‹ La philosophie de Malebranche (volume 4)Chapitre 91 sur 93 · Psalm, XLiv · texte numérisé non relu

Psalm, XLiv

ne nous rapetisse point le plan divin. La portion de l'humanité visiblement attachée à Jésus-Christ est encore petite: pourquoi? c'est' le secret de Dieu. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le progrès est la loi de la créature, et Dieu dans l'établissement de son Eglise a voulu que cette loi fût observée. Mais l'avenir est à Jésus-Christ; et dans le présent même et dans le passé, il a pour lui bien plus que quelques âmes sauvées à grand'peine d'un naufrage universel; je l'ose dire, il a pour lui le grand nombre, relié à lui par des liens que nous ne voyons pas, sauvé par des moyens qui nous échappent; et sa grâce, gratia Dei Salvatoris nostri, sa grâce qui a apparu pour tous les hommes, apparuit omnibus hominîbus, semblable à la lumière pénétrante du soleil, s'insinue partout, opère partout, exerce partout une merveilleuse influence dont les effets, cachés maintenant à nos yeux, mais révélés sans doute dans l'autre vie, nous raviront d'admiration et nous rempliront de reconnaissance etd'amour.

Quand nous regardons les choses avec ces pensées, les misères de ce monde ne nous révoltent plus: elles nous inspirent une immense pitié, un, néreux désir de les soulager selon notre pouvc elles ne nous paraissent point en opposition ave( divine bonté. Les triomphes apparents du mal les défaites de la vérité ne nous scandalisent pli ce spectacle nous cause une juste et salutaire in

gnation contre les coupables, il ne nous rend point mécontents de l'ordre de l'univers. Les luttes auxquelles l'humanité est condamnée, et ce mélange de bien et de mal jusque dans les choses les plus saintes, ne nous étonnent plus: cette vue anime notre courage, et nous remplit d'une humble défiance pour nous-mêmes; et puis, nous nous redisons sans cesse que Dieu seul connaît les intentions de chacun et les juge, que, malgré lout, son règne avance dans l'ensemble, et que d'ailleurs la mesure parfaite, la vérité sans ombre, la justice sans mélange, la vertu sans raideur, l'amour sans défaillance, tous ces biens exquis dont nous avons l'idée et le désir, nous seront donnés dans la réalité, si nous le méritons, non pas en ce monde où la condition des choses ne les comporte pas, mais dans l'autre vie, alors que l'épreuve sera finie pour nous et que nous trouverons dans la connaissance, dans l'amour, dans la possession de Dieu même une sainte et très-heureuse fixité. Ainsi les occupations de la vie présente ne nous paraissent point en contradiction avec notre destinée future : elles la préparent ; et nos espérances éternelles ne nous détournent ni ne nous dégoûtent du présent : elles nous encouragent, et nous soutiennent dans la lutte virilement acceptée et virilement poursuivie. Alors tout se tient à nos yeux; et nous comprenons comment l'ordre physique et l'ordre moral, l'ordre de la nature et lor-

dre de Idigiâce sont liés ensemble. Le plan de la Providence divine, entrevu dans sa grandeur et dans sa riche unité, nous confond, nous charme, nous console, nous fortifie. Nous rapportons tout à Jésus- Christ, non point pour tout déprécier, pour tout diminuer, pour tout détruire, mais pour tout relever, tout agrandir, tout vivifier. Nous ne voyons pas en lui le chef d'un petit troupeau, pris au milieu de la gi'ande masse des hommes corrompue tout exprès poui* mieux faire éclater l'art infini qui en sauve quelques-uns: nous le regardons comme le vrai roi dfe l'humanité entière, nous reconnaissons part,out sa puissante et bienfaisante action, et nous gardant bien de supposer indiscrètement à son empire les bornes de notre ignorance, nous proclamons avec joie son universelle et efficace souveraineté.

Cette critique de Malebranche paraîtra bien sévère. Peut-être même la trouvera-t-on injuste. On pourra nous demander si nous avoirs oublié ces paroles qui sont de Malebranche : c La grâce ne détruit pas la nature, mais la suppose et la perfectionne.» On pourra dire aussi que Malebranche a très-bien vu le lien qui unit l'ordre physique et l'ordre moral, et puis ces deux ordres ensemble et l'ordre surnaturel. Nous le savoqs, el nous l'avons montré dans notre exposition. 11 y a plus, en écri-

vant les pages qui précèdent, nous nous sommes servi plusieurs fois des expressions de Malebraoche lui-même, et bien que nous nous en soyons aperçu, nous n*avons rien retranché de notre discussion, nous n'avons affaibli aucune de nos critiques. Et pourquoi donc ? la raison en est simple. Que de fois déjà n'avons-nous point remarqué que la philosophie de Malebranche, puisée aux sources les plus hautes, animée de Tesprit platonicien et chrétien, toute pénétrée de pensées morales et religieuses, abonde en vues excellentes, en traits exquis, et qu'on ne peut s'en approcher sans s'y plaire, s'y plaire sans profiter, et que la meilleure manière de profiter de ces richesses c'est de se les assiouier ! Mais que de fois aussi n'avons-nous pas signalé les inconvénients et les périls du système qui sans cesse compromet cette belle philosophie, et même la gâte par l'exagération de certaines vérités ou l'oubli où restent certaines autres non moins importantes ! Ces défauts nous les avons relevés dans toutes les théories de Malebranche : ils se retrouvaient ici dans la théorie de la Providence, aussi apparents, et plus choquants, s'il est possible, qu'ailleurs ; nous les avons notés avec une extrême vivacité, et condamnés sans ménagement. L'indB&cace des créatures, la généralité des voies, mal entendue, un rigorisme janséniste, autant de taches dans cette doctrine si souVent belle : il fallait les effacer, et nous

Tavons fait. Malebranche ne laisse entre les mains de la Providence que des causes occasionnelles, ombres de causes, ombres d'êtres : nous avons voulu que Dieu maniât des êtres réels, de vraies causes, œuvres dé sa puissance créatrice, agissantes ellesmêmes,etdans les esprits, libres d'une vraie liberté. Malebranche entendant la grandeur et la sagesse à sa manière, néglige trop la bonté : nous avons montré qu'il n'y a ni vraie grandeur ni vraie sagesse sans bonté, et nous avons de toutes nos forces défendu la toute bonne, toute douce et tout aimable Providence contre des théories qui la défiguraient. Mais vraiment c'est une chose dangereuse que de prétendre c faire agir Dieu selon ce qu'il est. i Qui donc peut se flatter de ne pa3 lui prêter des vues humaines ? Malebranche a vu le danger, l'a signalé, et puis s'y est jeté avec une imperturbable témérité. Jamais philosophe n'a eu plus que lui l'ambition de rendre compte des desseins du Créateur, et nul ne s'est senti plus assuré d'y avoir réussi. Grande et im^ portante leçon pour tout homme qui pense ! Il se défiait des images qui troublent et obscurcissent l'esprit, et ne voulait, en parlant de Dieu, consulter que la pure idée de l'être parfait : ces images sensibles l'ont obsédé malgré lui, et elles l'ont trompe. Il répétait qu'il ne faut pas humaniser Dieu, et voilà que, dafis ses spéculations audacieuses, il est la victime (les illusions qu'il condamnait. Qu'est-ce donc,

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en efifet, que cette impuissance où est le Créateur de faire autre chose que des machines, et des substances mortes, comme s'il ne dépassait qu'à peine les limites de l'industrie de l'homme? et qu'est-ce aussi que cette préoccupation d'artiste, prêtée à Dieu, ce souci du bien faire, ce soin presque inquiet de travailler selon les règles? qu'est-ce enfin que cette attention scrupuleuse à sauvegarder en tout la dignité, la noblesse, la majesté ? N'avons-nous pas vu Dieu € soutenant majestueusement le caractère de la Divinité et laissant périr son ouvrage plutôt que de faire pour le secourir une démarche qui marquerait peu de sagesse et trop de complaisance pour la créature. » On dirait que semblable à la fois aux écrivains du grand siècle et au grand roi qui y préside, ce Dieu se gêne, si l'on peut parler ainsi, pour être fidèle à la règle et à l'étiquette. Soucieux du fini de gon œuvre, il oublie parfois d'êtte bon pour mieux faire éclater sa sagesse ; et dans la crainte de se compromettre par trop de condescendance, il devient cruel pour ses créatures. Etranges aberrations ! Mais nous, à notre tour, parlant de cette divine bonté trop négligée par Malebranche, n'avons-nous pas employé des images inexactes, des métaphores trompeuses, des expressions peu dignes de Dieu ? En ces matières, pouvons-nous faire autre chose que c b^ayer? » Ce sont là de ces grandes vérités dont il faut c parler sobrement, > selon le

mot de Malebranche lui-même. Quand il s'agit de l'infini, ni notre langage ne peut rendre dignement ni notre pensée saisir complètement l'inépuisable réalité. Nous disons à la fois trop et trop peu, nous avons l'air de mettre aux prises les uns avec les autres les attributs divins, noussemblons diviser la divine nature. Appliquant à l'Être parfait les mots qui désignent nos qualités, nous risquons de ne lui en laisser que l'ombre en voulant les épurer, ou de lui attribuer quelque excès en prétendant les porter à la perfection. Résignons - nous donc à ignorer beaucoup quand nous parlons de Dieu : c'est sagesse. Et néanmoins il y a des choses dont nous sommes certains. Dieu est puissant, Dieu est sage, Dieu est bon, et nous né pouvons nous faire une idée trop haute de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté. Nous avons dans nos âmes l'image lointaine, mais vive encore, de ces divines perfections; nous en découvrons dans la nature et dans l'histoire la trace manifeste; et si nous connaissons trop peu le plan de la Providence pouç n'y rien trouver de mystérieux, d'inexpliqué, d'incompréhensible, nous en savons assez pour admirer la beauté du dessein, et adorer avec une amoureuse confiance la souveraine Bonté.

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