Rép. à un prov., ch. cxl, p
2. Disons encore que dans sa défense du sentiment de Malebranche touchant les plaisirs des sens, Bayle admet la théorie des causes occasionnelles, et en tire les conséquences suivantes : « Tous les plaisirs, môme ceux des sens, sont proprement spirituels : leur sujet ne peut être qu'un esprit; leur véritable cause ne peut être que Dieu.. . Et l'établissement des causes occasionnelles dépendant de Dieu comme d'une cause libre, vous pouvez" fort bien supposer que Dieu lie tous les plaisirs que nous sentons par les cinq sens aux méditations les plus abstraites et aux idées les plus dévotes, et qu'au contraire il lie les plaisirs de la dévotion aux objets qui frappent nos sens. Alors, les premiers do ces deux plaisirs nous attacheraient aux choses du ciel, et les seconds nous attacheraient à la terre. » Enfin, il faut remarquer que Bayle développe très-souvent et très-volontiers la thèse de l'automatisme des bêtes (Voir art. Rosarius, dans le Diclioii' crit.) : mais comme il s'empresse de faire remarquer, d'une part, que les mêmes arguments pourraient établir que tout se fait dans l'homme aussi par pur mécanisme, et d'autre part, que la nouveauté de cette théorie cartésienne, si contraire au sentiment naturel et universel, rend suspecte la raison humaine ! Cette dernière pensée est développée avec beaucoup de yerve dans les Noiiv. de la Rép, des Lelt., mars 1684, art. 1.
oublieux des limites de l'esprit humain et trop confiant dans ses explications métaphysiques ;
2° Il montre de la façon la plus claire que le principe de la simplicité des voies a des conséquences contraires à la bonté et même à la sagesse de Dieu, et d'une manière plus générale, que l'optimisme, tel que l'entend Malebranche, ôte au Créateur sa liberté sans sauver ni sa sagesse ni sa bonté.
3*" Il établit que la doctrine de l'inefficace des créatures rend la liberté de l'homme impossible.
Mais il y a dans la théorie de Malebranche deux choses qui restent au-dessus de toutes les attaques de Bayle. En effet : l** par sa théorie de la nature et de l'origine des vérités éternelles, il établit la connaissance sur un inébranlable fondement, met la raison à l'abri du scepticisme, justifie les recherches métaphysiques, et assure la dignité de la philosophie, puisqu'il montre la pensée humaine dominée par des principes qui ne trompent pas, et capable, en les suivant, d'énoncer sur l'homme, sur le monde, et sur Dieu même, des affirmations certaines ;
2° Dans sa théorie de la Providence, il démontre que Dieu étant l'Etre infiniment parfait, l'ouvrage de Dieu ne peut être que bon; il prouve que l'expérience a beau démentir en apparence ce jugement de la raison, elle ne saurait l'infirmer; il établit que pour juger du gouvernement de la Providence,
il ne faut pas considérer isolément les détails, lesquels ne sont pas toujours en un sens voulus pour eux-mêmes, mais en vue de quelque autre chose qui les domine, les explique, les justifie ; et enfin il nous fait concevoir une harmonie présidant à cette infinité de combinaisons dont Dieu seul a le secret, et reliant entre eux par d'invisibles liens le monde physique et le monde moral, l'ordre de la nature et l'ordre de la grâce.
Ainsi, à mesure que nous avançons dans l'étude des critiques de Malebranche, nous séparons plus facilement dans ses théories les principes incontestables des opinions hasardées, et les vérités solidement établies des exagérations ou des erreurs qui les compromettent.
Les objections de Dortous de Mairan.
Dans les Entretiens métaphysiques, Malebranche, parlant du système de Spinoza, avait écrit : « Croyezmoi, Ariste, jamais homme de bon sens n'a été bien persuadé de cette folie, quoique plusieurs personnes l'aient soutenue, comme en étant bien persuadés ; car l'amour- propre est si bizarre, qu'il peut bien nous donner des motifs d'en faire confi-
dence à nos compagnons de débauche, et de vouloir en paraître bien convaincus. Mais il est impossible de la croire véritable, pour peu qu'on soit capable de raisonner et de craindre de se tromper. Ceux qui la soutiennent n'en peuvent être intérieurement persuadés, si la corruption de leur cœur ne les a tellement aveuglés, que ce serait perdre le temps que de prétendre les éclairera » En septembre 1713, Malebranche recevait de Béziers une lettre respectueuse et pressante, dans laquelle un jeune homme, séduit par VEthique de Spinoza, lui demandait lumière et secours. Dortous deMairan, qu'il avait autrefois, à Paris, initié aux secrets des hautes mathématiques, s'adressait maintenant à lui pour être raffermi dans ses convictions philosophiques et religieuses ^ Le ton de la lettre était sérieux et grave ; celui qui avait écrit ces lignes semblait tout près d'être intérieurement persuadé de la doctrine de Spinoza, et s'il en considérait encore avec quelque tristesse les fâcheuses conséquences, il se montrait résolu à ne pas la rejeter avant d'avoir vu clairement le défaut des démonstrations qui l'établissent : ce défaut qu'il avouait ne pas voir, il demandait qu'on le lui découvrît. Il annonçait qu'il ne se contenterait pas
d. Entret. mélaph., ix, 2.
2. Voir dans le chap.. i de la première partie du présent ouvrage (t. I, p. 18 et 2-2), ce que nous avons déjà dit des rapports de Malebranche et de Dorlous de Mairan.
de réponses vagues ; il déclarait que les prétendues réfutations qu'il avait lues, lui avaient paru impuissantes, parce que les auteurs n'y avaient apporté ni précision, ni équité, ni sang-froid. De Malebranche il attendait la réponse claire, exacte, solide, dont il avait besoin ; seul Malebranche, avec cette grandeur de génie et cette justesse d'esprit bien connues, pouvait l'aider à sortir de l'état si fâcheux où il se trouvait. « Développez-moi, de grâce, mon Révérend Père, les paralogismes de cet auteur; ou, ce qui suffit, marquez-moi le premier pas qui l'a conduit au précipice, s'il est vrai, comme je veux le croire, qu'il y soit tombé, et marquez-lemoi, je vous prie, succinctement, et à la manière des géomètres. C'est la méthode qu'il a adoptée, et la moins 'propre à couvrir l'erreur. Attaquons-le dans son fort et avec ses propres armes \ »
1. Première lettre de Dortous de Mairan, 17 septembre 1713. — Cette Correspondance de Dortous de Mairan et de Malebranche se compose de huit lettres. Nous venons de faire l'analyse de la première, qui est assez courte. Malebranche répond très-brièvement le 26 septembre 1713. Mairan réplique le 19 novembre : il examine point par point les conseils et les remarques de Malebranche; sa lettre a une dizaine de pages. Il n'obtient qu'une très courte réponse, datée du 5 décembre. Cinq mois après, le G mai 1714, il fuit sans grand espoir une nouvelle tentative, et il adresse à Malebranche une lettre plus longue encore que la précédente. Celui-ci y fait, le 12 juin, une réponse développée. Mairan, qui n'osait guère compter sur ce bonheur, est rempli de joie et pénétré de reconnaissance, et, comme il ne se trouve pas encore convaincu, il compose un véritable petit traité d'une vingtaine de pages, qu'il envoie le 2G août. Malebranche se hâte de lui récrire le 6 septembre. Mais c'est pour lui déclarer (lout en lui donnant encore quelques courtes explications) qu'il faut cesser ce travail inutile. Dans lout le cours de cette correspondance, le
Ainsi, ce système de Spinoza, objet d'horreur et de mépris, avait fait sur un esprit élevé et droit une impression vive, et un homme pouvait en par-
ton de Mairan est très- respectueux, et en même temps très-ferme : c'est un disciple qui consulte un maître, c'est un jeune homme, encore obscur, qui s'adresse à un illustre philosophe parvenu à la fin de sa carrière; mais ce disciple renouvelle ses objections embarrassantes avec une ténacité que rien ne lasse; ce jeune homme réclame, j'allais dire exige, une réponse péremptoire aux questions qu'il pose. D'ailleurs, à mesure qu'on avance, on sent que sa confiance dans le système de Spinoza augmente, et qu'il cherche moins à sortir de ce qu'il appelait d'abord un état fâcheux qu'à satisfaire sa curiosité philosophique. Malebranche garde, dans ses quatre lettres, une très-grande réserve. Il ne veut point discuter : la discussion, inutile toujours, serait ici dangereuse : Mairan, troublé dans sa foi, est un malade qu'il faut guérir, et non un philosophe avec qui il convienne d'entretenir un commerce de lettres savantes. Cependant des reproches, même affectueux , et des exhortations vives ne seraient point de mise; Malebranche s'en abstient donc, et fes deux premières lettres, très-courtes, sont très-polies, mais très-froides : elles contiennent des conseils, mais donnés d'une manière très-générale, par délicatesse; on devine dans ce peu de paroles une tristesse secrète, on y sent de la gène, et on y trouve très-nettement indiqué le désir de ne pas continuer cette correspondance. Dans la troisième lettre, il y a moins de contrainte : Malebranche expose dans son beau langage de hautes pensées philosophiques; il veut bien expliquer avec quelques détails, et les erreurs de Spinoza, et la vraie doctrine ; et il le fait avec bienveillance, avec condescendance, sans jamais discuter. Puis, avec une délicatesse parfaite, d'un ton grave sans être solennel, affectueux sans être familier, sévère sans être blessant, il signale à Mairan le danger que court sa foi : « Révoquer en doute les dogmes de la foi, ou ne les vouloir croire que lorsqu'on en voit clairement la vérité, c'est une disposition mortelle, » et toute la fin de la lettre que nous citerons plus loin. Dans la dernière lettre, le même avertissement est donné à peu près dans les mêmes termes ; mais, si le ton est encore poli et même bienveillant, la résolution de ne plus perdre le temps à écrire des lettres inutiles, est exprimée sans équivoque, et par cela même la curiosité et l'insistance de Mairan sont condamnées sévèrement. — Cette correspondance de Mairan et de Malebranche, publiée pour la première fois par M. Feuillet de Couches, se trouve, très-soigneusement éditée, dans les Fragments de philosophie moderne^ de M. Cousin, I^c partie (éd. de 1867, p. 404-487).
LES CRITIUL'ES DE MALEBRANCHE. i^{)
1er sincèrement et y voir autre chose qu'une folie. Ne fallait-il point que Malebranche le regardât en face, et en fit un examen sérieux et une vigoureuse réfutation? L'honneur de la vérité et le bien d'une àme exigeaient, ce semble, cet effort ^ Néanmoins, Mairan, malgré des instances réitérées, ne put jamais obtenir la discussion régulière et suivie qu'il souhaitait'- ; sur les quatre réponses qu il provoqua
1. Première lettre de Mairan. «< J'espère que vous ne m'exposerez point au préjugé qui pouirait naître de votre silence ou d'une réponse vague. J'attends tout de vos bontés pour moi et de voire z-^'le pour la cause de la vérité. » — Deuxième lettre, a Vous travaillerez par là ^eu marquant positivement, et non d'une manière vague, oi^i est la première démarche qui a conduit Spinoza dans le précipice) pour la gloire de Dieu et pour le salut de votre prochain; en quoi je suis bien persuadé que vous ne vous écarterez pas de votre occupation ordinaire. »
2. Troisième lettre. « Je vous avoue, mon Révérend Père, que je ne puis comprendre comment depuis le temps que vous faites servir avec tant de force et de justesse les connaissances métaphysiques aux vérités de la religion, vous avez pu ou no comptur pour ri^n l 'auteur dont il s'agit, ou, le comptant pour quelque chose, ce qu'il mérite bien assurément, ne pas le réfuter de la seule manière qui pouvait désabuser les gens qui croient l'entendre. Car enfin, les objections vagues, les inductions, ne détruisent pas, parmi les géomètres, un système régulier et géométrique. Si je n'étais autant en garde que je le suis contre les préjugés, j'aurais quelquefois de la peine à me défendre de celui que vos ouvrages et vos lettres font naître tour à tour dans mon esprit. D'un côté, je ne puis voir tant de pénétration et delumière, tant de justesse d'esprit et tant de droiture de cœur, et n'être point tenté de croire, sans autre examen, que ce que vous condamnez comme faux ne saurait éviter de l'être; de l'autre, je ne saurais songer aux instances que je vous fais inutilement, depuis près d'une année, de me montrer en rigueur géométrique le paralogisme d'un système que l'intérêt public et particulier vous engage de détruire, sans être un peu porté à croire qu'il faut qu'il soit invincible de front, puisque vous ne jugez à propos de le combattre qu'indirectement. Mais aucun de ces motifs ne me déterminera jamais à le rejeter ou à l'admettre. L'un et l'autre serait également opposé à vos sages maximes. Je suis résolu de les suivre et de ne me rendre qu'à l'évidence toute pure. »
non sans peine, une seule est longuement développée ^ ; et encore est-ce surtout une exposition destinée à prévenir toute réplique. Mairan, après l'avoir reçue, ayant résisté encore et renouvelé ses objections, une dernière lettre assez courte et presque sévère vint le prier de mettre fin à une correspondance manifestement inutile.
Quoi qu'il en soit, ces lettres ont un très-grand intérêt philosophique : la doctrine de Malebranche et celle de Spinoza y sont en présence ; et, qui plus est, Mairan soutient que Malebranche, impuissant à combattre le spinozisme, a des principes et des théories qui ne peuvent aboutir logiquementqu'au spinozisme lui-même^.
Je remarque d'abord que Mairan et Malebranche n'entendent point de la même manière la philosophie et ne pratiquent point la même méthode.
Ce que Mairan demande à un système de métaphysique, c'est d'être clair et régulier. Les objections tirées du sens commun, de la morale, ou de la foi, peuvent mettre en défiance contre ce système, et engager à l'examiner de près : mais enfin ce ne sont là que des préjugés, et si l'on ne parvient à ébranler ni les principes eux-mêmes ni les démonstrations, rien ne peut prévaloir contre la ri-
1. Pour cette lettre de Malebranche, qui est la troisième, voir la note de la page précédente.
2. C'est dans la seconde lettre que cette assertion est présentée pour la première fois, et elle est soutenue dans les deux suivantes.
LES CRITIQUES DE MALEBRANCHE. i31
gueiir géométrique: quelles que puissent être les conséquences du système, il faut l'admettre, car il consiste en un enchaînement rigoureux d'idées claires, et là l'erreur n'entre pas ^
Malebranche croit aussi que les idées claires sont les principes de toute démonstration véritable, et il a une très-grande confiance dans la déduction. Mais il pense que si, en mathématiques, les idées claires sont faciles à consulter et à suivre il n'en est point de même en métaphysique. Les sins, l'imagination, l'esprit pur lui-même peuvent nous jeter dans toutes sortes d'illusions et d'erreurs. Pour nous défendre contre ces dangers, nous avons l'autorité infaillible de la foi qui tient au-dessus de toutes nos atteintes les dogmes obscurs, mais certains ; nous avons aussi cette horreur que nous inspirent les conséquences de certains systèmes, avertissement salutaire qui nous met en garde contre l'erreur, avant même que nous sachions clairement où elle est^ Mépriser les
1. Voir la deuxième lettre de Mairan, n° 1 et 2 : « Les réflexions que je fis m'ayant fait trouver que. . . rien n'était plus solide et mieux lié que ses principes, je n'ai pas cru que l'horreur qui me restait pour certaines conséquences, dût absolument me les faire rejeter : car il me semble que l'horreur et tous les autres mouvements de cette nature ne partent que d'un préjugé bon ou mauvais, et ne renferment que des notions bien confuses, qui ne sauraient entrer en parallèle avec l'évidence d'une démonstration. » Voir aussi le commencement de la troisième lettre.
2, Première lettre de Malebranche. « J'en ai lu autrefois une partie (de VEtliique de Spinoza), mais j'en fus bientôt dégoûté, non-seulement par les conséquences^ qui font horreur, mais encore pour le faux des prétendues démonstrations de l'auteur. . . 11 sullit de reconnaître qu'il suit de son principe une infinité de contradictions et de senli-
enseignements de la foi, sous prétexte qu'ils sont obscurs, surmonter ces répugnances de la conscience, comme si elles ne venaient que des préjugés, ce n'est point force et liberté d'esprit, c'est présomption et témérité. Alors, on risque de prendre pour des idées claires les fantômes de l'imagination ou les vaines abstractions de l'esprit ; et,, séduit de cette manière, plus on raisonne exactement, plus on s'égare ^
Malebranche admet donc ce que dans les Entretiens métaphysiques et dans le Traité de Morale^ il appelle \ expérience incontestable de la foi. Dans ses lettres à Mairan, ce mot ne se trouve pas, mais l'impossibilité de philosopher comme il faut sans la foi, est exprimée en termes qui méritent un sérieux examen. Il dit dans la troisième lettre :
« Trois personnes se trouvent ensemble, un philosophe, un géomètre, un goutteux. Le géomètre dit au goutteux : Vous croyez que vous avez la goutte, mais il n'en est rien, je vous le démontre. La douleur ne peut être causée que par votre corps, ou par votre âme, ou de Dieu seul. 1*" Elle ne peut être causée par le corps, car votre corps ne peut agir sur votre âme ; demandez-le à monsieur le philosophe ; 2° Ce n'est pas votre âme qui se
ments impies, pour se défier de ses prétendues démonstrations, même quand elles nous paraîtraiont convaincantes. »
1. Voir ce que nous avons dit de la Mélhode de Malebranche au chap. II de la première partie du présent ouvrage.
tourmente elle-même, car si la douleur dépendait de vous, vous n'en souffririez jamais. Enfin, ce ne peut être Dieu, car Dieu ne la connaît pas, la douleur: certainement Dieu ne tire ses connaissances que de lui-même ; or, il n'y a point en Dieu de douleur ; il serait malheureux ; il ne peut donc pas en vouloir produire en vous, puisqu'il ne sait ce que c'est. Cela est démontré, demandez-le au philosophe, ou montrez-nous précisément le défaut de la démonstration. — Je sais qu'elle est fausse, répond le goutteux, et vous vous moquez de moi. Adieu. Le vrai fidèle fait comme le goutteux, il n'écoute pas seulement ceux qui attaquent la foi, de peur d'être embarrassé par des objections qu'il ne pourrait pas résoudre ; car perdre la foi, c'est tout perdre, et la foi ne vient que par la révélation, et non de la spéculation des idées claires des mathématiques et des nombres. »
Et la dernière lettre se termine par ces mots : « Pour moi, je ne bâtis que sur les dogmes de la foi dans les choses qui la regardent S parce que je suis certain par mille raisons qu'ils sont solidement posés; et si j'ai découvert quelques vérités théologiques, je les dois principalement à ces dogmes sans lesquels je me serais égaré comme plusieurs autres qui ne se sont pas assez défiés d'eux-mêmes. Je prie Jésus-Christ, qui est noire sagesse et notre
l. Même si elles sont en elles-mômes de l'ordre naturel, comme ici.
lumière, et sans lequel nous ne pouvons rien, qu'il vous découvre les vérités qui vous sont nécessaires pour vous conduire dans la voie qui conduit à la possession des vrais biens. »
Assurément, le conseil est bon : rappeler qu'il y a des entraînements, des défaillances, des éblouissements, dont la raison se défend mal sans la foi, c'est très-sage. Mais il y a ici, ce me semble, une confusion qu'il importe de démêler. Dites qu'une âme, séduite par un faux système dans les choses qui touchent à Dieu, aura bien de la peine à rompre le charme par des arguments purement philosophiques ; dites que, si elle a laissé s'ébranler ses convictions religieuses, naturelles et surnaturelles, par une vaine et indiscrète curiosité, l'humilité et la prière les raffermiront mieux que les discussions; conseillez donc à celui que le doute envahit de le combattre par un effort de volonté en se tenant amoureusement attaché à Dieu, pendant qu'il travaille à surmonter par l'étude les difficultés soulevées. Ce sont là des préceptes de direction morale et religieuse, qui sont excellents. Mais si vous ne considérez plus cette âme souffrante, coupable peut-être d'orgueil et de témérité, si vous envisagez les questions elles-mêmes, si vous avez à soutenir un débat purement philosophique, ne donnez pas à entendre que, les dogmes n'étant plus supposés, vous n'avez plus rien à dire de so-
lide et de fort. Du reste, quand la foi est mince dans un esprit, quand c'est un fait accompli, un fait regrettable, dëplorabie, condamnable, mais enfin un ftiit, il faut bien que vous ne présentiez plus à cet esprit que des arguments fournis par la raison naturelle, ou il faut que vous l'abandonniez comme une proie à toutes les illusions et à toutes les erreurs : mais si vous vous croyez réduit à cette triste nécessité, ce n'est plus une salutaire défiance que vous recommandez, c'est le scepticisme que vous proclamez, et vous devez dire avec Pascal : Hors la foi, le pyrrhonisme est le vrai. Malebranche n'en est certes pas là. Si j'entre au fond de sa pensée, dans ces lettres, pas plus que dans ses autres écrits, je ne le trouve sceptique : seulement il est étonné et a'tristé. Chez lui, la foi et la raison ont toujours été d'accord : les voyant violemment séparées dans une âme, il est comme déconcerté. Contre Arnauld qui l'accusait de témérité impie, il maintenait énergiquement le droit d'éclaircir les dogmes par des méditations philosophiques; à Mairan qui fait dépendre des spéculations métaphysiques la foi elle-même, il rappelle avec tant de force le devoir de contenir et de régler l'esprit par cette infaillible autorité, qu'il semble douter de la raison même. A vrai dire, il veut, non pas diminuer la raison, mais au contraire la sauver de ses propres excès, de même qu'en combattant
Arnaiild, il prétendait, non pas diminuer Thumble soumission aux vérités révélées, mais y ajouter l'intelligence et la lumière.
Néanmoins, je maintiens qu'il s'exprime ici d'une manière dangereuse. Si le scepticisme n'est pas dans sa pensée, il est dans ses paroles prises à la lettre ; il est d'une certaine manière dans sa conduite même. De quoi s'agit-il en effet? de combattre le spinozisme : or, la foi ôtée, il semble juger le combat inutile et la victoire impossible. Non que le spinozisme lui paraisse fondé en raison ; mais si l'on ne doit pas croire ce système démontré, on ne doit pas non plus, à son avis, croire démontrables, hors la foi, les vérités opposées à ce même système. Démontrer, proprement, c'est développer une idée claire et en déduire avec évidence ce que cette idée renferme nécessairement. Or, certainement Spinoza ne voyait pas l'essence divine infinie en elle-même; mais le philosophe qui le combat, ne la voit pas davantage, cette essence : ne raisonnant point sur des idées claires, comment aurait-il l'évidence*? Les vérités métaphysiques ne sont donc ni démontrées ni démontrables en rigueur géométrique; et cependant il n'y a de science véritable que de ce qui se démontre. Qu'est-ce à dire, sinon que la philosophie ne peut rien édifier de certain si elle n'a la foi pour fondement? Erreur grave, que Male-