieure, si nous nous attachons à Dieu, si nous puisons en Dieu la force de vouloir et d'être, sentons-nous que notre libre arbitre soit anéanti, ou même dimmué ? Nous nous sentons ranimés et refaits.

Nul n'aura de la liberté humaine une juste idée, s'il ne donne à ces spectacles intérieurs l'attention qu'ils méritent. Là, on voit quel lien intime existe entre l'âme et Dieu, comment l'âme est dépendante jusque dans l'acte qui lui appartient le plus en propre, je veux dire l'acte libre, et comment néanmoins la liberté demeure. Là, on apprend avec quelle délicatesse, avec quel respect Dieu traite cette liberté que les hommes profanent ou asservissent si facilement. Sans doute, on ne comprend pas comment cette puissance de se déterminer librement ou de faire par soi-même quelque chose, peut s'accorder avec la dépendance essentielle à la créature, c'est-à-dire à un être qui

n'est pas par soi-même? C'est là un de ces mystères devant lesquels la pensée s'arrête confondue ; et le mieux qu'on puisse faire c'est d'avouer humblement son ignorance. Mais du moins, si dans, la conscience on prend sur le fait l'âme libre et dépendante, l'âme libre et soutenue par Dieu, si en même temps on cherche à se faire une idée de l'action divine en nous par des comparaisons toutes emprun-

tées à l'ordre moral, comme celles dont nous nous sommes servis tout à l'heure, alors, avec ce solide témoignage d'une part et cette faible mais sûre lumière d'autre part, on maintient la libre activité de l'homme sans rien ôter à la puissance de Dieu ; on écarte toute théorie qui, en expliquant d'une certaine manière ces faits incontestables, risquerait de les altérer ; et, quand on dit que le chefd'œuvre de l'art divin, fe'est de faire des âmes libres, on n'entend point par là une ombre de liberté, conservée pour les besoins de la morale et de la religion, un pouvoir mal défini, qu'on veut à la fois maintenir et réduire presque à rien, on entend une vraie et réelle liberté, et on conçoit que plus cette puissance créée a de valeur, plus elle fait honneur à Dieu : car enfin, c'est cela même qui est divin de faire des êtres véritablement agissants, des êtres qui d'eux-mêmes ne sont rien, et qui, néanmoins, peuvent et font quelque chose, des êtres en qui il n'y a rien que leur auteur ne leur ait donné, et qui

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