‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 38 sur 100 · Réfutation, ch. \ix · texte numérisé non relu

Réfutation, ch. \ix

Nous avons signalé les points lo .fGs importants de la critique de Fénelon. Noue o-ivons conclure :

\° Que l'optimisme de Malebranche est une explication séduisante, mais fausse : car elle détruit la liberté divine et aboutit à supprimer toute distinction entre Dieu et son ouvrage ;

2*" Que , si l'on consulte la vraie notion de la perfection et la vraie notion de la créature, on voit qu'un maximum de bien ou de perfection dans les choses créées est une chimère et une contradiction;

Que, par conséquent. Dieu est sage, mais libre, et que son ouvrage est beau, bon, parfait, en un sens, mais non le meilleur et le plus parfait qui puisse être ;

3° Que Dieu est nécessité de s'aimer et de n'aimer jamais que le bien, mais que d'un autre côté, étant infiniment supérieur à tout bien distingué de lui, il se trouve, par cette supériorité infinie, pleinement libre de choisir tout ce qui lui plaît entre tous ces biens subalternes, lesquels, quoique inégaux entre eux, ont une espèce d'égalité en ce qu'ils sont infiniment inférieurs à l'Être suprême;

4° Que la volonté humaine est vraiment libre et malgré cela vraiment dépendante de Dieu, et que ce sont là deux faits et deux vérités qu'il faut opposer à Malebranche, dont les explications systématiques tantôt exaltent et tantôt anéantissent la puissance de notre libre arbitre;

5° Enfin que, dans tout ce qui touche à la Providence, il faut Se oir ignorer beaucoup au lieu de tout bouleverser par d'insoutenables explications.

Que reste-t-il donc des théories de Malebranche? Que Dieu n'agit point par caprice, qu'il est infiniment sage, que dans toute sa conduite il se conforme aux vérités éternelles et à l'ordre, que son ouvrage est excellent malgré les défauts que nous y pouvons remarquer. Mais comment Dieu, toujours infiniment sage, demeure-t-il infiniment libre? C'est ce que Fénelon nous paraît avoir heureusement expliqué. La plupart des belles maximes de Malebranche sur la Providence restent vraies, pourvu qu'on les détache de son système et qu'on fasse mieux que lui la part du nécessaire et du libre, de l'ordre immuable et de l'art dans la sagesse et dans les ouvrages du Créateur.

Critique du système entier par les écrivains de la Compagnie de Jésu?.

Voici une critique qui fouille dans tous ses plis et replis le système de Malebranche : critique malveillante souvent, défiante toujours, fort peu touchée de l'excellence des qualités, empressée à chercher les défauts et habile à les trouver. Il ne faut pas trop considérer ici les hommes qui tiennent la plume : ils importent peu. Les deux pièces

capitales du procès sont : l'une, une œuvre anonyme, c'est l'explication d'un formulaire philosophique adressé au P. André * ; l'autre, un ouvrage fait par ordre supérieur, c'est la réfutation de Malebranche par le P. Dutertre^. On chercherait en vain une empreinte personnelle dans le développement du formulaire tel que nous pouvons le juger par l'extrait d'André; et le livre du P. Dutertre, écrit assurément par un homme distingué qui ne manque ni de sens ni d'esprit, n'a cependant pas d'originalité : l'auteur, d'abord ardent malebranchiste, brusquement converti aux doctrines de sa Compagnie, attaque avec zèle ce qu'il avait tant aimé, et soutient consciencieusement ce qu'il est chargé de défendre; mais quoi qu'il fasse, il intéresse bien moins par sa valeur personnelle que parce qu'on sent derrière lui la Compagnie dont il est l'interprète. Laissons donc là les écrivains de la Société et le P. Dutertre lui-même (qui du reste aurait mieux fait de se taire, par délicatesse au moins); ne tenons pas compte non plus des petites passions qui se sont mêlées à ces débats philosophiques, des mauvais procédés, des violences de langage ou même de fait. C'est l'histoire des idées

1. Cousin, Fragments de philosophie moderne, II« partie, p. 30 't-

2. Réfutation d^un nouveau système de métaphysique, proposé par le P. Malebranche. Paris, 1715, 3 vol. in- 12. 11 paraît, d'ailleurs que « ce livre ne fit au P. Dutertre aucun honneur, même dans sa Compagnie. » Voyez Cousin, ouvrage cité ci-dessus, p. 312, note 2,

qui nous occupe ici. C'est la lutte de Fidéalisme de Malebranche et de la philosophie des jésuites que nous voulons retracer et apprécier. Et comme tout à l'heure avant d'examiner les objections d'Arnauld, de Locke, de Fénelon, nous tâchions de bien saisir l'esprit philosophique de ces critiques de Malebranche, ici, n'ayant plus affaire à des hommes pris individuellement, mais à une Compagnie qui est une sorte de personne collective, c'est l'esprit philosophique de cette Compagnie que nous nous proposons d'abord de chercher: autrement nous serions de mauvais juges du débat.

Pourquoi cette défiance continuelle de la part des jésuites et cette prévention contre la philosophie de Malebranche? Ils la croient dangereuse pour la foi. Mais pourquoi? Parce qu'elle leur paraît une orgueilleuse prétention de l'esprit à tout juger et à tout expliquer. Bien plus encore que les autres cartésiens, le malebranchiste est porté à mettre dans ses décisions propres une confiance absolue, car il les prend pour les décisions mêmes de la sagesse éternelle avec laquelle il se croit en communication incessante. N'est- il pas à craindre qu'il s'élève au-dessus de l'autorité de l'Église, et qu'il ne veuille se soumettre aux dogmes qu'après les avoir soumis à l'examen de sa propre raison confondue avec la Raison souveraine? S'il les trouve contraires à ses systèmes, ne les abandonnera-t-il

pas OU n'essaiera-t-il pas au moins de les altérer, môme à son insu, pour les plier à ses pensées? En un mot, c'est le triomphe du sens propre et du libre examen outré que le malebranchisme prépare, et cela avec des apparences mystiques qui aggravent encore le danger. Est-ce donc que les jésuites prétendent qu'il faille renoncer à la raison? Méprisentils la philosophie? Non, ils usent eux-mêmes de la raison, et ne dédaignent pas de philosopher. Seulement ils veulent : l'' qu'on prenne bien garde de ne point choquer la foi par des nouveautés téméraires ; 2° qu'on se souvienne que la science de l'homme est humaine et qu'on ne croie pas avoir la science divine : prétention folle et insupportable qui finit par renverser la raison en même temps que la foi.

Bossuet avait, lui aussi, signalé les périls de la philosophie cartésienne mal entendue, et il avait prévu que de grands combats seraient livrés à l'Église au nom des idées claires ^ Ce sont ces dangers que les Pères de la Compagnie de Jésus veulent conjurer, et, au nom de la religion et du bon sens, ils poursuivent à outrance l'idéalisme. Mais, moins

I, « Il s'introduit sous ce prétexte (des idées claires) une liberté de juger qui fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu'on pense. » [LeUre à un disciple de Malebranche.) Ârnauld [Réflex. philos, et IhéoL, I, ch. viiij et Fénelon {Réfulatio?!, ch. xix) avaient exprimé les mêmes craintes en voyant Malebranche expliquer par des tropologies les passages de l'Écriture qui lui étaient contraires.

mesurés que Bossuet, ils enveloppent dans leur défiance et dans leur haine le bien et le mal. La peur les rendant parfois aveugles, ils frappent de leurs coups la raison même qu'ils veulent guérir de la folie de l'idéalisme ; en se raillant d'un dogmatisme intempérant qui prend la place de Dieu et juge de tout avec une souveraine autorité, ils risquent d'ébranler la science même qu'ils se proposent de ramener à la modestie; enfin, en défendant la foi sur tous les points où ils la croient menacée, ils font souvent eux-mêmes une confusion semblable à celle qu'ils reprochent à leurs adversaires; et si les malebranchistes décident en philosophes sur des questions de foi, les jésuites décidant trop aisément en théologiens sur des questions de pure philosophie, s'exposent à remplacer la libre recherche par des définitions, parfois arbitraires, érigées en dogmes ou à peu près : chose fâcheuse et pour la raison arrêtée dans son essor, et pour la religion compromise en des questions qui ne la regardent pas.

Quoi qu'il en soit, les ridicules et les périls de ridéalisme sont parfaitement signalés par les écrivains de la Compagnie de Jésus. A la vigilance pour la foi qui éveille leurs soupçons et leur zèle, ils joignent dans leur nianière déjuger un remarquable bon sens pratique. C'est l'esprit de la Société qu'il faut prendre l'homme tel qu'il est, et

non le traiter comme un pur esprit ; qu'il faut le régler en tenant compte des circonstances, et non tirer simplement les conséquences rigoureuses des principes posés. Ainsi l'homme a des sens, il est doué d'imagination, il a des passions : mépriserat-on tout cela? Non pas, ce serait folie, ce serait se placer en dehors des conditions actuelles de l'humanité. Pour mener une âme au bien, par exemple, on la prendra par les sens, par l'imagination, par toutes ses puissances à la fois ; on ne rejettera rien de ce que les hommes estiment ; et on cherchera dans les choses indifférentes ou mêmes vaines ce qu'elles peuvent avoir de bon ; on ne lancera pas l'anathème sur la poésie, sur les arts, et les jeux mêmes du bel esprit trouveront grâce devant une indulgente sagesse. Puis, on ne découragera pas la faiblesse humaine par les principes d'une morale outrée; on n'exigera pas toujours d'une âme tout ce que la règle demande, on verra ce que cette âme peut porter et peut faire, et sans faire fléchir les principes sur lesquels on ne doit point transiger, on ne cherchera pourtant pas à les retrouver toujours dans l'application avec leur idéale rigueur. Entreprise difficile que celle-là! A force de regarder la réalité, on risque de ne plus voir qu'elle; à force de tenir compte des difficultés de la pratique et de la faiblesse de l'homme, on peut affaibhr les principes mêmes; à force d'entrer dans le dédale infini des circonstan-

ces pour juger des intentions, pour mesurer ce qui était possible ou non, pour apprécier ce qui était permis ou illicite, on finit par perdre de sa droiture. Les jésuites se défient, dans les choses de la vie, de Tesprit géométricjue : ils en redoutent la rigueur et la raideur. Ils ont l'esprit de finesse, et je le dis dans le bon sens : les choses pratiques sont choses de finesse, comme dit Pascal : c'est là qu'il faut avoir bonne vue pour saisir ces principes si déliés et en si grand nombre, qui échappent ; c'est là qu'il faut un sens délicat et bien net pour sentir ces choses si délicates et si nombreuses : mais encore une fois, quel danger! Qui peut dire le moment précis où à la finesse succéderont les finesses? Qui sait au juste où la prudence s'arrête et où commencent les accommodements et les transactions et les compromis?

J'ai indiqué le dessein des jésuites, et j'ai tâché de montrer quel était leur esprit. Rien n'y est plus contraire que l'idéalisme. L'idéalisme oublie la réalité dans la contemplation des vérités éternelles; il méconnaît la vraie nature de l'homme, le réduit à la raison, et néglige ou méprise le reste; il juge de tout en se plaçant pour en juger dans l'absolu ; il ne parle que du nécessaire, de l'invariable, de l'éternel, dont il est épris, et ne voit pas que la vie se passe au milieu du changement et est assujettie à mille accidents qui y rendent tout relatif. A

l'idéalisme enivré des choses divines, les Pères de la Compagnie de Jésus sont là qui crient : « Qui veut faire l'ange, fait la bête. »

Par une conséquence naturelle de tout ce que nous venons de dire, une troisième et dernière différence éclate : la voici. Nous trouvons chez les jésuites un sentiment vif de la personnalité : ils soutiennent la liberté humaine comme philosophes et comme théologiens; ils soutiennent aussi la liberté divine, et répètent sans cesse que Dieu est un être singulier, c'est-à-dire, comme nous dirions maintenant, un être déterminé et personnel. L'habitude qu'ils ont de regarder et de manier la réalité, la grande attention qu'ils donnent à la pratique, le soin avec lequel ils pèsent les intentions et la responsabilité, leur fidéhté scrupuleuse aux décisions de l'Église qui maintiennent avec tant de fermeté la liberté humaine en même temps que l'action de la grâce; puis leur peu de goût pour les spéculations métaphysiques, où l'abstrait et l'universel dominent et envahissent tout, enfin le caractère même de leur piété, qui se plaît à considérer Dieu par où il se rapproche le plus de l'homme, et qui entre avec lui dans un commerce presque familier : tout cela réuni explique bien pourquoi ils défendent avec tant de persistance la personnalité humaine et la personnalité divine. L'idéalisme, au contraire, tend à affaiblir en nous

le sentiment de notre activité; et, comme il habite ces hautes régions où le froid glacial de l'abstraction fige et finit par tuer la vie, il supprime dans notre âme la liberté ou l'altère, exalte en Dieu la sagesse aux dépens de la liberté, et se perd dans l'Être universel, qui n'est plus tel être, mais qui est l'être, l'être sans restriction, l'être tout court.

Soin de conserver la foi intacte, bon sens positif et pratique, sentiment vif de la personnalité, voilà donc ce qui explique, si je ne me trompe, l'opposition constante des Pères de la Compagnie de Jésus au malebranchisme. Voyez-les à l'œuvre.

Faire consister l'essence des corps dans l'étendue, c'est rendre impossible le mystère de la transsubstantiation, c'est aller contre le sens commun qui suppose dans les corps quelque autre chose : donc l'essence des corps ne consiste pas dans l'étendue, et les jésuites disent : « Il est vrai que nous n'avons point d'idée claire d'aucun corps où l'extension ne soit renfermée. Mais comment démontrer que nous connaissons le fond de l'essence, soit d'aucun corps en particulier, soit de la matière?... Après tant de recherches des philosophes anciens et récents, pas un de ceux qui ne supposent que de l'extension dans le monde corporel n'a pu rendre bien raison de la chose la plus commune qui soit dans la nature : c'est de bien expliquer en quoi consiste la

solidité des corps durs, et la fluidité des liqueurs^ » Soutenir que nous voyons les corps dans cette merveilleuse étendue intelligible dontMalebranche parle tant, c'est avancer sans preuve une chose fort extraordinaire, c'est rendre impossible la connaissance du monde extérieur, c'est méconnaître la perfection divine, c'est aller contre le sens commun : il faut donc rejeter cette chimère, et les jésuites pensent que « nous sentons très-immédiatement les objets qui frappent les organes de nos sens; » ils reconnaissent d'ailleurs « que jusqu'ici aucun philosophe n'a encore pu bien expliquer la manière dont nous connaissons les choses qui sont hors de nous ^. »

Admettre que nous voyons quoi que ce soit en Dieu, c'est renverser les notions communes selon lesquelles les idées ne sont point distinguées de nos perceptions; c'est contredire le témoignage de la conscience, qui atteste « que nous ne connaissons rien que par une action vitale de notre âme, et qu'il est impossible de percevoir et de connaître quoi que ce soit sans agir réellement et physiquement^; » c'est démentir l'expérience qui prouve bien que nous n'avons pas cette prétendue idée

1. Écrit en réponse à la lettre du P. André au P. Provincial^ 1712, l«r point, art. 25 et 26. (Cousin, Fragm. de philos, mod., 11* partie, p. 350.)

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