Voir la fin de la 3* et de la 4« lettre de Malebranche
branche semble professer ici, tant le spectacle d'une âme aux prises avec le doute, l'afflige et le trouble! Mais qu'est-ce à dire encore, sinon que pour un homme d'étude qui a perdu la foi, il faut redouter le travail de l'esprit, bien loin de le lui recommander? Autre erreur, erreur pratique, causée par une vue incomplète des besoins des âmes et un sentiment peu juste de la dignité de la foi elle-même.
Mais nous avons vu que Malebranche parle de l'horreur qu'inspirent les conséquences du spinozisme. Qu'entend-il au juste par là? 11 ne le dit point. Si cette horreur ne subsiste pas dans une Ame qui n'a plus la foi, évidemment, elle n'est pas un nouveau moyen de défense contre l'erreur, et nous n'avons rien à en dire. Si elle subsiste encore là où la foi n'est plus, d'où vient-elle? De ces notions morales qui sont supérieures à tous les systèmes métaphysiques? Il fallait le montrer nettement, et c'est ce que Malebranche ne fait point. 11 pouvait établir d'abord qu'un système qui ne peut expliquer ces notions, ou qui les fausse, est condamné par elles ; puis, que le spinozisme a ce tort et ce malheur. Au lieu de cela, il se contente de paroles vagues, et là où il avait les éléments d'une très-puissante et très-belle réfutation, il a Tair de n'opposer aux exigences scientifiques de Mairan que des sentiments tout personnels et des mouvements produits par des préjugés.
i38 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE 1.
A quoi cela tient-il? toujours à la même cause. Malebranche ne trouve de clarté, et par suite de rigueur, et par suite encore de science véritable, que dans les choses mathématiques et dans celles en très-petit nombre qui peuvent se traiter de même. Donc, au moment où il reconnaît que la méthode géométrique ne convient pas à la philosophie, il ôte à la philosophie l'honneur d'être une science; au moment où il signale comme dangereuse la voie où Mairan avec Spinoza veut engager la métaphysique, il détruit la métaphysique, puisque cette voie qui lui est interdite, demeure la seule que la vraie science puisse suivre. Il signale admirablement les dispositions morales et religieuses que l'on doit apporter dans les recherches philosophiques : mais le point de départ scientifique de ces recherches, où est-il? 11 ne le dit pas, bien plus, il nie ou semble nier qu'il y en ait un. Mettez la foi de côté, la philosophie chancelle et s'égare ; conservez la foi, la philosophie reprend une marche ferme et sûre. Mais, dans les deux cas, qu'y a-t-ilà l'origine? rien que des vérités obscures ou des sentiments obscurs. Si donc avec la foi, la philosophie a la solidité de la science, elle n'en a point, dans ses principes mêmes, la clarté ; et sans la foi, elle n'a plus de la science ni la solidité ni la clarté, elle n'est plus science à aucun titre. Voilà où il en faut venir quand on regarde les démonstrations géométri-
ques comme le type et le modèle unique de toute science.
Ce que Malebranche appelle sentiment obscur est, à vrai dire, connaissance claire. Car enfin il y a deux sortes de clartés: celle des choses mathématiques que l'intelligence pénètre pour ainsi dire de part en part ; celle des choses de l'âme où il y a toujours des profondeurs cachées avec des saillies lumineuses. Malebranche ne fait pas cette distinction, et c'est ce qui le perd. Il méconnaît donc la valeur scientifique de l'expérience intime. 11 la recommande, cette expérience, il la pratique, il s'appuie sur elle ; mais il se refuse à y voir une connaissance dans l'acception exacte du mot, et quand il la compare à ce qu'il appelle les idées claires, il la méprise presque, sous prétexte qu'elle n'est qu'un sentiment vif, mais obscur. Aussi ne songet-il pas à l'invoquer contre Mairan. Il se contente de dire que « Spinoza ne peut nier quil existe^ ni qu'il y ait d'autres hommes^ ; » il n'insiste pas sur cette pensée ; il a au contraire à cœur de montrer que « l'âme ne se connaît nullement, » et il le déclare en plusieurs endroits ^ Il croit par là rabattre l'orgueil de l'esprit: comment, ne se con-
t. Troisième lettre.
2. Troisième et quatrième lettre. « L'âme même ne se connaît nullement; elle n'a que le sentiment intérieur d'elle-même et de ses modifications. Étant finie, elle peut encore moins connaître les attributs de l'infini. »
naissant pas soi-même, prétendrait- on connaître rinfini? Mais il y avait mieux à faire : il y avait à montrer que l'esprit se connaît lui-même, clairement quoiqu'imparfaitement, que la réflexion appliquée à ce que nous savons de l'âme permet d'y découvrir les perfections qui ont en Dieu leur modèle et leur source, et qu'ainsi il y a pour s'élever à l'Etre infini, et faire la science des choses divines, un procédé naturel, une méthode simple et rigoureuse, qui, pour n'être pas la démonstration géométrique pure, n'en a pas moins une incontestable légitimité et une valeur véritablement scientifique, quand on l'applique régulièrement.
Comprend-on mainlenant pourquoi Malebranche €st réduit à une apparente impuissance en présence du spinozisme? Ce n'est pas assez de repousser un système de toutes ses forces ; ce n'est pas assez de le condamner au nom du bon sens, de la morale, du sens intime, si on laisse croire qu'il n'y a de scientifiquement établi que ce qui est démontré géométriquement; ce n'est pas assez de dire que Spinoza se perd par l'abus de la démonstration et par la témérité des spéculations a priori, si l'on ne dit pas aussi qu'il y a une autre méthode, et que Y a priori n'est pas toute la science ; enfin, ce n'est pas assez de voir que ce système en apparence si bien lié suppose, mais ne démontre pas, qu'il n'y a aucune substance finie, si l'on n'étabht pas que
pour croire à la réalité d'une substance finie, nous avons, non pas un simple sentiment, mais cette expérience intime, si claire, et parfaitement digne de servir de point de départ à la métaphysique. Faute de reconnaître tout cela, Malebranche n'ôte pas au spinozismc le prestige de la science, et il semble n'avoir pour s'en défendre que. la foi, que Mairan n'a plus, et que des préjugés, qu'une raison sévère peut et doit surmonter. En vain essaie-t-il de marquer le paralogisme de Spinoza ; en vain attaquet-il telle ou telle proposition. Pour retrouver toute sa force, il fallait faire une chose qu'il ne fait pas ; que son propre système et ses propres habitudes d'esprit ne lui permettaient pas de faire. 11 fallait renoncer résolument à la méthode géométrique, non en faisant une sorte d'aveu d'impuissance, non en se réfugiant dans la foi devenue l'unique ressource de l'esprit déconcerté, mais en proclamant hautement qu'une telle méthode ne convient pas à la philosophie, et en montrant pourquoi. 11 fallait dire que la métaphysique n'ayant pas pour objet de purs abstraits, mais se donnant pour la science de l'être en même temps que du connaître, on ne peut lui accorder le droit de se tenir systématiquement loin de toute réalité, de s'enfermer dans de pures conceptions de l'esprit, et d'expliquer les choses sans regarder celles qui sont à notre portée ; que par conséquent, la conscience doit être inter-
rogée, et qu'elle répond à qui l'interroge en attestant de la façon la plus énergique la réalité substantielle, l'activité, l'individualité, la personnalité de l'être pensant ; que devant ce fait incontestable, éclatant, capital, le système de Spinoza s'arrête, impuissant à l'ébranler, impuissant à l'expliquer. Après cela il fallait montrer qu'après tout Spinoza, malgré son dédain pour l'expérience, ne peut s'en passer; que s'il peut parler de l'étendue et de la pensée, ce n'est pas pour les avoir trouvées a priori dans ses idées, mais parce qu'il connaît, par les sens, des corps, et par la conscience, un esprit qui est lui-même ; que par conséquent s'il emprunte bon gré mal gré à l'expérience de quoi établir ses définitions fondamentales, il n'est pas reçu à la récuser quand on l'oppose, complète et méthodique, à ses principes arbitraires ou à ses conclusions hasardées, et il ne peut pas se rire des objections sous prétexte que son système, fondé sur les seules idées claires, n'a rien à démêler avec les faits. Enfin il fallait faire voir que cette notion de l'être parfait, sans cesse faussée dans Spinoza, l'étude sérieuse de nous-mêmes empêche, et à bon droit, de l'altérer. Voilà comment Malebranche devait rendre à l'expérience intime, qui le soutient à son insu, la valeur scientifique qu'elle a véritablement. Alors il redevenait fort, et répondait victorieusement à Mairan. Alors il pouvait dire que l'es-
sence infinie ne nous étant point clairement connue, comme les propriétés de l'étendue et des nombres, « ce que Spinoza ose appeler démonstration n'en a que la forme extérieure et l'arrangement des propositions^; » il pouvait dire cela, car il pouvait ajouter aussitôt que si le suprême objet de la métaphysique est, comme il convient, enveloppé d'obscurité, la connaissance que nous avons de l'âme est trèsclaire, quoique limitée, et dans cette expérience intime interprétée par la raison nous avons : 1° le remède infaillible contre la tentation de n'admettre qu'une seule substance, puisque l'âme a conscience d'elle-même comme d'une substance singulière^ réelle, quoique finie ; 2° le moyen sûr de connaître quelque chose de Dieu, puisque nous portons en nous l'image de ses perfections infinies.
Nous savons maintenant où est le défaut de la réfutation que Malebranche fait du spinozisme. Mais, selon Mairan, il va lui-même au spinozisme. Voici ce que nous lisons dans la deuxième lettre :
« Qu'il me soit permis, mon Révérend Père, de vous faire ici un aveu sincère, et, si je l'ose dire, une entière confession de mes pensées : je ne trouve point dans vos ouvrages de définition ni d'explication qui me donne une idée juste de ce qu'il faut entendre par votre étendue créée ou matérielle, et par celle que vous appelez intelligible. Je ne vois