‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 78 sur 100 · Ozanam, LcUres. , t. X des OEuvres compUlcs · texte numérisé non relu

Ozanam, LcUres. , t. X des OEuvres compUlcs

Mais la philosophie ne change pas pour cela de nature : elle ne reçoit pas ses principes de la révélation, elle les cherche dans la libre réflexion, c'est son essence. Elle ne développe pas la parole sacrée, elle s'appuie sur la seule autorité de la raison. Autrement elle n'est plus la philosophie, elle est la théologie. Le besoin d'un savoir purement rationnel, besoin inné à l'esprit humain, n'est pas satisfait, le rôle providentiel de la philosophie dans l'humanité n'est pas rempli, et la religion même est privée des services que lui rendrait la philosophie si elle était indépendante. Elle souffre, au contraire, de toutes les fautes que commet cette prétendue philosophie, si imprudemment confondue avec elle.

La philosophie chrétienne, telle que je la conçois d'après Malebranche, a ses difficultés, j'en conviens. C'est une chose malaisée que d'unir à la soumission religieuse l'indépendance de l'esprit, et de porter dans les spéculations métaphysiques une liberté qui se règle par le respect de Tautorité. De même que dans la vie morale, il y a des consciences trop timorées qui corrompent la sainteté même du devoir et le tournent à leur perte, par la crainte exagérée et servile qu'elles ont d'y manquer, de même aussi, dans la vie intellectuelle, il y a des esprits ombrageux qui se défient de toutes leurs pensées et voient partout des hérésies: la foi, qui

devrait être pour eux un stimulant et une règle, devient peureux une gêne; ils ont d'indignes peurs, et dans le soin qu'ils prennent de ne pas blesser le dogme, on sent moins la vivacité de la foi que l'étroitesse de l'esprit et la petitesse du caractère.

Un autre danger, c'est de se contenter trop facilement de preuves faibles pour appuyer les plus grandes vérités. Le philosophe chrétien ayant des convictions arrêtées sur les points essentiels, risque d'être peu sévère dans la démonstration qu'il tente. C'est oublier le caractère scientifique que la philosophie doit avoir. Les spiritualistes, même en dehors delà foi, tombent aussi dans ce défaut. Parce qu'ils sentent que la vérité est pour eux, ils affirment beaucoup et prouvent trop peu. C'est rendre à cette vérité, pour laquelle on combat, un bien mauvais service. Certes, il faut savoir affirmer, et s'il est vrai que de notre temps c'est une science qui se perd, ce n'est pas un bon signe pour notre temps, et je ne vois pas qu'il y ait lieu de s'en applaudir. Mais s'il faut avoir de ces affirmations nettes, énergiques, décisives, qui ne laissent aucune place à l'équivoque, il faut aussi regarder en face les problèmes, et en préparer la solution par des analyses minutieuses, par des recherches assidues, par des réflexions profondes, par des études bien conduites. La possession anticipée de la vérité ne doit pas engourdir celui qui veut la démontrer. Il doit pousser

ses travaux avec d'autant plus d'ardeur qu'il travaille avec plus de sécurité. Je ne m'effraierais même pas d'une certaine audace. Néanmoins, il y a encore un écueil, et fort redoutable. Il peut se faire que, rassuré sans cesse par la foi, l'esprit se lance un peu trop à l'aventure dans les spéculations les plus ardues. Ici, la sécurité ne rend plus paresseux, elle rend téméraire : ou bien l'on veut expliquer les dogmes, et quoique les explications qu'on en donne manquent de sagesse, on s'y attache avec une confiance excessive, ou bien l'on résout par le dogme des questions purement philosophiques, et ainsi, la limite qu'on avait posée entre la foi et la raison se trouvant franchie, tout est confondu. A ce péril, les plus grands esprits n'échappent qu'à peine. Malebranche, qui a si bien connu la nature, le rôle, les devoirs de la philosophie chrétienne, n'a pas toujours été en garde contre ces sortes d'excès. Il a voulu trop savoir, trop expliquer. Engagé dans la délicate question de la grâce, par exemple, il a compromis la foi et la raison en des explications hasardées qui le séduisaient par de belles apparences, et, d'autre part, cherchant le fondement de notre croyance naturelle à l'existence du monde extérieur, il a invoqué bien à tort l'autorité de la foi. Voilà quels sont les dangers dont la philosophie chrétienne est environnée : ils sont très-grands, mais ils ne prouvent rien contre

la légitimité de cette nol)Ie philosophie, et la pensée séparée de là foi court bien d'autres risques.

Si Ton entend bien les clioses, le chrétien, dans ses recherches philosophiques, ne fait pas à chaque instant appel à la révélation et ne lui demande pavS ses principes; mais il garde Scà foi au fond du cœur, puise en elle une secrète force, lui rend ouvertement hommage quand il le faut, soutient par elle sa pensée hésitante, et trouve dans les dogmes soit une lumière là où il ne voit plus, soit un frein là où il risque de s'égarer, soit un nouveau champ à explorer là où les enseignements de la foi ajoutent aux données rationnelles.

Ainsi, ni la liberté ne lui est ôtée, ni les nobles labeurs de la recherche ne lui sont épargnés. Là où l'observation et l'analyse sont nécessaires, il tâche d'observer avec exactitude et d'analyser avec précision. Là où le raisonnement doit étendre et dépasser les données expérimentales, il s'efforce de raisonner avec rigueur. Il sait qu'il y a dans le domaine philosophique deux parts : celle des vérités assurées et celle des opinions. Les vérités assurées, il les maintient vigoureusement et se propose d'en perfectionner sans cesse la démonstration en l'appropriant aux besoins de son époque. Les opinions, ce sont ces explications où l'hypothèse entre toujours quoiqu'on fasse; ces conceptions systématiques où, malgré la sévérité des analyses préalables, malgré

la rigueur des raisonnements, malgré la lumière dès dogmes révélés, toujours présente à Tesprit, malgré toutes les précautions que suggère la prudence, l'intelligence la plus juste et la plus ferme met toujours beaucoup du sien, invente au lieu de découvrir^ arrangeant les choses dans un certain ordre qu'elle juge le meilleur et qui n'est pas tout à fait le vrai. Et pourquoi? parce que nos vues, si larges qu'elles soient, sont toujours un peu exclusives ; parce que nos conclusions, si sages qu'elles soient, dépassent toujours un peu les données ; parce que ne connaissant qu'un coin du monde, nous aspirons à la science universelle, et avec le peu que nous connaissons, nous essayons de la faire. Ces opinions sont donc toujours des vérités incomplètes, très-mèlées d'erreurs, et par conséquent elles sont caduques.

S'imaginer que la philosophie, même chrétienne, puisse jamais être définitive, c'est ne pas comprendre ce qu'est par essence la philosophie. Il y a quelques points fixes, inébranlables; mais autour de ces points chacun groupe à sa façon tout le reste, et chacun accomplit ce travail dans la mesure de ses forces, selon ses dispositions propres, avec une certaine nature d'esprit particulière, dans des conditions diverses de race, d'éducation, etc. De là ce tour individuel, personnel que prend la philosophie dans les divers esprits qui s'y appliquent: si ce

sont de grands esprits, cette empreinte personnelle estroriginalité. Assurément, il ne faut pas se plaindre de cette diversité nécessaire. La philosophie est un effort ; si j'osais emprunter ici à la métaphysique d'Aristote une expression qui rendrait bien ma pensée, je dirais que la philosophie est un moii^ veinent, elle n'est jamais faite, elle se fait; elle n'arrive jamais à un état stable et achevé, elle est toujours en marche, parfois s'égarant, parfois encore prise d'une lassitude qui semble mortelle, et néanmoins avançant malgré ces détours et ces défaillances, profitant de ses fautes mêmes et s'approchant ainsi peu à peu de cette expHcation des choses qu'elle n'aura jamais complète, jamais pure de toute erreur, jamais satisfaisante. Yoilà ce qu'il ne faut pas oublier, et alors on comprend que si les vérités fondamentales doivent être énergiquement maintenues, les opinions sont libres et doivent l'être, et que c'est à la fois nécessité et justice; on comprend cette étonnante variété des systèmes jusqu'au sein de la même foi philosophique et religieuse, et sans porter moins d'ardeur dans la spéculation, on se garde du moins de croire qu'on ait dans les mains toute vérité.

C'est là, si je ne me trompe, le meilleur moyen de se préserver de l'intempérance du dogmatisme, et du découragement du scepticisme. On fait son œuvre, et si humble qu'elle soit, elle ne sera pas

inutile, si elle est consciencieusement faite ; à tout le moins elle sera l'accomplissement d'un devoir, puisque tout homme qui en a la capacité, le loisir et le goût, doit se rendre compte à lui-même de ses idées, y mettre de l'ordre et essayer de résoudre par la réflexion savante le problème de l'origine el de la fin des choses.

Dans cet essai, la philosophie chrétienne n'est pas moins libre que toute autre ; comme toute autre, elle peut faillir et s'égarer ; mais chez elle la liberté étant réglée par le bon sens et la foi ou pour mieux dire par le bon sens chrétien, elle se relève bien vite et se défend des grands excès. Tel est le mélange de liberté et d'autorité que comporte la philosophie.

En résumé, j'espère avoir montré que la philosophie n'est pas seulement une science ; que pour celui qui n'a pas de foi religieuse elle est le moyen de résoudre ces gi'andes questions auxquelles l'homme ne peut rester indifférent, que pour celui qui croit elle est la poursuite de la solution scientifique de ces mêmes questions, que dans les deux cas elle est autre chose que la satisfaction d'une curiosité de savant, que dans les deux cas elle est vraiment une affaire d'âme, et que dans les deux cas encore, la pensée morale et religieuse qui anime les recherches n'ôte rien aux exigences légitimes de la science. Enfin, j'ai voulu mettre en

lumière la grandeur, la beauté et la force de la philosophie chrétienne qui naît de l'union de la raison et de la foi. J'ajoute que là même où cette union n'existe pas telle que je l'ai indiquée, une séparation complète entre la philosophie et la religion est encore chimérique et impossible. Le philosophe qui n'a pas la foi se garde bien de la mépriser, s'il est sage. Il ne doit pas la rejeter a priori sous prétexte qu'il n'en sent pas le besoin et qu'il est assez fort pour s'en passer. Cet orgueil n'est pas conforme au véritable esprit philosophique. La religion chrétienne, même à parler humainement, est une trop grande chose, elle forme un système trop bien lié, son établissement et sa perpétuité sont deux faits historiques trop graves, elle tient dans le monde et elle a eu, à de certains moments du moins, dans chaque âme, une place trop importante, pour qu'on puisse la traiter à la légère, et après l'avoir regardée à peine en passant, déclarer qu'on renonce à elle. Ce n'est pas assez de la ménager, ce n'est pas assez de la traiter avec respect, de faire môme à sa doctrine des emprunts qu'on ne déguise pas, de se plaire à reconnaître qu'entre ses dogmes et toute saine philosophie il y a accord. Tout cela ne suffit pas. Il faut la prendre pour ce qu'elle est, c'est-àdire pour une religion, l'examiner comme telle, sérieusement, et ne se décider qu'après de consciencieuses études à ne voir en elle qu'une doctrine

humaine dont on peut s'aider, mais à laquelle on ne soumet pas son esprit. Peut-on jamais voir cela clairement, et par suite nier en toute sûreté de conscience que le christianisme soit vrai, comme religion ? Tout ce que j'ai à dire ici, c'est que nier serait le droit de celui qui verrait cela; jusque-là il faut chercher et chercher en gémissant: on est dans le doute, et quiconque est dans le doute n'a pas plus le droit de nier que d'affirmer. Tant qu'il reste au fond de l'âuie ce soupçon que la religion chrétienne pourrait bien être vraie, on ne doit point se donner de repos que l'on ne se soit enfin convaincu de sa vérité ou de son évidente fausseté. Il n'est donc pas permis de s'enfermer dans des recherches purement philosophiques, ou plutôt la philosophie complète est celle qui ne fait pas abstraction du christianisme : en sorte que n'avoir pas la foi, et ne rien faire, j'entends ne rien faire de sérieux pour la retrouver, ou pour s'assurer qu'on a raison de s'en passer, ce n'est pas être entièrement philosophe. Aussi bien voyons-nous tous les esprits, à notre époque, préoccupés de la question religieuse. J'ai eu raison de dire plus haut que le christianisme ne domine plus chez nous toutes les intelligences, mais il les inquiète. Il inquiète surtout les âmes. Serait-il donc d'un philosophe de ne donner aucune attention à ce grand mouvement ? Y a-t-il beaucoup de faits plus intéressants que cette puissance qu'a

la religion chrétienne de remuer ainsi ceux qui ne sont plus soumis à ses dogmes, et d'être si intimement mêlée aux âmes et aux choses que l'on ne peut soulever une question sans la rencontrer ni trouver un homme qu'elle ne touche par quelque endroit? Sur un fait pareil, le philosophe peut-il ne pas savoir à quoi s'en tenir? Là où tous ont des demivues, des soupçons, des lueurs indécises, ne faut-il pas qu'il tâche d'avoir une vue nette, claire et ferme? Il faut donc qu'il aborde la question religieuse, non pas à tout propos, non pas dans ces études spéciales, études de savant dont nous parlions plus haut; mais dans sa pensée intime, mais dans l'ensemble de sa philosophie il faut que la question religieuse ait une place, et je dirai même que pour son honneur il est bon que l'on sache où il en est de ce côté-là. Ainsi, dans quelque hypothèse que nous nous placions, la philosophie ne peut jamais être entièrement séparée de la religion. Ou la religion est douteuse, ou elle est reconnue fausse, ou elle est acceptée comme vraie. Douteuse, elle est l'objet des recherches du philosophe; fausse, elle n'est pas pour lui un objet de foi, c'est tout clair, mais elle reste une grande doctrine qu'il étudie et consulte; vraie, elle l'anime et l'inspire, le soutient et le retient, ou encore l'excite et le pousse. Il y a donc ceux qui cherchent, ceux qui nient et ceux qui croient.

En dehors de ces trois sortes d'état, je ne connais que l'indifférence, et l'indifférence en matière de religion n'est permise à personne, et au philosophe moins encore qu'à tout autre. Quand on cherche, on a une philosophie indépendante de la foi, mais qui marche vers elle ; quand on nie, on a une philosophie qui se fait sans la foi, mais qui ne dédaigne pas de profiter librement de ses enseignements; quand on croit, on a une philosophie qui se fait avec la foi, mais qui demeure distincte d'elle, c'est la philosophie chrétienne : nous avons expliqué sa nature, montré sa légitimité, déterminé enfin à quelles conditions elle est vraiment ellemême.

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