‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 40 sur 100 · Le P. Dulertre, Réfutation, t. II · texte numérisé non relu

Le P. Dulertre, Réfutation, t. II

Enfin admettre que les créatures ne sont que des causes occasionnelles, c'est contredire le témoignage de la conscience et l'autorité de TÉglise ; les jésuites pensent que Dieu, qui a bien pu donner l'être aux créatures sans leur conférer sa divinité, a pu aussi leur donner une puissance véritable. Ils admettent que la conservation n'est qu'une création, mais non en ce sens que la cré<iture n'aurait aucun pouvoir de se mouvoir ni de se déterminer; car autrement la liberté est impossible, et Dieu est le seul acteur en toutes choses et l'âme du monde*.

Voilà les principaux points de la philosophie des jésuites, opposée en tout, on le voit, à la doctrine de Malebranche. Je ne dis rien de la critique de la théorie de la Providence, parce que la réfutation du P. Dutertre n'ajoute rien à celle de Fénelon, et ni le formulaire, ni l'explication adressés à André ne touchent à ces questions.

Il y a trois choses que les jésuites me paraissent établir victorieusement contre Malebranche : c'est la faiblesse de la science humaine et l'invincible ignorance où nous sommes en bien des choses que Malebranche a vainement tenté d'expliquer; c'est,

1. Le p. Dutertre, Réfutation, t. I, p. 167-205 (pages dignes d'attention). Voyez aussi Écril déjà cité, 2« point, art. 17. « Nous agissons aussi réellement à l'égard de nos percrplions, qu'à l'égard de nos volitions libres, quoique d'une manière différente. . . Le sentiment de l'Église suppose que la vision qu'ont les bienheureux de l'essence divine est une véritable action de lentendrmint, mais laquelle il ne peut produire sans être élevé par le secours de la lumière de gloire. »

en second lieu, le rôle de l'expérience dans la connaissance et en toutes choses; c'est enfin l'activité des créatures et l'efficace dérivée mais réelle des causes secondes. Malebranche se perd dans l'universel, dans l'absolu, dans l'idéal. Les jésuites s'attachent à l'individuel, au relatif, au réel. Dans ce débat je crois voir une sorte d'Aristote collectif luttant contre un nouveau Platon.

Aristote n'a pas compris ce qu'il y avait de profond dans le platonisme, il n'en a vu que le côté chimérique, et il a protesté contre ces excès au nom de la réalité. Les Pères jésuites qui combattent Malebranche ne saisissent dans sa doctrine que les points faibles; mais en les signalant avec force, ils vengent le sens commun contre l'esprit de système et ils défendent l'activité créée et la liberté contre des théories qui les détruisent. C'est là leur mérite. Mais Aristote, qui oppose l'expérience à l'idéalisme platonicien, n'est pourtant pas un empirique : il a une métaphysique, et son Dieu, c'est l'Acte pur, la Pensée de la pensée et le Bien suprême. Les Pères jésuites qui réclament au nom de l'expérience contre le malebranchisme, ont cependant eux aussi une métaphysique, c'est la métaphysique chrétienne : Dieu, c'est l'Être Parfait, l'Être infiniment parfait. Seulement, il faut l'avouer, dans leur réaction violente contre l'idéalisme de Malebranche, ils inclinent parfois vers un empirisme qui détruirait toute

métaphysique. La peur de la chimère leur donne la hardiesse de critiquer saint Augustin et de braver le ridicule d'une interprétation vraiment étrange du platonisme de ce Père. A les entendre, saint xVugustin n'aurait pas admis que la lumière de la vérité fût présente dans tous les esprits : tout ce qu'il dit d'un maître intérieur et de la lumière divine ne s'appliquerait qu'à certaines âmes saintes qui auraient le privilège d'avoir avec Dieu cette communication intime dont on ne saurait trop dire si elle est naturelle ou surnaturelle. 11 est bien vrai que saint Augustin n'admet pas précisément la vision en Dieu, même pour les vérités éternelles, nous l'avons montré dans la première partie de cette Étude; il est bien vrai aussi que, selon lui", l'âme épurée sait reconnaître Dieu présent dans cette lumière dont nous sommes éclairés, et qu'elle jouit de Dieu tandis que les autres ne contemplent que les simulacres divins. Mais ne pas avouer que saint Augustin admet que la Vérité éternelle, c'est-à-dire Dieu même, illumine tous les esprits, c'est faire violence aux textes, c'est méconnaître le sens du platonisme augustinien, c'est fermer les yeux à l'évidence^

Leibnitz a fait la critique des critiques de Male-

1. Écrit cité plus haut, 2« point, art. 14 et 15. — Le P. Dutertre, Réfutalion, 1. 11. — Le P. Hardouin, AlhsBi delecli, art. Jansénius et Ambrosius Victor.

branche dans une lettre où il apprécie la réfutation du P. DutertreV Analyser cette lettre et en citer les principaux passages, ce sera la meilleure manière de résumer Timpression que nous laisse la lutte des jésuites contre Malebranche.

« La réfutation du système de ce Père (Malebranche) est sans doute d'un habile homme, car elle est nette et ingénieuse : j'en approuve même une partie, mais une partie en est outrée.

» On y témoigne trop d'éloignement des sentiments de Descartes et du P. Malebranche, lors même quils reçoivent un bon sens. Il serait temps de quitter ces animosités que les Cartésiens se sont peut-être attirées en témoignant trop de mépris pour les Anciens et pour VÉcole, où il y a pourtant aussi des solidités qui méritent notre attention; ainsi on doit se rendre justice de part et d'autre, et profiter des découvertes des uns et des autres, comme on a droit de rejeter ce que les uns et les autres avancent sans fondement. »

Voilà pour l'appréciation générale : il est impossible de juger des choses avec plus de mesure et de justesse.

Entrant dans le détail, Leibnitz trouve d'abord qu'on a raison de réfuter les Cartésiens quand ils disent que l'âme n'est autre chose que la pensée,

1. Lettre à Réraond de Montinort, 1715. (Ed. Erdmann, p. 735.)

comme aussi quand ils disent que la matière n'est autre chose que l'étendue. Car l'âme est un sujet ou concretum qui pense, et la matière est un sujet étendu ou doué d'étendue.

Leibnitz accorde aux Cartésiens que l'âme pense toujours actuellement, mais non qu'elle s'aperçoit toujours de ce qu'elle pense.

Leibnitz trouve « qu'on a grande raison de réfuter le P. Malebranche lorsqu'il soutient que l'âme est purement passive. Toute substance est active, et l'âme surtout. »

Jusqu'ici, Leibnitz est d'accord avec l'auteur de la Réfutation : mais le voici arrivé à l'idée de l'infini. Il lui semble que Dutertre ne combat pas bien le sentiment du P. Malebranche. « Si l'esprit, dit le Jésuite, avait une vue claire de l'infini, le P. Malebranche n'aurait pas eu besoin de tant de raisonnements pour nous y faire penser. Mais, par le même argument, répond très-bien Leibnitz, ^on rejetterait la connaissance très-simple et très-naturelle que nous avons de la Divinité. Ces sortes d'objections ne valent rien, car on a besoin de travail et d'application pour donner aux hommes l'attention nécessaire aux notions les plus simples, et on n'en vient guère à bout qu'en les rappelant de leur dissipation à eux-mèines. » Puis, comme Dutertre confond l'infini avec l'indéfini et dit que l'esprit forme cette idée en mettant bout à bout des longueurs

répétées tant qu'on voudra, Leibnitz fait cette remarque profonde : a C'est déjà connaître Tinfini que de connaître que cette répétition se peut toujours faire. »

Le Jésuite reproche à Malebranche cette expression : Dieu est Têtre en général. II prend cela pour un être vague et notionnel, comme est le genre dans la logique. Leibnitz ne justifie pas l'expression, mais croit que Malebranche a entendu, non pas un être vague et indéterminé, mais l'Être absolu.

Voici enfin la théorie des idées. C'est à la fois le point le plus vulnérable et le plus solide de la philosophie de Malebranche. Leibnitz voit cela, et avec une incomparable netteté, fait la part du vrai et du faux, rejette le chimérique, conserve le solide, cherchant le fond de la pensée au lieu de s'arrêter au dehors, comprenant les intentions sous les mots, et sachant dégager d'une formule erronée la vérité qui y est pour ainsi dire en souffrance. 11 faut citer textuellement :

« 11 y a plus d'apparence de combattre le sentiment du P. Malebranche sur les idées. Car il n'y a aucune nécessité, ce semble, de les prendre pour quelque chose qui soit hors de nous. Il suffit de considérer les idées comme des notions, c'est-à-dire comme des modifications de notre âme. C'est ainsi que TÉcole, M. Descartes et M. Arnauld les prennent. Mais comme Dieu est la source des possibi-

LES CRITIQUES DE MALEBRANGHE. iOl

lités, et par conséquent des idées, on peut excuser €t même louer ce Père d'avoir changé de termes, et d'avoir donné aux idées une signification plus relevée, en les distinguant des notions, et en les prenant pour des perfections qui sont en Dieu, auxquelles nous participons par nos connaissances. Ce langage mystique du Père n'était donc point nécessaire; mais je trouve qu'il est utile, car il nous fait mieux envisager notre dépendance de Dieu. Il semble môme que Platon parlant des idées et saint Augustin parlant de la vérité, ont eu des pensées approchantes que je trouve fort raisonnables ; et c'est la partie du système du P. Malebranche que je serais bien aise qu'on conservât, avec les phrases et formules qui en dépendent, comme je suis bien aise qu'on conserve la partie la plus solide de la théologie des mystiques. Et bien loin de dire avec l'auteur de la Rcjutation que le système de saint Augustin est un peu infecté du langage et des opinions platoniciennes, je dirais qu'il en est enrichi, et qu'elles lui donnent du relief. »

Enfin Leibnitz trouve qu'on peut excuser et même louer cette expression que nous voyons ionien Dieu, « pourvu qu'on la prenne bien, car il est plus aisé de s'y méprendre que dans l'article précédent des idées. » Et le moyen de bien la prendre, c'est de considérer que Dieu exerce sur nos âmes une influence réelle, que toutes nos perceptions sont un

don continuel de Dieu, une participation bornée de sa perfection infinie, en sorte que ce qu'il y a de vrai et de bon dans nos connaissances est une émanation de la lumière de Dieu, et qu'en ce sens on peut dire que nous voyons les choses en Dieu.

Les Jésuites vengent le sens commun contre les excès de l'idéalisme ; Leibnitz à son tour venge la métaphysique contre la critique trop étroite des Jésuites.

Bayle; ou la critique sceptique.

Arnauld, Locke, Fénelon, les écrivains de la <^.ompagnie de Jésus, sont des adversaires décidés des doctrines qu'ils critiquent : ils les examinent 'lans le dessein de les réfuter ; ils les réfutent au nom de dogmes ou de principes qu'ils croient menacés par elles et qu'ils veulent défendre. Ils lui opposent donc ou une philosophie contraire ou les •lécisions de la théologie. Bayle est un critique d'un tout autre genre. Esprit vif et sagace, il entre à merveille dans la pensée des auteurs les plus différents: il est charmé par leurs qualités, et se plait à les mettre en lumière ; il aperçoit leurs défauts, elles signale. 11 excelle à découvrir toutes les difticultés que soulève un système; mais il ne manque

jamais d'avertir que l'opinion contraire n'est pas plus assurée. Témoin de luttes ardentes, il ne prend définitivement parti pour personne : ce combat où les adversaires apportent tant de passion, c'est pour lui un jeu ; il le regarde de sang-froid, distribuant des deux côtés, selon l'occasion, ses éloges ou ses critiques, admirant la beauté des armes, l'adresse des tactiques, la vigueur des coups, ou bien notant les fautes et les défaillances, mais toujours indifférent pour l'objet même de la dispute. A vrai dire, il a bien, lui aussi, sa passion : seulement, elle ne ressemble point à celle des autres. C'est l'intérêt de la vérité qui anime les combattants; et lui qui les contemple, il n'a qu'une chose à cœur, c'est de ruiner la raison et d'établir le scepticisme : scepticisme à part, qui n'éteint pas la curiosité et n'interdit pas la controverse, mais qui conseille d'aller à la recherche eî au combat, l'esprit vide de toute conviction, sans autre amour que celui de la discussion. On a vu des philosophes chercher dans le scepticisriie la tranquillité et le repos. Bayle est un agitateur. Il remue les questions, sans souci de la solution ; il remue les esprits, sans se mettre en peine des résultats; il se meut continuellement lui-même, sans songer à se fixer nulle part ; et c'est là son plaisir et sa grande affaire. Avec cela, il a l'espoir d'être assez utile aux hommes : n'est-ce pas les éclairer que de leur montrer

que trop souvent ils n'y voient goutte? et si, en les débarrassant de tout principe fixe et de toute vérité comme d'un préjugé incommode et dangereux, on les rend à la fois plus hardis dans leurs libres recherches, et plus tolérants pour les opinions d'autrui, ne leur aura-t-on pas rendu un très-grand service?

Avec de pareilles dispositions d'esprit, Bayle était aussi éloigné que possible de la philosophie de Malebranche. Respect de la raison, respect de la foi, respect des âmes, tout cela lui manque. Soutenant un jour contre Arnauld une des opinions de Malebranche, il dit : « M. Arnauld s'apercevra bien que je ne suis pas de l'école des méditatifs qu'il a quelquefois raillés ^ » Assurément entre un -critique sans principes et un méditatif, il y a un abîme. Mais Bayle compren-d les choses mêmes qui lui sont le plus étrangères, et dès qu'il leur trouve quelque beauté, il en parle avec une visible complaisance : il ne leur donne pas sa foi, mais il s'en laisse charmer, toujours prêt à rompre le charme par l'ironie, toujours sûr de retrouver ainsi sa liberté dès qu'il le voudra. Il admire donc, et trèssincèrement, le génie de Malebranche, il est touché, en la façon qu'il le peut être, delà grandeur du système, de l'agrément des détails, et, dans la polémi-

1. OEuvres diverses de Bayle, La Haye, 1737. Nouvelles de la Rcpublique des Lettres, déc. 1685. (T. 1, p. 444.)

que, de cette politesse d'esprit qui n'ôte rien à la vigueur de l'attaque ou de la défense, mais ajoute beaucoup au plaisir du spectateur. Malebranche, c'est « un excellent philosophe ^ » c'est (( un esprit ëtendu, pénétrant, net^, original s'il en fut jamais^: » son système est « bien lié^ ; » c'est « l'ouvrage d'un génie supérieur, et l'un des plus grands efforts de l'esprit humain ^. » Et avec cette hauteur de vues, et cette sublimité de pensées, que de « jolies choses!» Comme, par exemple, il « touche finement et agréablement » M. Arnauld dans ses Réponses! L'habitude de traiter des matières abstraites ne diminue point la délicatesse de son esprit, et quand il se môle de railler, il est « inimitable : » il charme les lecteurs mêmes que a le reste du livre passe ^. » De même, dans ses ouvrages les plus relevés, il a des détails « curieux, aisés à entendre, » de ces remarques d'une justesse piquante, que l'on « comprend sans méditation, quoiqu'elles aient été produites par une profonde" méditation ^. » Quelque

t. Nouv. de la Rép. des Leit., mars 1684, art. 3, p. H.

2. Ibid., mai 1684, art. 3, p. 49. Rayle examine dans cet article le Traité de la nature ci de la grâce.

3. /&id., juillet 168i, catalogue des livres nouveaux. Bayle annonce le Traité de morale.

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