‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 77 sur 100 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La première leçon que nous donne Malebranche, c'est que la philosophie est une chose sérieuse. 11 condamne avec sévérité ceux qui ne cherchent en philosophant qu'à satisfaire une curiosité vaine, ceux surtout qui ne songent qu'à faire montre de leur esprit. Sa philosophie, à lui, est sortie du fond même de son âme : c'est par un libre choix et dans les vues les plus élevées qu'il s'est appliqué à la recherche de la vérité ; c'est avec une énergique persévérance qu'il y a employé toutes les forces de son esprit ; c'est avec un respect et une délicatesse de conscience vraiment admirable qu'il s'est ^acquitté de cette tâche, souvent pénible, mais toujours aimée, persuadé, comme il le dit lui-même,

que pour gagner la vie de l'esprit il faut travailler de l'esprit, et que ceux qui ne peuvent se résoudre à gagner à la sueur de leur front le pain de l'âme n'en goûteront jamais la saveur.

Noble modèle qu'il est bon de considérer, salutaire enseignement qu'il faut recueillir et méditer.

La philosophie n'est pas un emploi comme un autre de l'esprit, une direction intellectuelle à prendre entre plusieurs, par caprice ou par calcul, une carrière à choisir, que sais-je encore? un moyen de se distinguer. C'est plus et mieux que cela. « La philosophie est une affaire d'âme, » comme l'a dit si admirablement Jouffroy : « si on n'y met que son esprit, il est possible qu'on devienne philosophe, il est démontré qu'on ne l'est pas encore.» La philosophie n'est pas seulement une science, il faut qu'elle soit un besoin profondément senti, et comme science, elle n'est que l'effort régulier de l'esprit pour satisfaire ce besoin. Il faut chercher la vérité par l'âme pour la bien chercher par l'esprit.

Et en effet, pensons-y bien : philosopher, c'est descendre dans les profondeurs mêmes de l'intelligence pour tâcher de trouver le point de départ rationnel de la connaissance humaine; philosopher, c'est demander à la raison une réponse aux questions les plus hautes, à celles qui intéressent le plus l'homme. Qu'y a-t-il de plus sérieux? 11 se peut

LA PHILOSOPHIE ET LA xMÉTHODE PHILOSOPHIQUE. 241

qu'en se mettant h Fœuvre, on ait d'ailleurs, sur les vérités essentielles, de fermes convictions; il se peut aussi qu'on n'en ait point. Or, si la philosophie semble la suprême ressource d'une ame qui n'a plus de croyances où s'abriter, il est trop clair qu'elle doit être poursuivie avec la plus grave attention et la plus ardente énergie. Comprendraiton qu'elle fût un jeu pour l'homme qui veut conquérir par elle la solution des problèmes qui inquiètent sa pensée, pour l'homme qui croit pouvoir attendre d'elle, avec le dernier mot de la vie, sa lumière, sa consolation et sa force? Mais si elle est le libre et laborieux effort d'un esprit qui, ne cessant pas de croire, aspire néanmoins à la science fondée sur l'autorité de la raison, ne naîtelle point, là encore, d'un besoin intime, et comment entreprendre un pareil travail, sans y mettre son âme, sans être saisi, pour des vérités si importantes et si précieuses, d'un respect religieux et d'une sainte passion?

Je sais bien ce que l'on va dire : si la philosophie est faite avec le désir d'édifier une doctrine où l'esprit puisse trouver le repos et la volonté une règle, elle n'est vraiment plus une science ; car elle cesse d'être désintéressée. Si elle ne se propose que d'appuyer sur des raisons une doctrine religieuse afiirmée d'avance comme vraie, c'est encore bien pis; car alors elle se met au service de la foi, s'assujettit

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au dogme, et perd avec son désintéressement son indépendance. Que venons-nous donc parler de Malebranche et de l'idée qu'il s'est faite de la philosophie? Le véritable esprit philosophique n'est pas là. Le penseur ne peut avoir dans ses recherches d'autre passion que celle du savant pour l'objet de son étude, d'autre souci que celui de découvrir la vérité, la vérité qu'il aime et cherche pour elle-même.

Voilà ce que l'on dit : mais de quoi donc s'agit-il en philosophie? Il s'agit de connaître notre nature, notre origine, notre destinée; il s'agit de savoir où nous devons chercher le principe, la raison et la fin de ce qui est; et puisque les idées primordiales d'être, de vérité et de bien, se retrouvent au fond de toutes nos pensées, puisqu'il n'y a rien qui ne les suppose, il s'agit de découvrir la cause des êtres, ce qui les rend inteHigibles, ce qui leur donne ce qu'ils ont de bonté; il s'agit enfin d'atteindre l'être premier, la vérité première et subsistante, le bien souverain. Voilà la grande question, la question par excellence, celle à laquelle se ramènent toutes les autres. En chercher par les lumières naturelles la solution, c'est être philosophe. Elle peut se présenter sous des formes diverses, selon les circonstances qui la font naître, selon les dispositions de ceux qui se la posent, selon les époques où elle surgit ; au fond elle est toujours la même.

C'est toujours le principe et la fin des choses que la pensée poursuit. Eh bien, je le demande, cette question capitale est-elle de celles dont l'intérêt est purement spéculatif? ne touche-t-elle pas à l'homme tout entier ? et dès lors se peut-il que la philosophie soit une science comme les autres, une science qui, comme la géométrie ou la chimie, soit parfaitement indifférente à la vie morale? Si le propre du philosophe est précisément/le chercher la nature, l'origine et la fin de l'homme, et de remonter jusqu'au principe même auquel toute existence et toute pensée sont comme suspendues, par là même c'est son droit, que dis-je? c'est son devoir de porter dans ses études des préoccupations, de ressentir dans ses recherches des émotions que le pur savant ne connaît pas. L'esprit scientifique est nécessaire au philosophe; mais l'esprit philosophique est encore quelque chose de plus. Les questions de l'ordre philosophique différant profondément des problèmes que les sciences proprement dites abordent, la manière de les traiter est différente aussi, en sorte [que la philosophie] n'est point une science parmi les sciences, mais une chose à part, chose d'une qualité éminente, qui répond à d'autres besoins, attire par d'autres charmes, demande d'autres dispositions. Elle n'a de valeur ou plutôt elle n'est vraiment elle-même que si elle est une doctrine en même temps qu'une science. Sans

doute, il se peut qu'un esprit avide avant tout de rigueur scientifique et soumis d'ailleurs à une foi positive, sépare facilernent la recherche philosophique et la foi, et que trouvant dans celle-ci la réponse aux questions morales et religieuses, il incline à poursuivre l'autre en pur savant. Mais qu'on y prenne garde, même alors la philosophie diffère beaucoup de ce qu'on appelle simplement une science. Et puis, si un croyant peut, en philosophant, écarter certaines questions d'un intérêt majeur au point de vue moral et religieux, comment cela serait-il permis à celui qui n'a point d'autre lumière que la philosophie? Or, c'est un fait que de notre temps le christianisme ne domine pas, comme en d'autres siècles, tous les esprits. Il y a peu d'âmes qui en passant de l'adolescence à la jeunesse et de la jeunesse à la virilité, conservent une foi grandissant chaque jour dans la lumière, devenant chaque jour plus intelligente sans jamais être ébranlée ou entamée. Presque toutes traversent des crises plus ou moins longues où leurs croyances les quittent. D'ordinaire, le doute qui les envahit s'étend jusqu'aux vérités naturelles elles-mêmes ; et alors, tout étant mis en question, beaucoup se reposent lâchement dans une indifférence sceptique; quelques-uns travaillent péniblement à se refaire des croyances : ceux qui reviennent d'abord à la foi positive rentrent par là en

possession des vérités métaphysiques et morales que le christianisme suppose; ceux qui s'adressent à la philosophie pour sortir du doute attendent d'elle une doctrine qui les éclaire et les satisfasse. Le problème de l'origine et de la fin des choses s'offrant à eux sans solution, il ne s'agit pas pour eux d'éclaircir des obscurités, d'aplanir des difficultés, en un mot de dénouer par la science des questions tranchées par la foi. Non, ce qu'ils demandent à la réflexion, c'est de leur donner des solutions qu'ils n'ont pas, et cela sur les points les plus importants, sur les points essentiels où le doute est un tourment de l'âme et l'erreur un mal immense. Qu'ils entreprennent ce grand ouvrage avec les exigences et la prudente sévérité de l'esprit scientifique, c'est leur droit et leur devoir; mais que dans une pareille entreprise ils isolent leur intelligence de leur cœur, qu'au lieu d'unir toutes leurs forces, ils les divisent et les dispersent, qu'ils aillent à la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c'est ce que je ne puis comprendre. Est-on un pur savant quand on s'occupe de ces grandes choses: l'âme, le devoir. Dieu? Assurément, s'il s'agit de quelque question particulière, de quelque point spécial de psychologie ou de logique par exemple, on peut se livrer à de consciencieuses recherches, y déployer une remarquable sagacité, faire d'utiles et intéressantes études, et n'apporter dans ces travaux que

les préoccupations et les qualités du savant. Mais aussi on ne fait point œuvre de philosophe à proprement parler. On traite les questions les plus voisines de la philosophie, on travaille à l'avancement d'une science philosophique, on prépare à la pensée d'utiles matériaux : mais celui-là seulement fait œuvre de philosophe qui a les yeux attachés sur le grand problème de l'origine et de la fin des choses ; et ce problème, on ne l'aborde pas avec l'esprit tout seul.

Ainsi, il est de l'essence même de la philosophie de n'être pas une science pure et simple, et il faut qu'elle soit une doctrine et une foi, surtout pour ceux qui n'en ont pas d'autre.

Maintenant, si nous mettons dans une même âme la tendance à considérer la philosophie par son côté moral et religieux et l'attachement à une foi positive, la philosophie et la foi s'associeront et même se mêleront l'une à l'autre ; c'est ce que nous voyons dans Malebranche. Est-il vrai que ce soit un mal et que la philosophie périsse dans ce mélange? Grave question î Car, au fond, il s'agit de savoir si un homme profondément chrétien peut vraiment être philosophe. Une le peut pas, s'il est vrai que la philosophie suppose le renversement préalable de toute croyance, car il n'est pas permis au chrétien de mettre en doute l'objet de sa foi; il ne le peut pas non plus, si la philosophie chrétienne

ne consiste que dans le développement de la parole sacrée, car ce n'est pas là la philosophie. Mais si, d'une part, l'examen philosophique n'implique pas le doute, si, d'autre part, l'adhésion aux dogmes révélés n'oblige pas à chercher dans ces dogmes mêmes les principes de la science, il y a une philosophie que j'appelle chrétienne, non qu'elle ne soit bonne que pour des chrétiens, mais parce qu'elle est toujours d'accord avec la foi, quoique toujours distincte d'elle.

Remettons-nous devant les yeux le bel exemple que Malebranche nous donne. Des textes remarquables que nous avons cités et commentés plus haut S delà pratique même de Malebranche S conforme aux pensées exprimées dans ces textes, que ressort-il? Toujours croyant et toujours avide de lumière, jamais troublé dans sa foi et aussi infatigable chercheur que s'il devait trouver toute vérité dans la libre réflexion, il est vraiment le philosophe chrétien : non pas un théologien qui fait de la métaphysique, non pas un penseur religieux que le souffle chrétien touche, mais tout à la fois un philosophe dans la vraie acception du mot, et un chrétien tout pénétré d'une foi agissante qui ne cesse pas un instant de l'animer. Voilà bien son caractère, et voilà pour-

1. Dans le chapitre sur la méthode de Malebranche, part, i, ch. ii.

2. Dans ses réponses à Mairan, il dit cependant que la philosophie doit bâtir sur les dogmes de la foi. Nous avons plus haut, part, ii, ch. I, § 7, expliqué et jugé ce langage.

quoi il a deux sortes d'adversaires : les libertins ou incrédules, qui, méprisant la foi, exaltent la raison dont ils méconnaissent la véritable nature et la force; certaines personnes de piété, qui, par principe de conscience, méprisent la raison qu'elles croient hostile à la foi. Contre ces deux sortes d'ennemis, Malebranche soutient la cause de la raison, qui est pour lui la cause de Dieu. Aux premiers il veut montrer que la raison mène à la foi, aux seconds, que la foi mène à la raison; et il prétend confondre les uns et les autres en montrant que le plus grand principe de la vraie philosophie et le premier principe de la religion chrétienne sont identiques, à savoir que les créatures ne subsistent que par leur union à Dieu ou plutôt par l'action de Dieu en elles, et qu'ainsi la source première de la vérité, du bien et de l'être, c'est Dieu. On peut, dans les détails, changer quelque chose à l'alliance de la religion et de la philosophie telle que Malebranche l'a conçue ; on peut user d'une prudence plus grande, pour ne pas confondre ce qui doit être uni, mais rester distinct; on peut, surtout, beaucoup modifier ses théories philosophiques : mais l'idée qu'il se fait de la philosophie chrétienne ^st la vraie, et il est, à ce titre, le maître de quiconque veut, sans renoncer à sa foi, même par fiction, ne point restreindre ses réflexions à un certain nombre de questions d'un ordre presque pu-

rement scienlifuiiie, mais embrasser le problème philosophique tout entier, et porter la lumière de la raison dans les choses de Tordre moral.

11 n'y a pas d'inconséquence dans cette manière devoir et d'agir. La philosophie est essentiellement un examen et un effort: un examen des idées qu'on a dans l'esprit, un effort pour voir clair. Examiner n'est pas douter, quoi qu'on en dise. On examine pour mieux connaître, pour acquérir des notions plus étendues, plus profondes, plus complètes, plus distinctes. Pourquoi ne pourrait-on pas faire un examen sérieux, sans mettre tout d'abord en doute l'objet que l'on considère? Pourquoi faudrait-il supprimer toute donnée, et puis refaire tout à de nouveaux frais? Si je ne cesse point de croire à Dieu, ne pourrais-je donc pas arrêter sur ce grand objet mes réflexions et travailler à le mieux connaître? Et parce que j'aurai eu le bonheur de n'avoir jamais mon esprit et mon cœur vides de Dieu, faudra-t-il pour cela, malgré la sincérité, la liberté et la hardiesse même de mes spéculations, me refuser le nom de philosophe ? J'avoue que je ne comprends pas cette nécessité d'être tourmenté par le doute ou de faire froidement table rase dans l'intelligence pour philosopher. Le doute méthodique est sérieux et bon, s'il n'est que l'expression énergique d'une disposition très-sincère à se préserver de l'erreur, des préjugés, des vaines opinions; s'il

exigeait, au nom de la rigueur scientifique, que l'âme commençât par arracher d'elle-même ses croyances morales et religieuses, il serait une folie. Descartes ne lui a jamais supposé cette portée. Voulant frapper un grand coup. Descartes a prétendu supprimer tout par hypothèse, pour mieux faire voir le fondement sur lequel tout repose ; ce doute, comme le dit Malebranche, naît de la lumière et sert, en quelque sorte, à la produire. Néanmoins, Descartes doute trop facilement, ainsi que le lui faisait remarquer le P. Bourgoing, ce général de l'Oratoire qui gouvernait l'ordre au moment où Malebranche y entra : il fallait examiner attentivement les facultés intellectuelles et mesurer la valeur de nos moyens de connaître, et non commencer par rejeter sur les moindres soupçons les dépositions de toutes nos facultés. Descartes répond au P. Bourgoing qu'on ne risque jamais de se tromper en se défiant de sa raison. Très-bien, si le seul objet de l'homme était de ne pas se tromper; on l'atteindrait à coup sûr en doutant de tout; mais la science et la raison ne prétendent pas seulement éviter l'erreur, elles veulent encore arriver à la vérité. C'est un nouveau préjugé que Descartes accepte, quand il déclare que toutes nos facultés nous trompent, et ce préjugé, suivi rigoureusement, nous interdirait toute pensée et toute action ^

1. C'est ce qu'a très-bien montré M. Paul Janet dans un cours fait

Ainsi, ce n'est point le doute, mais l'examen qui est le commencement de la philosophie*, et ilous félicitons Malebranche d'être entré dans la philosophie avec sa foi en l'âme et en Dieu. Il a restreint le doute au témoignage des sens et au témoignage des hommes. C'est encore trop.

Comprenons -le donc bien. Toute philosophie digne de ce nom doit tâcher d'atteindre les premières vérités, j'entends celles qui n'en supposent point d'autres pour être connues, et elle doit, à partir de là, retrouver, dans un ordre lumineux, tout l'ensemble de la connaissance humaine. Mais il ne s'agit pas, dans cet examen et cet effort, d'isoler l'intelligence en elle-même, il ne s'agit pas de faire le vide autour d'elle : il y a des données incontestables qui s'acceptent et ne se discutent pas. Il faut savoir mépriser les attaques du scepticisme, et creuser et approfondir les vérités essentielles, au lieu de recommencer sans cesse à les disputer au doute. Enfin, si l'on a la foi chrétienne dans le cœur, ne serait-ce pas une chose par trop étrange

à la Sorbonne, en 18G7, et recueilli dans la Revue des cours litléraires (4« année). D'ailleurs, Descartes lui-môme, répondant à Gassendi, a dit excellemment : a Je nai nié que les préjugés, et non les notions, » Hép. cmi'insUnices,^ 7.

1. « Le précepte de douter de tout, ditLeibnitz, n'est point nécessaire, ni môme utile; car, parce qu'il ne s'agit que de recommander aux gens de se fonder toujours en raisons, le doute n'y fait rien, car on cherche tous les jours des preuves des sentiments dont on ne doute nullement, m Préceptes pour avancer les sciences. Erdmann, p. 167.

qu'il fallut, pour pratiquer dans sa rigueur la méthode philosophique, rejeter cette intime certitude, éteindre ces lumières, se priver de ces secours? Non, encore une fois, la philosophie n'est pas à ce prix. Se proposer de voir clair dans ses idées, de conduire ses pensées par ordre, de saisir le point de départ de la connaissance, puis d'avancer méthodiquement dans Texplication des choses, cela suffit; et il n'est pas besoin pour cela de rien ébranler, ni raison, ni foi.

Ce qui tuerait la philosophie, ce serait de prendre les dogmes révélés pour les principes mêmes d'où devraient sortir par déduction la métaphysique et toutes les sciences philosophiques. Or, ce n'est pas nécessaire, et de même que la liberté philosophique n'exige pas qu'on renonce réellement à toute croyance avant de commencer l'examen et la recherche, de même l'autorité de la foi n'oblige en rien le croyant à puiser dans la révélation ellemême les principes de la philosophie. Prétendre que ce fût un devoir, ce serait supprimer toute distinction entre l'ordre surnaturel et l'ordre naturel, qui est, d'une certaine façon, antérieur à l'autre et supposé par lui; et cette confusion, mortelle pour la philosophie, n'est pas moins funeste à la foi, si l'on y regarde bien. La prétention de fonder une philosophie sur la parole de Dieu, compromet étrangement la rehgion : on donne pourconséquen-

ces rigoureuses de la divine parole, les conceptions les plus hypothétiques, peut-être môme les plus fausses : les opinions philosophiques présentées comme des déductions des dogmes, participent à leur infaillibilité, et en même temps que la liberté se trouve bannie de ce qui doit être libre, la fantaisie est introduite dans ce qui est fixe et ferme. Les fantômes de l'esprit humain sont mis à la place des idées divines et révérés comme elles : suprême injustice. Laissons l'intelligence humaine travailler librement à l'explication des choses; laissons-la essayer successivement des hypothèses qu'elle brisera pour en créer d'autres, qui seront elles-mêmes brisées dès qu'elles seront reconnues impuissantes. Oh î que dans ce travail elle demande à la foi des lumières et des secours ; que « cette foi même, en ne cherchant pas à se produire au dehors, anime la pensée \ » rien de mieux. Mais n'oublions pas que la philosophie est essentiellement une œuvre humaine, comme la science, comme l'art. Celui qui s'y applique y porte l'inspiration divine, s'il l'a en lui ; il ne se sépare pas de lui-même pour philosopher, il reste tout ce qu'il est, il va donc à cette étude avec son âme tout entière pénétrée et vivifiée par la foi. Comment consentirait-il à s'affaiblir et à se diminuer lui-même en se réduisant à la seule pensée?

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