CHAPITRE VI
Nous ne pensons pas qu'on puisse chercher à la lorate un plus eoHde fondement que celui que lui donné Malebranche. L'ordre immuable, éternellelent pensé, éternellement accompli par Dieu, sou- ;rainentent parfait, qui connaissant son infinie erfection, l'aime d'un amour infini, et jugeant des loses d'après leur perfection relative, les estime et s aime selon leur prix, voilà bien l'origine vériible de toutes les notions morales ; et celui-là est ^rtueux qui se conforme à l'ordre, et celui-là se mforme à l'ordre qui juge des choses comme Dieu
I juge, et les aime comme Dieu les aime, qui par mséquent aime Dieu par-dessus tout, et tout le iste selon sa valeur.
II ne faut pas dire que donner à la morale ce foo-
dément divin , c'est méconnaître son indépendance et admettre à tort que pour avoir l'idée du devoir il fautavoirpréalablementridéenettedeDieu.Unetelle critique est injuste. De ce que c la réalité des vérités éternelles est dans Tentendement divin, » il ne suit pas que nul ne conçoive ces vérités sans connaître explicitement Dieu même. Avant que nous soyons remontés à l'origine première des principes, ils sont inexpliqués, et leur existence tout idéale suppose quelque autre chose ; mais même à l'état de pure idée, ils s'imposent à l'esprit avec évidence, et leur autorité est entière. Il en est de même des vérités de morale. La loi du devoir, non encore rattachée à Dieu, est inexpliquée dans son origine métaphysique; mais elle n'en apparaît pas moins comme la règle de notre volonté, et elle commande à la conscience avec une autorité sans appel. Tant il est vrai que Dieu, même non reconnu, nous éclaire et nous instruit ! Seulement il y a entre la morale et la géométrie, par exemple, cette différence que la géométrie sans Dieu est non-seulement certaine mais complète, tandis que la morale sans Dieu est nécessairement incomplète quoiqu'elle ait la certitude et l'autorité sur tous les points qu'elle peut établir. Et elle est incomplète, non-seulement parce que certaines parties y manquent, mais encore parce que, dans ses prescriptions les plus graves et les plus belles, le souffle divin est absent.
Elle est inanimée, étant abstraite : l'aoïonr de Tordre n'étant point explicitement l'amour de Dieu même, n'a ni la même élévation ni la même profondeur ni la même vivacité ; la vertu n'est pas pénétrée de l'esprit qui vivifie ; et parce que Bien est, je ne dis pas rejeté, ce serait un crime, mais ignoré seulement, elle n'a ni tout son éclat ni toute sa chaleur ni même toute sa pureté. Voilà ce qui est vrai théoriquement, sans parler de la pratique où l'on trouverait des choses si fortes à dire sur la nécessité de ne pas séparer la morale de la notion de Dieu. Malebranche a compris tout cela admirablement, et, sans rien ôter à la loi du devoir de son autorité, sans faire découler les notions morales de quelque précepte religieux ni même de la foi expresse en Dieu, il a rejeté pour la morale une chimérique indépendance et maintenu les liens qui la rattachent à la métaphysique et à la religion.
Maison peut lui adresser une autre critique. A la façon dont il conçoit la morale, il est clair que Weu est le véritable modèle de l'homme : rien de mieux. Seulement il faudrait montrer nettementque l'homme a une nature à lui, une nature propre, une nature vraiment humaipe'. Pour se rapprocher utant que possible de la perfection souveraine, 'homme doit travailler à se rendre parfait, parfait
1. Voyez la Ph&osophie du Devoir, de H. Ferrai, liv. IV, cb. n.
comme Diea, eo ce sens que son suprême idéal est Dieu même, mais parfait en tant qu'homme, parfait d'une façon humaine, en ce sens que sa nature d'homme doit être développée et réglée le possible. Admettez l'ordre surnaturel et la il n'en sera pas moins vrai que s'il y a pour l'I des vertus proprement surnaturelles qui 1' au-dessus de sa nature, les vertus morales relevées par la foi, consistent dans la perfeci la nature humaine elle-même, et que d'i l'homme, transfiguré, transformé, rendu | pant de Dieu, étant encore et étant t( l'homme, il doit être perfectionné d'une c manière qui lui est propre, qui ne conviej lui. Au-dessous de la perfection absolue, t nière de nos aspirations, il y a donc la per relative à notre nature ; il y a un type idéal (j lence conçu par Dieu pour cette créature espèce particulière qui est l'homme; et ( type que nous sommes tenus de réaliser p efforts, chacun à sa façon, selon les conditlt lui sont faites, selon les circonstances oii placé, selon les facilités ou les obstacles qu contre. Ilyadoncdes deyoirs humains : dev( découlent de notre qualité d'êtres raisonna libres, et qui en ce sens nous sont commui tout ce qu'il y a d'esprits ; mais devoirs déte particulièrement par notre condition parti(
et spéciaux dans lear forme ou leur mode à notre humaine nature. Or, c'est là ce que Halebranche méconnaît ou néglige trop. Il traite Thomme à peu près comme s'il avait la nature divine elle-même. Non que nos faiblesses et nos misères soient oubliées dans sa morale, ni même que l'usage à faire des sens et des passions pour le bien échappe à sa perspicacité. Mais malgré cela ou plutôt en cela même, si on y regarde de près, on voit bien que l'idéal proposé à l'homme dans son système, c'est proprement Dieu même et la vie de Dieu. Il veut que l'âme soit directement et uniquement appliquée à Dieu ; et il ne tient presque pas compte de la forme particulière que doit prendre, dans Tâme humaine, le service de Dieu. Il oublie la terre, le plus qu'il peut, et trouvant que ce qui rapproche le plus de Dieu et ressemble le plus à Dieu, c'est la vie du méditatif, sans cesse occupé à consulter la Raison et n'aimant qu'elle seule, il fait de la vie méditative le type même de la vertu. En vain cherchez-vous dans sa morale des règles précises touchant les détails pratiques, humains : vous y voyez un soin merveilleux et des attentions pleines de délicatesse pour sauv^arder les droits de la souveraine Raison ; mais vous ne trouvez pas la solution que vous voulez avoir. Si vous prétendez être homme, on ne vous apprendra pas ici ce qu'il faut faire. On vous enseignera comment il faut s'y prendre pour être ange.
j'allais dire Dieu, malgré les faiblesses de Thumanité ; on vous dira ce qu'il faut faire pour être homme le moins possible avec un pauvre cœur de chair, faible et grossier. En un mot, c'est le mysticisme que vous trouvez partout respirant dans cette morale. Du mysticisme, il en faut sans doute ; car il faut à l'âme humaine la lumière et le souffle de Dieu ; et malheur à elle si, ténébreuse et sans Dieu, comme dit Platon, elle s'enfonce dans la matière ou languit en elle-même ! Malheur à elle si la pensée de Dieu ne domine pas et n'inspire pas tous ses actes ! Mais le mysticisme ne suffit pas à tout, par la très-simple raison que Dieu nous a faits hommes, placés sur la terre au milieu d'autres hommes. Et si certaines âmes entièrement détachées des choses de ce monde, ou plutôt ne les voyant et ne les aimant que transfigurées d'une manière divine, nous donnent le spectacle admirable d'une vie supérieure, de la vie des purs esprits, ce sont là des échantillons du ciel propres à confondre nos grossièretés, et à dissiper nos illusions toutes matérielles, en nous mettant sous les yeux ces angéliques réalités ; mais là n'est point la règle. Hommes, nous avons à vivre d'une vie humaine, encore bien qu'elle soit vertueuse ou même sainte, et la morale mystique, si excellente qu'elle soit, n'est pas toute la morale.
Le sage de Malebranche est dans une union étroite avec Dieu et tâche de l'honorer comme il faut ; sou-
mis à l'autorité légitime en qui il reconnaît et adore la puissance de Dieu même, il tient son cœur hant ute occurrence; rien ne l'éblouit, rien ne l'ef- , rien ne l'attache. C'est très-bien. Mais j'ai que ce sage ne se dégoûte trop de la vie active iii parait vaine; j'ai peur que, tout ce qui n'a vec Dieu un rapport direct étant méprisable à eux, il ne devienne incapable d'apprécier la jenr des choses humaines et ne cesse de s'en per; j'ai peur enfin que ces créatures impuiss et profanes qui l'entourent ne le trouvent érent et insensible, prêt à les supprimer dans nsée où il ne veut laisser que Dieu seul. Mais i jusque-là, ce n'est point seulement la coni humaine qu'il oubhe, c'est un devoir comà tout ce qui est capable d'aimer, qu'il méitt. Il n'y a point de créature, si sainte qu'elle ]ui ait le droit de ne pas aimer de cœur les 3 créatures raisonnables avec qui elle est en é. Et chez ceux qui ici-bas ont été vraiment ; nous trouvons une vigueur et une twidresse !ur que n'affaiblissent ni les austérités ni le cément absolu à tout ce que les hommes estiet recherchent. Dans les emportements de mour pour Dieu, ils semblent sacrifier la créat la compter pour rien ; mais voyez-les à l'œut pénétrez si vous pouvez dans le fond de leur voHS verrez quelle ardeur de charité et quelle
généreuse passion de faire du bien, Tamour de Dieu allume et entretient en eux. Dans Malebranche, c'est un principe de métaphysique, que la créature ne fait rien et à vrai dire n'est rien ; c'est un principe de morale, qu'il ne doit y avoir d'amour véritable que pour Dieu. Le même système qui bannit de l'univers la réalité créée chasse de l'âme tout amour réel pour les créatures. En vain Malebranche nous parle-t-il sans cesse de charité. Le dirai-je? je trouve jusque dans cette charité je ne sais quelle sécheresse. Cet amour se surveille trop, de peur de dépasser la mesure ; il n'y a point d'effusion parce qu'on est toujours retenu par quelque scrupule : ne s'attachera-t-on pas à la créature? ne l'aimera-t-on pas plus qu'elle ne le mérite? n'offensera-t-on pas Dieu qui seul mérite tout notre amour ? Avec ce soin de ne pas sortir des règles, avec cette sévère attention sur soi-même, est-on encore capable d'aimer ? Prenez à la lettre tous ces préceptes, observez en toute rigueur ces prescriptions, vous vous rétrécirez le cœur, et vous y. tarirez la source de l'amour. A Dieu ne plaise que j'attribue à Malebranche ces excès! ce serait commettre une erreur, et me rendre coupable d'ingratitude envers ce philosophe dont les écrits m'ont tant de fois charmé et ravi par une secrète et exquise douceur; mais, de même que son Dieu semble oublier la bonté pour ne montrer que la sa-
gesse, de même lui, dans sa morale, règle si bien l'amour selon l'ordre, qu'on se demande si l'amour ne s'évanouît pas; et, quand il a tant à cœur de nous rendre sages, on est tenté de lui dire : si votre Providence est excellente pour Dieu, mais pas trop bonne potir nous, votre morale est excellente pour Dieu et, si l'on veut, pour nous, mais pas trop bonne pour les autres. Elle est excellente pour mettre dans notre âme une belle harmonie, excellente pour nous rendre conformes à l'ordre, excellente pour faire de nos âmes un spectacle digne du regard de Dieu. Elle est encore excellente pour nous, en ce sens qu'elle nous procure de solides jouissances et nous assure la félicité. Mais elle n'est pas trop bonne pour les autres : car elle ne nous permet pas d'avoir pour eux un sentiment d'amour pitable; elle nous met en défiance contre tout ce i unit les hommes ici-bas. Elle ne veut pas que us prenions intérêt à ce qui se passe dans ce mde deux fois profane et par l'imperfection de sa ture et par la corruption du péché ; elle déclare itiles, dangereuseset même coupables, la plupart î occupations des hommes purement hommes, B nous dégoûte des plaisirs des arts, des soins du nmerce ou de l'industrie, des affaires politiques, ; relations sociales, en nous montrant partout ou et chose vaine, ou un péril, ou une faute; elle ne contente pas de transfigurer, si je puis dire, nos
affections par Tamour divin: elle tend à les détruire ; elle ne se borne pas à mettre au-dessus de tout la vie divine de Tâme intimement unie à son principe: elle ténd*à supprimer tous les intermédiaires. Mais en cela même elle -va contre l'ordre et contre la volonté de Dieu. Nous ne pouvons pas accepter tous ces arrêts de proscription impitoyables et injustes. Au nom de Dieu même, nous défendons contre Malebranche ce qu'il méprise et rejette.
Il ne considère la nature, œuvre de Dieu, qu'en savant et en moraliste. Nous croyons avoir le droit de la regarder en poètes. Dieu n'y a point répandu une si vive poésie pour que nous refusions de la sentir et de la goûter. Qu€? dirait-on d'un homme qui ne voudrait admirer dans un poëme que le mécanisme de la versification et les règles secrètes fidèlement observées? Nous osons ouvrir les yeux tout grands sur le monde, pour voir ce qu'il a de beau, et, pourvu que Ton ne s'oublie point dans la molle contemplation de la nature et que l'on ne s'enivre point de ses charmes jusqu'à perdre la force de faire le bien, nous ne croyons pas qu'admirer ce que Dieu a daigné faire ce soit se rendre coupable d'idolâtrie. De plus, Malebranche ne veut pas que nous voyions dans les êtres qui nous entourent des causes capables de nous faire du bien ou du mal, et il nous défend de les aimer ou de les haïr. Nous qui
savons que l'œuvre divine ne ressemble pas aux ouvrages morts de l'homme et qu'il y a là dans la nature un ensemble de substances véritables, de forces réelles, d'êtres agissants, nous pensons que nous pouvons bien éprouver pour eux, en particulier pour les êtres animés, de la sympathie ou de l'antipathie, de l'amour ou de la crainte : car ils nous sont véritablement bons ou mauvais, ils agissent sur nous, nous ressentons leur action, et ils peuvent subir la nôtre. Et vraiment, nous l'avons montré, c'est faire injure à Dieu, en se méprenant sur le vrai caractère de la création, que de ne voir dans tout cela que les rouages d'une machine immense. Mettons donc la nature en son rang, c'est-à-dire au dernier, mais ne craignons pas de lui donner un peu de notre attention et de notre amour.
Malebranche juge inutiles toutes les connaissances curieuses. Nous nous souvenons du jugement qu'il porte sur l'astronomie. Mais nous dirons, avec Leibnitz, que < les recherches érudites servent pour la conservation et le redressement de l'histoire dont les exemples sont des leçons vives et des instructions agréables, mais surtout pour établir cette importante critique nécessaire à discerner le supposé du véritable et la fable de l'histoire, et dont le secours est admirable pour les preuves de la religion*. > Nous soutenons, encore avec Leibnitz,
t. Discours touchant lu méthode j eic^, Erdmann, p. 172.
€ Tutiiité et l'étendue de la critique, peu considérée par quelques philosophes, très-habiles d'ailleurs, qui s'émancipent de parler avec mépris du rabbinage, et généralement de la philologie \ »
Malebranche lance l'anathôhie à l'imagination et croit l'art inutile ou même dangereux. Avec lui nous méprisons le petit esprit littéraire qui fait plus de cas des mots que des idées et des choses, qui rétrécit l'âme, et la rend incapable de pensées sérieuses, parfois même de généreux sentiments. Mais nous ne pensons pas qu'il faille envelopper dans la même proscription la littérature tout en« tière. Quoi donc ! faudrait-il qu'il n'y eût au monde d'autres livres que des traités de métaphysique et des ouvrages de piété, avec quelques poésies édifiantes, en surplus, tolérées sans doute en vue des faibles? Pourquoi se défier de toutes les oeuvres du génie humain, les juger toutes inutiles ou corruptrices, mépriser tous les arts, et considérer l'imagination, qui est leur mère commune, comme une folle ou une fourbe dont les excès. et les ruses doivent nous inspirer une salutaire horreur? Une telle doctrine ne méconnaît pas seulement la faiblesse humaine, elle reproche à Dieu ses plus beaux dons. Sans doute l'imagination s'égare souvent, et cause beaucoup de maux: je ne songe pas
1. Nouveaux Essais^ liv. III, cbap. ix. Loibnilz, en écrivant ces mots^ ne pensait-ii pfts à Malebranche?
à le nier, et j'estime que la lecture de la Mechefvke de la vérité de Malebranche est excellente pour nous prémunir contre les illusions où peut nous jeter Tenchanteresse. Mais s'il y a dans l'imagination une partie liée au corps, qui existe par le corps et pour le corps, il y en a une autre qui ne se sert du corps que pour s'élever bien au-dessus. De la première on peut médire, et c'est un devoir de la contenir et de la dompter; celle-ci il la faut respecter et honorer. Un objet quelconque étant donné par l'expérience soit sensible soit intime, se le représenter avec toute la beauté que comporte sa nature, et puis, quand ce type idéal est conçu, travaillera le réaliser, est-ce donc si peu de chose?Oter à l'homme cette faculté, serait-ce ajouter à la perfection de son être? On admet trop facilement que l'imagination est une marque de faiblesse. Il est vrai. Dieu n'imagine point, de même que Dieu ne raisonne point. Mais, si l'intelligence infinie n'a pas besoin de recourir aux lents détours de l'induction ou delà déduction, ce n'est pas assurément qu'elle ignore ces rapports nécessaires ou constants qui unissent les choses, c'est qu'elle les saisit d'un coup d'œil. De même, si Dieu n'a pas à se faire des images embellies des êtres réels, et si on ne peut supposer en lui, sans porter atteinte à sa perfection ^ le sublime travail du génie humain enfantant les chefs-d'œuvre de l'art, ce n'est pas que Dieu soit incapable de conce-
voir la beauté idéale et de faire des œuvres qui la reflètent : c'est que, les types des choses étant éternellement présents à sa pensée, il voit sans effort toute la perfection relative et toute la beauté propre à chaque être, et l'histoire du monde n'est que le progrès de la création en marche vers cet idéal que le poëte étemel a conçu et qu'il réalise par une incessante opération. Et qu'est-ce donc alors que l'imagination en nous? N'est-ce pas une imitation de l'activité créatrice? Malgré ses défaillances et ses misères, n'est-elle pas une grande et bonne chose? Elle fait bien des essais, elle recommence bien des fois son œuvre, elle ne rencontre pas toujours la beauté; et, quand elle veut imprimer dans la matière l'idéal qu'elle a conçu, que de luttes! Que d'ébauches brisées! Quelle souffrance et quel découragement à ces heures où l'impuissance se fait vivement sentir! Quels efforts désespérés pour vaincre cette lassitude et dompter à la fois la ma^ tière rebelle à notre action et notre esprit fatigué du combat! Mais quoi, parce que l'imagination est soumise, comme toutes nos facultés, à la loi de l'effort et de la peine, faut-il méconnaître sa grandeur ? « L'esprit, dit très-bien Leibnitz *, n'a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu ; mais il est même capable de produire quelque chose qui
l. Principes de la nature et de ta grâce, g 14.
leur ressemble, quoiqu'en petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait penser longtemps pour les trouver quand on veille , notre âme est architectonique encore dans les actions volontaires, et découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses f pondère^ mensura^ numéro J^ elle imite dans son département et dans son petit monde, où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand. » Ajoutons que Tâme est architectonique aussi quand elle conçoit l'idéal et essaie de le réaliser. De même que par l'induction, en s' aidant des données de l'expérience et da principe d'ordre, elle découvre les lois des phénomènes et les essences des êtres, et refait ainsi le plan de l'univers; puis, quand elle a trouvé les vraies règles des choses, peut diriger les forces naturelles et leur faire produire par l'industrie des résultats prévus et voulus: de même par l'imagination, l'âme, à la façon de Dieu, crée des types de beauté, en se représentant les choses dans toute la perfection que comporte leur nature, puis, aU moyen de l'art, fait des œuvres où ces types s'expriment. L'imagination a ce privilège de produire, et presque de créer la beauté. Par elle l'homme fait dans le monde des œuvres qui ont une sorte d'individualité distincte, qui prennent place parmi les êtres, et qui, nées de la pensée, ex-
citent et éveillent la pensée en ceux qui les voient. Ce morceau de marbre, sans forme déterminée et sans nom , reçoit de l'artiste qui le façonne un soufQe de vie, une âme : c'est l'Apollon du Belvédère, c'est la Vénus de Milo, personnages presque réels, que le génie de l'homme a faits, qui sont connus, admirés, aimés. L'imagination est bien nommée la faculté poétique {nodcù) ou créatrice, et ce n'est pas sans raison que les anciens appelaient les poëtes des hommes divins. Le bon sens de l'humanité ne s'y trompe pas, l'œuvre du vrai poëte est quelque chose d'excellent où la ressemblance de l'homme avec Dieu se montre manifestement. S'il en est ainsi, l'art, pour être absous à nos yeux, doit-il ne nous donner que des leçons religieuses et morales? Non. Est-ce que Dieu a fait de l'univers un traité de morale en action ? Il en a fait une belle œuvre, sûr qu'elle élèverait les âmes de ceux qui sauraient la contempler, et qu'en élevant les âmes, elle les mènerait à lui. Il a donc répandu partout la vie et la beauté. Quelques-uns trouvent dans son ouvrage un sujet de scandale : tant pis; c'est leur faute. Dieu, si je puis parler ainsi (mais qu'on entende bien cette parole), Dieu ne prend pas la peine d'épargner des troubles aux esprits mesquins et aux cdeurs étroits. J'oserai dire que l'artiste animé du souffle inspirateur a sa part de cette divine liberté. A Dieu ne plaise que je prétende par là que
Tartiste ait le droit misérable de franchir tout^ les barrières morales , et que la beauté, en resplendissant dans son ouvrage, purifie toutes les souillures ! Non , la vérité , c'est que rien d'immoral n'est vraiment beau. Donc, que l'artiste ne blesse point la loi éternelle du bien : le bien et le beau sont amis. Mais rejeter comme mauvais, ou du moins comme frivole ou dangereux, tout ce qui ne parle pas de vertu, enfermer l'imagination dans des limites étroites, multiplier les entraves, c'est condamner l'artiste à ne rien faire que de petit, c'est avilir l'art ou le tuer.
Injuste pour l'art, Malebranche l'est encore plus pour l'industrie. Il voit bien qu'elle sert à la commodité de la vie, mais il se plaint de l'infirmité de notre nature qui la rend nécessaire, et il ne songe pas à regarder de plus haut son rôle dans le monde. Gomme tout ce qui est humain, l'industrie atteste à la fois notre faiblesse et notre grandeur. Un être plus parfait n'aurait pas à entreprendre contre le monde matériel de pareilles luttes ; mais aussi les êtres qui nous sont inférieurs ne sont point capables de tenter l'entreprise, et ils n'y songent pas. L'empire de l'esprit sur la matière s'établit peu à peu et s'étend par ces combats ; et les virils efforts qui y sont déployés affermissent en l'homme la personnalité. Voilà le plan divin. On dirait que tant d'application aux choses du corps, tant de soucis
pour perfectionner la vie terrestre, tant d'intelligence et tant d'énergie dépensées dans des inventions et des expériences qui se termfnent à notre bien-être physique soient une sorte d'abaissement et de profanation; on dirait que l'esprit se matérialise. Mais prenez-y garde: c'est l'esprit qui diminue les obstacles à son action, c'est Tesprit qui relâche ses liens, et la matière asservie se spiritualise. C'est au même point de vue qu'il faut se placer pour juger la société humaine. Sans doute nous y trouvons beaucoup de choses laides et mauvaises. Que d'âmes en proie à de brutales passions, ou flétries par des vices honteux, ou égarées par une folle ambition, ou avilies par d'incroyables lâchetés, ou, du moins, tout entières et toujours attachées à ce qui ne les vaut pas, je veux dire aux choses matérielles ! C'est un triste spectacle. Mais est-ce une raison pour que l'idéal de la vertu consiste à trembler de se mêler aux hommes? Si la peur de la contagion morale est salutaire, il ne faut pas croire que, pour échapper à cette contagion, il n'y ait qu'un moyen, à savoir, les mesures préventives. On y échappe encore en vivant dans le péril même, pourvu qu'on ait le désir généreux et l'intention ferme de faire le bien. Assurément je ne reproche pas à Malebranche d'admirer les âmes qui fuient le danger, se retirent en elles-mêmes et en Dieu , et ne se permettent plus que ces sages entretiens et ces amitiés
mystiques dont il parle lui-même avec tant de douceur. Ce que je lui reproche, c'est de prétendre que tout rhommè, décidé à être vertueux, en doive faire' autant. Non, la vocation générale des hommes n'est pas de vivre de la vie qu'il nous propose en modèle, et la volonté de Dieu n'est pas que la terre ne soit remplie que de philosophes méditatifs. U y a des âmes médiocres qui ne peuvent atteindre à Vér lévation et à la délicatesse de cette morale : Malebranche les découragera, il les rendra craintives et scrupuleuses, sans réussira les rendre meilleures. Il y a d'autres âmes qui ont en elles un ardent besoin d'agir et de se répandre ; elles sont capables de dévouement; toucher aux plaies des hommes pour les guérir, c'est pour plies le meilleur préservatif contre le mal même. Que trouveront ces âmes dans la morale de Malebranche ? Un nouvel encouragement à se dévouer? Non, certes, mais plutôt des conseils propres à refroidir leur zèle : elles se demanderont avec terreur si elles ne sont pas imprudentes en s'engageant en de grandes occupations, s'il est bien vrai que Dieu veut cela d'elles, si elles ne vont pas se trouver troublées et % attachées à trop de choses )>; et qui sait si ces réflexions n'arrêteront pas leur élan ? La peur du mal les empêchera de faire le bien.
Il ne faut pas inspirer aux hommes un mépris mal entendu de la vie humaine, surtout si, en
même temps, on leur inspire la crainte de faire tort à Dieu en aimant leurs semblables d'un amour réel et effectif. Il faut envisager les choses d'une façon à la fois plus simple et plus haute. Que Dieu domine et anime tout; mais que tout ce qui est humain garde son prix : cela même est dans le dessein de Dieu, Alors, la vie, tout à l'heure décolorée, reprend pour nous de l'intérêt ; nous tâchons de n'être ni séduits par ses enchantements ni abattus par ses rigueurs, nous ne la déprécions pas. Attentifs à faire l'œuvre de Dieu, nous nous sentons pleins d'un amour bienveillant et efficace pour tous les hommes, nos coopérateurs dans le travail, nos compagnons dans la lutte, appelés à la même destinée en ce monde et en l'autre. Ces grandes vues excitent le courage ; tous les ressorts de l'activité humaine sont tendus : nous voulons améliorer toutes choses, persuadés qu'aucun progrès n'est perdu, et que tous concourent à la même fin. La chose publique, dont Malebranche parle si peu, nous paraît digne de l'attention du sage, et elle réclame ses services. Malebranche vivait en un temps où l'on était sujet plutôt que citoyen, et où l'on ne mettait guère la main aux affaires sans être quelque peu courtisan. Il enseigne le moyen de demeurer fier et pur dans l'obéissance. C'est bien. Mais nous pensons qu'il faut aussi apprendre aux hommes leurs droits et leurs devoirs de citoyens ;
et, pour ce qui est d'une participation plus spéciale aux affaires publiques, nous croyons que le sage, dégagé d'une vulgaire ambition, peut accepter et même rechercher ce qui est, non pas une charge de cour, mais un office national. D'ailleurs, nous nous gardons bien de proposer un genre de vie, quel qu'il soit, comme le modèle unique de toute vertu. Nous comprenons les vocations diverses, ici l'activité sur un grand théâtre, là les vertus modestes dans la solitude : tout est à sa place, et tout concourt au bien général, pourvu que la conscience ne soit pas blessée et que l'ordre moral soit respecté. Il n'y a que le mal qu'il faut
partout éviter et combattre. Dieu, lui, en tire le
bien : c'est son secret.
Ainsi notre conception de la vie humaine diffère de celle de Malebranche. D'accord avec lui pour déclarer que la grande affaire est de pratiquer la vertu et de mériter la félicité éternelle, nous nous séparons de lui quand il méprise tout ce qui est terrestre et humain. U a peur que les choses de ce monde ne fassent concurrence à Dieu, et il ne veut pas que l'homme se partage entre elles et le souverain bien. Mais il n'y a point nécessairement de partage dans un cœur parce que ce cœur aime autre chose que Dieu. L'amour divin se nourrit de nos autres amours, pourvu qu'ils soient dans Tordre. Rien de ce qui est bon n'eçt opposé à Dieu, et tout
bicDi vient de lui d'une certaine façon. Aimer autre chose que lui, c'est l'aimer encore. Malebranche sait cela, mais il commet en morale la même erreur qu'en métaphysique. Tous les êtres étant par Dieu et en Dieu, il leur ôte toute réalité propre. Ce n'est pas assez à ses yeux qu'une intime et continuelle dépendance à l'égard du Créateur : l'individualité de la créature l'effraie, et il l'atténue, et la supprime presque. De même, parce que tous nos actes doivent avoir Dieu pour dernière fin, il tend à exclure de notre cœur l'amour de la créature ; ou du moins il craint que nous ne rapportions pas directement à Dieu les sentiments qu'elle nous inspire, et dans cette crainte, il les contient, et les afiaiblit le plus qu'il peut.
Cette morale est donc très-pure, très-fière, trèsélevée; mais elle ne nous satisfait point. Il est bon, sans doute, de nous exhorter à porter notre pensée au delà et au-dessus des misères de cette vie ; mais nous voulons qu'on nous apprenne à exceller dans notre condition d'hommes, et nous ne reconnaissons pas une morale vraiment humaine dans celle qui ne semble faite que pour des méditatifs. Il est utile de nous rappeler que nous avons autour de nous mille occasions de chute ou de trouble ; mais nous ne voulons pas qu'à force de nous montrer partout des périls pour nos âmes et de nous inspirer la peur du mal, on nous dégoûte de toutes
490 TROISlÈll£ PARTIE. — GHAPITRfi VI.
choses, et on nous ôte tout élan. Il est indispensable de nous faire souvenir que la créature ne doit pas être aimée pour elle-même, à la façon de Dieu. Mais nous ne voulons pas que la crainte de trop donner aux êtres créés, et de nous y attacher, tarisse en nous les sources d'une active et tendre afiection. Cette morale va contre la vraie naturç de nos âmes et contre Tordre même de Dieu, Elle serait par£sdte peut-être, si nous n'avions qu'à nous retenir et à nous contenir, et si les êtres qui nous entourent n'avaient de la vie que l'apparence : mais nous devons agir et nous trouvons autour de nous des êtres véritables. Il nous faut une morale qui comprenne mieux notre vrai rôle et nous apprenne plus efficacement à le remplir.
Nous avons, pour ainsi dire, parcouru trois fois la philosophie de Malebranche : une première fois pour la connaître en elle-même ; une seconde fois pour la considérer aux prises avec ses adversaires ou entre les mains de ses adeptes; unp dernière fois, pour en faire nous-mème l'examen critique. Nous pouvons dire maintenant ce qui daps cette philosophie nous semble condamné à 'périVj et ce qui subsiste et peut être mis à profit.
Malebranche estime que philosopher est une chose très-sérieuse : il a raison, et il donne lui-même sur ce point un salutaire exemple en même temps que des préceptes excellents.
Sa méthode, bonne en bien des choses, est défectueuse en plusieurs autres.
Ainsi, il veut que l'âme rentre en elle-même pour se connaître : rien de mieux.* Mais il refuse à la connaissance de soi-même toute valeur véritablement scientifique : erreur féconde en résultats fâcheux. D'un autre côté, il recommande cette même étude, il la pratique ; et, si elle n'est chez lui ni assez régulière ni assez savante, elle a du moins l'avantage de n'être pas purement abstraite. Enfin, si le psychologue, malgré sa pénétration, est incomplet, le moraliste est admirable par la clairvoyance, la finesse, la profondeur même: je ne lui trouve qu'un défaut, mais grave, c'est de voir la nature humainetrop en mal et de s'imaginer que tout ce qui s'é^ loignede sa vie à lui, vie de méditatif, est mauvais ou du moins dangereux.
Il a beaucoup de goût pour la géométrie, ce qui est fort bien. Mais il a le double tort de se contenter trop souvent d'une rigueur apparente, et de croire qu'en dehors des déductions géométriques il n'y a pas de science véritable. Il faut apprendre de lui à aimer la rigueur, et puis avoir de plus sévères exigences et se garder de voir dans la démonstration géométrique le modèle accompli de toute science.
Il y a chez lui beaucoup de mysticisme. Ce mysticisme lui fait oublier l'activité de l'esprit dans la connaissance, ce qui est un tort grave ; mais jamais il ne l'entraîne à rejeter les lumières de la raison,
et c'est un grand mérite. II faut puiser à son école l'art de se recueillir pour consulter celui qu'il appelle le Maître intérieur, c'est-à-dire Dieu même, et puis il faut établir nettement et fortement que l'âme agit quand elle connaît.
Parlant des rapports de la raison et de la foi, il semble, par moments, appuyer la philosophie sur les dogmes révélés. Mais, en. général, il se fait une idée juste de ce que l'on peut appeler la Philosophie chrétienne. Les chrétiens qui veulent philosopher sans sacrifier leur foi trouvent donc en lui un mo* dèle, pourvu qu'ils aient le soin de mieux distinguer la philosophie et la théologie, ne cherchant pas dans le dogme le fondement des vérités purement naturelles, et ne donnant pas du dogme des explications suspectes ou chimériques.
Voilà pour la méthode.
Si nous considérons la doctrine, nous rencontrons tout d'abord une théorie capitale, la théorie de la connaissance. Dire que l'esprit ne voit que les idées, seul objet immédiat de la pensée, et que les idées étant Dieu même, il ne voit que Dieu; prétendre que l'archétype du monde miatériel, c'est l'étendue intelligible infinie, source et exemplaire de tous les corpsy et qu'en elle seule nous voyons les objets particuliers qui en sont les participations actuelles; rompre entre les corps et nous toute communication réelle, et soutenir que Dieu seul
nous éclairant par l'idée de l'étendue, et nous touchant par le sentiment, nous voyons tout en Dieu qui fait tout en nous; affirmer que nous n'avons point d'idée de l'esprit, et que si l'âme, n'étant jamais séparée d'elle-même, se sent en elle-même, elle est cependant obscure, inintelligible à ellemême, incapable de se connaître au sens vrai du mot ; appeler Dieu l'Être indéterminé, et donner à entepdre que la façon la plus digne de penser à Dieu , c'est de penser à l'Être sans restriction, ou à l'Être tout court : c'est avancer des propositions dont les unes sont manifestement fausses, et les autres singulièrement téméraires et pleines de périls.
Mais, d'autre part, quelle magnifique théorie de la raison ! Il y a des vérités éternelles qui ne dépendent pas de notre esprit, qui ne sont pas établies par un libre décret de la volonté divine, mais qui sont éternellement subsistantes en Dieu qui les pense éternellement. Ces vérités sont les fondements de toutes les sciences et de la morale. C'est parce que nous les connaissons que nous sommes raisonnables; et par la raison, nous entrons, nous et tout ce qu'il y a d'esprits, dans une espèce de société avec Dieu même.
Voilà ce qu'il faut recueillir, voilà ce qu'il faut méditer, voilà ce qu'il faut tâcher de mettre à profit, en ayant soin de rétablir l'activité de l'esprit, méconnue ou même niée par Malebranche.
Dans la théorie de l'amour et de la liberté, nous avons remarqué que s'il y a toujours une trèsgrande élévation morale, les explications métaphysiques risquent de réduire l'âme à l'état de machine intelligente et d'en faire une sorte d'automate spirituel. Mais, ce péril écarté par une notion plus juste de ce que c'est qu'aimer et vouloir, on trouve datis cette théorie un bel enchaînement de vérités.
Dieu, étant l'être parfait, est souverainement aimable en même temps que souverainement intelligible : il est le Bien en même temps que la Raison souveraine. Nous ne sommes capables de connaître et nous ne connaissons que parce que nous sommes unis à la Raison divine. De même, le principe de l'amour en nous, c'est l'inclination vers le bien : inclination qui précède toute émotion de plaisir et de peine, mais qui ne peut entrer en acte et rencontrer son objet sans que nous éprouvions du plaisir, ou le manquer sans que nous ressentions de la peine. L'âme ne peut jamais rester indifférente à son propre état : elle ne peut aimer le bien sans en jouir. Au fond, l'inclination vers le bien n'est autre chose que l'inclination vers Dieu même ; c'est de Dieu que partent, si l'on peut dire, et c'est à Dieu que vont les aspirations de notre cœur.
Si l'on en croit Malebranche, les créatures sont
entièrement impuissantes. Dans les corps il n'y a que des mouvements, et Dieu en est la cause. Dans les esprits, la connaissance, Tamour, la détermination libre même ne supposent de la part de la créature aucune action positive. Il faut supprimer tout ce que l'on appelle force ou facultés dans les êtres créés. Leur accorder quelque efficace, c'est en faire des divinités. Dieu seul fait et règle tout. Il est la seule cause véritable. Les créatures ne sont que des causes occasionnelles qui ne font rien, mais qui déterminent l'action divine en vertu de lois générales établies par Dieu même. Cela est entièrement faux, et doit être rejeté, au nom de l'expérience et au nom de la raison. Mais ce qui est très-solide et très-vrai, c'est qu'entre la créature et le Créateur il y a dépendance essentielle et continuelle. Oui, Dieu est le principe des êtres parce qu'ils ne subsistent que par lui. Il est leur fin parce qu'ils ne subsistent que pour lui. II est plus particulièrement la fin des créatures raisonnables, qui ne peuvent trouver qu'en lui leur perfection et leur félicité. Il est en même temps leur modèle, car elles doivent, par un libre effort, juger, aimer, agir conformément à l'ordre immuable, à cette loi que Dieu suit inviolablement et qui est Dieu même. C'est ainsi que, de quelque manière que nous considérions les choses, nous trouvons Dieu, et c'est ce que Malebranche établit admirablement.
Dire que l'Infini est à la fois un et toutes choses, c'est parler un langage obscur, équivoque, dangereux ; prétendre qu'il est étendu aussi bien que les corps quoique d'une autre manière que les corps, c'est se jeter dans une métaphysique aventureuse où l'on ne se garantit de l'erreur qu'à force d'explications et de distinctions. Mais dans toute cette étude sur les attributs divins, quel sentiment vif de l'insuffisance de la pensée humaine", uni à la plus étonnante intrépidité ! et que d'aperçus heureux et vrais !
Malebranche prétend que Dieu ne pouvant agir que selon ce qu'il est, doit, supposé qu'il crée, faire un ouvrage qui soit, et par son excellence propre et par la simplicité des voies d'exécution, le meilleur possible. L'univers existant , avec l'Incarnation de Jésus-Christ, qui le tire de son état profane, est le plus parfait qui puisse être : aucun autre ensemble de choses ne ferait à Dieu le même honneur, aucun autre ne serait comme celui-ci digne de son auteur. Considéré en Jésus-Christ, cet univers a un prix infini et vaut l'action créatrice qui est infinie. Toute cette théorie repose sur une perpétuelle confusion entre le créé et le divin, ce qui en est la condamnation philosophique. De plus, cette manière ^'entendre l'Incarnation du Verbe substitue à un acte merveilleux de la bonté divine une sorte de nécessité, la sagesse n'ayant pas, si je puis dire,
49a RÉSCHÉ.
d'autre expédient pour trouver un motif de créer l'univers. Ce qui, au point de vue Ihéologique, condamne cette opinion. Mais, si l'on écarte ces vaes . systématiques, quelques vérités solidement établies apparaissent dans tout leur éclat.
Le monde, qui est l'œuvre de l'Être parfait, ne peut être que bon. Dieu étant sage, l'univers pris dans son ensemble, avec ses lois constantes et ses combinaisons si variées , est un chef-d'œuvre de sagesse. Dieu étant juste, les créatures raisonnables sont traitées selon leurs mérites, heureuses ou malheureuses suivant l'usage qu'elles ont fait de leur liberté durant l'épreuve de la vie. S'il y a du mal dans l'univers, ce n'est pas que Dieu le veuille positivement, mais c'est que ce mal est la condition de biens qui lui sont de beaucoup supérieurs.
La théorie de la grâce, qu'on ne peut séparer de la théorie de la Providence, est inconsistante, téméraire, en opposition avec les principes de la foi, et nullement satisfaisante pour la raison. La liberté est tantôt exaltée au point que Malebranche a pu être accusé de pélagianisme, et tantôt elle est tellement amoindrie que la volonté semble, comme dans le jansénisme, invinciblement déterminée au mal par la concupiscence, ou invinciblement déterminée au bien par la grâce. Ajoutez à cela le prjncipe de la simplicité des voies poussé k l'extrême, et toutes sortes de duretés choquantes attribuées à la
Providence au nom de la sagesse. Mais Malebranche a compris d'une part qu'une philosophie complète doit tenir compte et de la faiblesse de la volonté humaine et du secours divin de la grâce; d'autre part, que dans l'ordre surnaturel comme dans l'ordre naturel, la sagesse présidant à toutes les combinaisons, il n'y a point de place pour le caprice et l'arbitraire.
En morale, Malebranche, unissant au mysticisme un rigorisme janséniste, soutient ou tend à soutenir que tout ce qui n'a point un rapport direct avec Dieu en Jésus-Christ, ne mérite ni notre attention ni notre amour. Impuissantes et profanes, les créatures ne doivent être, dans la rigueur des termes, ni aimées, ni haïes. En cela Malebranche se trompe. Mais il établit la morale sur son véritable fondement. Et puis il a pour la souveraine Raison un admirable respect, et il montre avec force que Dieu est seul notre fin dernière comme il est notre principe.
On le voit une fois de plus par ce résumé : ce qui gâte la philosophie de Malebranche, ce sont certaines exagérations systématiques. Qu'on rétablisse dans le monde l'activité qu'il est si soigneux d'en bannir, et la plupart de ses erreurs, en métaphysique et en morale, se trouvent corrigées : son sys* tème est renversé ; ce qu'il y a de bon et de beau dans sa philosophie demeure. Il prétend que Dieu
fait tout. Non, Dieu opère en toute créature, mais la créature opère. Deus operatur in omni opérante. là la vérité : la créature fait quelque chose. Elle \i rien, et elle ne peut rien, et elle ne fait rien ! par l'opération divine. Mais cette opération die ne réduit pas à l'impuissance absolue l'être créé, serait le réduire au néant. Bien loin que cette puisce dérivée, attribuée à la créature, marque qnel- } défaillance dans l'énergie créatrice, c'est préîment ce qui l'atteste le plus vivement. Ce ne sont 1 des ombres que Dieu fait, ce rie sont pas des orages morts , ce sont des êtres véritables ; c'est îlque chose qui persiste et se soutient en vertu l'efficace divine, c'est quelque chose d'effectif et réel : en un mot Dieu, en créant, fftit véritablentétre ce qu'il crée. Et parce qu'il est tout-puisit et souverainement bon, il veut communiquer il communique à des créatures, c'est-à-dire à ce i n'est rien par soi, l'honneur d'être des causes. Mnsi, pour Malebranche, l'essentiel, en métaysique, c'est d'établir que Dieu est infiniment issant et infiniment sage : puissant, il fait tout; ;e, il règle tout. De là une morale, qui se réduit es deux points essentiels: reconnattre qu'on ne ut rien et qu'on n'est rien, pour faire honneur à puissance divine ; et puis réglerses pensées et ses itiments selon la raison, pour faire honnearàla rine sagesse. Mais nous, contrairement à Haie-
branche, nous croyons que les créatures ont une efficace propre, et nous pensons, par cela même, relever la toute-puissance du Créateur ou plutôt en établir le caractère vraiment divin, en même temps que nous voyons le triomphe de la sagesse dans cette opération providentielle qui fait concourir des êtres actifs et même libres à l'universelle harmonie. Et puis, nous proclamons hautement la bonté de Dieu, et, bien plus que Malebranche, nous tâchons de mettre en lumière cette bonté souveraine, qui ne contrarie ni la puissance ni la sagesse, mais qui les suppose Tune et l'autre, et sans laquelle ni Tune ni l'autre ne seraient vraiment divines. Dès lors, en morale, ce n'est pas assez pour l'être libre de reconnaître sa dépendance essentielle à l'égard de son auteur : il faut qu'il reconnaisse aussi ce qu'il peut , et, pour faire honneur à Dieu, il faut qu'il agisse, avec vigueur, avec élan. De même, ce n'est pas assez qu'il règle scrupuleusement sa conduite : il faut qu'il soit bon, et qu'étant bon , il donne, et se donne, à l'imitation de Dieu qui donne tout et se donne lui-même à ses créatures.