CHAPITRE V
La théorie de la Proridence, dans Malebran peffit se ranieûffl' à trois points principaux : 1 voies de Diea soii^t simples et générales, sans i elles ne seraient point sages ; 3° dans la nature se réduit au mouTemeot et n'est -que pur jeu de chine ; 3° les esprits sont ce efn""!! y a de plus m lent dans la création, et, unis à Jésns-ChriÉrt rmclent à Bien des hommages dignes de sa «o raine majesté. Examinons suœessivement ces points.
\ L'idée de sagesse emporte l'idée de constant
\ d*«ipdre: c'est incontestable. Uae intelligence
se perd dans les détails sans saisir aucun lien qui les retienne, sans s'élever à aucun principe qui lœ domine, est évidemment dénuée de sagesse. Elle n'a pas une marche fixe, elle n'a ni plan ni dessein ni conduite. Tout en elle et pour elle est multiplicité : elle n'a ni dans ses vues ni dans ses actes aucune unité ; et c'est là le comble de la faiblesse en même temps que de la déraison. Dieu est sage : la multitude de ses productions est donc pour lui réglée, et c'est par lui qu'elle est réglée ; les détails si variés se ramènent à l'unité, unité intelligible de la loi ou du type ; et tout, ensemble, entre dans un unique dessein, un unique plan, où chaque détail a son rang, sa place déterminée, en sorte qu'il y a entre les choses subordination, hiérarchie, harmonie. En ce sens donc la Providence divine gouverne le monde par des lois générales. Voilà ce que Malebranche a très-bien vu ; et il a compris que ces lois ne sont rien hors de Dieu, qu'elles ne constituent point une puissance avec laquelle la volonté divine aurait à compter, qu'elles ne gouvernent point le monde en la place de Dieu, pour ainsi dire, et comme en son absence, mais qu'elles ne sont pas autre chose que la volonté même de Dieu agissant avec constance, sans caprice, c'est-à-dire, comme nous venons de le voir, avec sagesse. Tout cela est excellent.
Ces volontés générales, pouvons-nous les con-
naître? pouvoûs-nous déterminer un certain nombre de lois, trois, quatre, cinq, qui seraient précisément les lois de la divine Providence? Malebram te croit ; et, selon lui, penser que ces règles divi: sont impénétrables, c'est douter de ta raison et fs de la sagesse de Dieu un mot vide. Mais il omet une distinction très-importante, qu'il faut rétab D'une part, nous connaissons certains grands pr cipes auxquels nous ne concevons pas que Tact divine puisse n'être pas conforme : ainsi nous firmons sans hésiter que tout dans l'univers è avoir sa raison d'être et sa fin, et que le mal peut entrer que comme condition du bien ; que t est lié et qu'une harmonie universelle résulte ' combinaisons les plus variées ; que l'ordre moral de beaucoup supérieur à l'ordre physique, et ( celui-ci existe en vue de celui-là. Affirmer ces chc ne nous paraît nullement téméraire, car c'est t simplement affirmer que Dieu agit selon la rai et qu'il est sage. D'autre part, nous pouvons, l'expérience habilement interprétée, par l'étude la nature ou par l'histoire de l'humanité, entrer peu pins avant dans la constitution de l'univers i physique soit moral, et par conséquent faire qi que progrès dans la connaissance dû plan div ainsi les classifications des sciences naturelles, nous donnant une idée du système de la nati nous font connaître quelque ehose du dessein
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Créateur et nous rendent plus isengible sa sagesse ; et Ton peut dire que c'est là le résultat final <ie toute recherche approfondie et exacte, en quelque ordre de choses que ce soit. Nous ayons donc, pour jugOT de la Providence, soit des principes métaphysiques auxquels les progrès des sciences particulières ne sauraient guère apporter de clangement, principes de raison que l'expérience fait remarquer ou confirme, mais ne fournit pas, «Ht des conclusions inductives, plus ou moins compréhensives, obtenues au moyen des faits étudife daM tel ou tel ordre de sciences. Grâce à ces principes qui dominent l'expérience, nous pouvons des^ner certaines grandes lignes générales du plan éterad; grâce à ces conclusions scientifiques, nous pouvons surprendre le sens de certains groupes de faits qui ne sont guère eux-nïêmes que des détails dans l'ensemble. Mais ce qui nous échappe, ce sont les lois très-générales qui, sans avoir la valeur des prinopes purement métaphysiques, auraient néan moins une bien plus vaste portée que les inductions de la science : comme ces lots ne sont ni des applications immédiates ou pr^que immédiates des vérités ée raisons, ni des résultats scientifiquement établis par l'interprétation des données empiriques, noos ne les atteignons pas oa du moins nous les soupçonnons à peine. C'est par l'expérience qu'il faudrait les découvrir. Or, nous ne pourrions jamais les former
qu'à Taide d'une expérieuce nécessairement trèsbornée et très-insuffisante : nous risquerions donc de nous faire des idées étroites et fausses, de supposer des lois imaginaires, et de nous représenter note pauvre et mesquine Providence que nous regarderions comme infiniment sage et qui n'aurait guère que nos vues toujours si courtes. Ce sont cependant ces lois que Malebranche a cru surprendre, ce sont elles qu'il expose avec une si entière confiance sous le nom de lois générales de la nature et de la grâce. Et à c^es lois il prête presque les caractères des vérités de raison. Il a beau répéter qu'elles ont été librement établies par Dieu et qu'en ce sens elles sont arbitraires : il en parle de telle manière qu'on ne conçoit pas comment elles auraient pu être différentes de ce qu'elles sont. Et telle est Jour autorité que Dieu semble lié par elles presque autant que par les principes nécessaires. Dieu invinciblement déterminé au meilleur par l'ordre immuable, suit dans ses ouvrages ces voies simples et générales comme les meilleures, comme les seules vraiment bonnes, puisque ce sont les seules qui soient dignes de lui.
À ce compte, on ne voit pas comment il pourrait y avoir quelque exception ou quelque dérogation à ces lois. Dieu ne se démentira4-il point si, par une v^onté particulière, il vient à s'en écarter? Ne paurra^-oa pas dire que sa sagesse, embarrassée.
prise au dépourvu, a été contrainte, pour se tirer d'affaire, de recourir à un expédient violent et irrégulier? Malebranche veut à la fois sauver la liberté divine et maintenir les volontés générales : il admet que Dieu peut suspendre les lois qui sont un effet d'un libre choix, en d'autres termes, que Dieu, agissant librement, peut se départir de cette constance et de cette simplicité qu'il garde ordinairement dans ses démarches. Mais, comme, après tout, le miracle, dans ce système, apparaît comme une atteinte à la simplicité des voies, le philosophe n'en reconnaît la possibilité que par une inconséquence, et il essaie du moins de lui faire la part aussi petite que possible : Dieu fait des miracles, mais il en est trèsavare : il ne se décide que très-rarement à déranger la marche majestueuse de l'univers. Ëtrange théorie que renverse une notion plus exacte des choses ! Les miracles rentrent dans l'harmonie universelle:, qui en doute? On ne comprendrait pas une volonté particulière de Dieu qui sérail, dans toute la force du terme, une déviation, qui dérogerait à tout ordre, qui n'aurait point de place dans l'harmonie de l'ensemble. Si c'est là ce que Malebranche veut dire quand il parle de volontés générales, il est dans le vrai. Et même il faut remarquer, qu'il ne va pas assez loin. Car, si ce qu'il appelle les lois générales de la nature et de la grâce exprime l'harmonie universelle, ce n'est pas assez de dire que
Dieu y déroge rarement, il faut dire que Dieu n'y déroge jamais; si les miracles sont des désordres, il ne suffît pas d'en diminuer le nombre, il est nécessaire de les proscrire absolument. Mais comment prétendre qu'on a le secret de l'harmonie universelle^? Comment des lois fondées sur une expérience restreinte, pourraient -elles être données comme l'expression adéquate de l'ordre même? Et dès lors, comment ce que nous appelons miracle serait-il un désordre? C'est une dérogation à une loi qui, si générale qu'elle soit, n'est pourtant pas la loi universelle, mais seulement la loi d'une série donnée de faits ; c'est une manière d'agir extraordinaire, qui est en dehors de tel ou tel ordre, mais non en dehors de tout ordre ; c'est quelque chose qui passe les forces de la nature, par exemple, mais qui ne passe point la puissance de Dieu, et c'est en même temps quelque chose qui n'a point son explication dans telle ou telle loi, mais qui se justifie cependant par des raisons. Et, en effet, ce que Dieu accomplit par l'action des causes secondes, réglée d'une certaine manière, ne peut-il pas, lui qui est le créateur, l'accomplir directement par son action immédiate et toute-puissante? Ce qui est une règle du monde des corps, par exemple, la parfaite sagesse ne peut-elle pas y déroger en vue de l'ordre moral, qui est bien supérieur à l'ordre physique? Et dans les âmes
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mêmes, ne peut-elle agir directement et d^ane façon extraordinaire, pour des raisons dignes d'elle, en vue du bien, surtout si Ton pense que toutes ces déviations particulières ont elles-mêmes leurs r^l«, et conspirent à Tordre universel? Le miracle n'est donc ni la négation des essences des choses, ni te bouleversement des lois : c'est l'opération divine, directe, immédiate, se substituant à l'action de la créature ; c'est la cause première agissant à la place de la cause seconde, en qui et avec qui elle opèYe sans cesse. Le miracle n'est pas une marque d'inconstance ou d'imprévoyance : car il est, non pas un caprice ou un expédient, mais un des moyens prévus et éternellement arrêtés par lesquels se réalise l'ordre total. Le miracle n'est pas une complication apportée dans la conduite divine : car la simplicité, qui est un des caractères de la sagesse, ne consiste pas précisément à produire de grands effets à peu de frais, mais à ramener la multitude des règles particulières à l'unité d'un dessein où tout ait sa place et sa fin, où tout soit lié et ordonné. Ajouter à une machine un rouage que plus de prévoyance aurait rendu inutile, c'est assurément manquer de simplicité et de sagesse. Mais la variété d^ combinaisons n'est pas toujours complication, du moins au sens défavorable; c'est quelquefois richesse ; et cette rkbesse des moyens se concilie avec la vraie simplicité, eeUe de la pensée unique qui
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pénètre tout, anime tout, et sfje Tose dire, unifie tout. Ainsi, le miracle est une marque de la souve^ raine sagesse aussi bien que de la puissance infinie : il concourt à Tordre universel et prend sa place dans le plan divin. Quand on l'entend de la sorte, on ne le prodigue paa assurément, parce qu'alors il n*y aurait plus rien de fixe dans l'univers ; mais on n'éprouve ni trouble ni embarras quand il se rencontre : bien loin d'en être presque honteux pour Dieu, on se plaît à y voir une preuve manifeste de la liberté divine. Seulement, on est fort sévère, fort exigeant, quand il s'agit de le constater: non qu'on ait la mesquine prétention de réduire a priori le nombre des miracles pour sauver l'honneur de Dieu, mais parce qu'on craint d'admettre ces admirables et divines irrégularités là où elles ne sont pas.
Nous venons de voir .dans quels embarras Malebranche se trouve jeté par la recherche téméraire des lois générales de la Providence. Ce ne sont pas là les seuls inconvénients de ces affirmations hasardées. Comme l'infirmité de notre esprit nous fait oublier le détail quand nous voulons le ramener à la généralité, nous sommes exposés à nous faire une Providence très-peu soucieuse des individus et disposée à les sacrifier par amour de la simplicité. C'est ce qui arrive à Malebranche. On dirait que la qualité de l'ouvrage divin lui importe moins que
réconomie de la façon et la simplicité du procédé. Sans doute, nous devons dire avec saint Thomas, que c'est sagesse de laisser quelque défaut dans le détail, pour augmenter la bonté de l'ensemble, ad prudeniem guhernatorem pertinet negUgère aliquem defecium bonitatis in parte ^ ut faciat augmentum bonîtatis in totOj ou encore que le sage qui fait une œuvre d'ensemble, permet qu'il y ait quelque défaut dans quelque cas particulier, pour ne pas empêcher le bien du tout, pros^isor universalis permittit aliquem dejectum in aliquo particulari accidere, ne impediatur bonum toiius^. Mais nous prétendons également, avec Leibnitz, que c le plus sage fait en sorte que les moyens soient fins aussi en quelque façon, c'est-à-dire désirables, non-seulement parce qu'ils fonty mais aussi parce qu'ils sont *. i Nous ne croyons donc point que la Providence oublie, en quelque sorte, les détails, les méprise, lés sacrifie. Sa conduite est réglée et constante : en ce sens, elle est générale. Mais tous les détails sont connus, et non-seulement connus, mais appréciés : et, en ce sens, cette même conduite est particulière. Malebranche ne met pas assez en lumière cette dernière vérité, et il y a même des moments où il la néglige tout à fait. Cette impitoyable immolation du détail à l'ensemble est surtout choquante quand il