Quatrième lettre, vers la fin
pas aussi si l'étendue intelligible est la môme que rétendue subsistante dont les corps sont les modifications, ou si elle ne Test pas. Il me semble quelquefois que par cette dernière vous entendez l'étendue créée, que vous expliquez par les noms de matière, d'extension locale, etc. ; et que par la première vous entendez tantôt ce qu'il faudrait entendre par la seconde dans la signification la plus naturelle, et tantôt le concept général d'étendue, qui est Varchétype de toutes les idées des corps créés, ou enfin quelque autre chose que je ne sais si c'est substance ou attribut ou mode, qui n'est pas l'immensité divine, maïs qui pourtant est en Dieu. »
On ne peut mieux signaler les difficultés et les obscurités de cette théorie. Mais écoutons encore ce qui suit : c'est dans la troisième lettre ; Mairan répond aux explications de Malebranche.
« Je ne saurais passer sous silence l'article qui regarde l'étendue et l'idée de l'étendue : c'est un point décisif entre vous et l'auteur en question, et vous êtes le seul que je sache, mon Révérend Père, qui en ait bien senti l'importance, parmi tous ceux qui ont traité les matières de théologie et de métaphysique. D'un côté, vous avez été convaincu que ridée de l'étendue renfermait l'existence nécessaire et l'infinité objective, et par conséquent qu'il fallait regarder cette étendue comme une des per-
fectionset des réalités qui constituent l'essence divine ou de l'être infini et nécessaire. De l'autre, vous avez vu qu'on ne pouvait faire Dieu étendu de rétendue des corps, sans ruiner toutes les notions que la religion d'aujourd'hui nous en donne. Il a donc fallu chercher une théorie qui pût conserver à l'étendue ses propriétés, et satisfaire à tous les inconvénients qui peuvent s'en ensuivre. Pour le faire, vous avez admis en Dieu une étendue infinie et nécessaire, archétype de tous les corps, et vous l'avez appelée intelligible, parce qu'il n'y a que l'esprit proprement dit qui puisse l'apercevoir. Mais l'étendue des corps, vous la nommez créée, locale et .sensible, parce qu'elle est finie, qu'elle frappe les sens et l'imagination, et qu'elle doit être par là hors de l'essence divine. Vous avez manié et tourné cette idée dans vos ouvrages décent façons différentes... Mais j'ose vous dire, mon Révérend Père, que, si vous voulez bien faire attention aux raisons que j'ai... pour ne pas la recevoir, vous trouverez peut-être que je n'ai pas tout à fait tort... Ce qre vous appelez étendue intelligible n'est, à la rigueur, et selon toutes les propriétés que vous lui attribuez, que l'étendue proprement dite, ou la substance dont votre étendue créée n'est autre chose que la modification. »
Voilà qui est net, et Mairan développant sa pensée, prétend prouver manifestement que l'étendue
intelligible, dans Malebrancbe, et Tétendue, attribut delà Substance unique, dans Spinoza, ne sont qu'une seule et même chose. L'étendue intelligible est infinie, nécessaire, éternelle ; elle est chose réelle et subsistante ; elle est Dieu même, d'une certaine manière : Malebrancbe le proclame. Mais qu'est-ce que cela veut dire? sinon qu'elle est ce à quoi les corps participent, ou en d'autres termes qu'elle est en Dieu cette perfection positive, cette réalité infinie, que les corps expriment, et sans laquelle ils ne seraient point, enfin qu'elle est en Dieu infiniment et parfaitement ce que sont les corps d'une manière finie et imparfaite. Dira-t-on qu'elle n'est que l'idée que Dieu a de l'étendue? alors elle n'est plus réalité, elle n'est que pensée : mais pensée de quoi? Dieu n'ayant rien en soi qui puisse être l'objet de cette pensée, rien n'existant au dehors que Dieu puisse voir en ayant cette pensée, que pense-til en pensant l'étendue ? rien : voilà donc une idée sans idéat, c'est-à-dire une idée sans objet, c'està-dire une absurdi'é. D'ailleurs, si l'étendue intelligible n'est que la pensée de l'étendue, que deviennent tant de textes où Malebrancbe la donne trèscertainement comme quelque chose de plus? Oui, elle est vraiment quelque chose de plus, elle est la substance même de Dieu, représentative des corps et participable par eux ; elle est donc commune à tous les êtres matériels, elle est leur fond et leur
être. En vain cssaie-t-on de distinguer d'elle une étendue créée, qui serait une substance, substance finie et imparfaite ? Que met-on dans cette étendue créée qui ne soit dans l'étendue intelligible, et quel caractère donne-t-on pour les discerner? Tout ce qui constitue les corps, tout ce qui entre dans leur essence, tout ce qui fait leur réalité, appartient à l'étendue intelligible : l'étendue créée n'a rien à elle que ses limites; comment serait-elle quelque chose de substantiel, existant d'une existence propre et distincte? elle n'est qu'une modification de l'étendue intelligible, essence et substance de tous les corps ^ .
Contre cette déduction Malebranche se révolte. 11 dit qu'il ne faut pas confondre les idées et les choses, l'essence et l'existence. L'idée peut être sans idéat, c'est-à-dire sans objet qui lui réponde. L'idée, c'est le type ou le modèle, i! se peut que rien n'existe qui soit conforme à ce type ou à ce modèle. L'idée, c'est ce qui est; l'idéat, c'est ce qui est fait. L'idée est réelle, mais d'une réalité intelligible et divine ; l'idéat est réel, mais d'une réalité créée. L'étendue intelligible ne suppose donc point l'existence de substances étendues ou de créatures matérielles. Dire qu'elle est nécessaire et infinie, dire qu'elle est Dieu même, c'est reconnaître
1. Nous pensons avoir résumé fidèlement, quoiqu'on termes parfois différents, les difficultés do Mairan (3^ et 4*^ lettres).
une Raison souveraine qui renferme toutes les idées des choses, ce n'est pas le moins du monde supposer une substance universelle dont les corps ne seraient que des modifications. L'étendue intelligible est l'archétype des corps, et en ce sens elle est ce qui les constitue, elle est l'essence qui leur est commune à tous ; mais chaque corps est un être, une substance, une réalité finie et créée ; et cela le distingue parfaitement de l'étendue intelligible, infinie et incréée ^
Malebranche a raison de dire que Mairan, avec Spinoza, confond l'essence et la substance. Mais la question est de savoir si lui-même a dans sa théorie, poussée jusqu'au bout, le moyen de justifier la distinction qu'il maintient énergiquement. L'idée ne suppose point un idéat : cela est expliqué fort nettement. Mais si l'idée est en Dieu la pensée de ce qui n'est pas, c'est que Dieu peut faire ce qui n'est pas, et si Dieu peut faire ce qui n'est pas, c'est que Dieu possède une perfection que ce qui n'est pas,exprimerait si Dieu le faisait être. L'idée préexiste à toute créature, mais l'idée suppose une réalité incréée qui est la substance divine elle-même. C'est ce que Malebranche établit partout; c'est ce qui lui fait dire que la substance divine est représentative des êtres matériels et participable par eux ; c'est ce qui lui fait soutenir que Dieu est étendu, non