‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 79 sur 100 · IT · texte numérisé non relu

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Chaque siècle, et par là je n'entends pas précisément un intervalle de cent années bien comptées, chaque siècle a sa physionomie à part, son esprit, son rôle. En chaque siècle, une idée domine, qui inspire tout ce qui se fait. Sous cette inspiration les esprits travaillent librement, et les grandes œuvres sont d'ordinaire celles où l'idée du siècle, reçue dans une intelligence puissante, et fécondée par elle, se montre avec une éclatante netteté et une incomparable vigueur. Le caractère propre du

xvii' siècle, c'est la prédominance de l'idée de Dieu ; et, en philosophie, je ne la vois nulle part plus apparente et plus entière que dans les écrits de Malebranche. Tout plein de Dieu, Malebranche n'use de la réflexion que pour découvrir dans une plus vive lumière et montrer aux autres cette action de Dieu qu'il expérimente en lui-même et qu'il affirme avant de philosopher. Au nom et par le moyen de la philosophie que Descartes a restaurée, il veut établir la conception chrétienne de Dieu et montrer qu'elle est la seule vraie, la seule rationnelle. Par là, il est, en philosophie, le représentant le plus fidèle de l'esprit de son époque. Tandis qu'au môme moment un autre penseur, puissant et original, obéissant aussi à l'idée dominante du siècle, en abuse et la pervertit, lui la développe, si hardi et si téméraire qu'il semble souvent près de se perdre, mais toujours soutenu et ramené par ce bon sens chrétien qui corrige heureusement son système.

De notre temps, s'il y a une idée principale et dominante en philosophie, c'est l'idée de l'activité, de la fécondité, de la vie de l'univers. La nature apparaît au penseur ou comme un ensemble de forces vives, ou comme une force universelle trèsréelle et très-puissante. En nous-mêmes ce que nous saisissons le mieux, ce que nous proclamons le plus haut, c'est cette activité interne dont nous

avons l'énergique sentiment. Je remarque qu'un des mots le plus souvent répétés, c'est le mot d'organisme, un organisme vivant qui porte, cachés au dedans de soi, pour ainsi dire, et le principe et les lois de son développement, qui ne reçoit du dehors ni sa forme, ni la force vive, mais seulement des secours, des stimulants ou des limites, qui, en subissant une action étrangère, agit encore et se modifie en même temps qu'il est modifié ; enfin qui, bien différent d'un ouvrage d'art ou d'une machine, productions mortes d'une cause transitive, est à la fois, pour ainsi dire, l'œuvre et l'ouvrier. Car, c'est une force qui se déploie et s'épanouit par un développement tout spontané, en vertu d'une sorte de nécessité intérieure, inhérente à l'être même. Voilà le type le plus familier pour nous de l'existence et de l'activité.

Cette idée, on l'applique à tout, aux individus et à l'univers, aux choses de l'esprit comme à celles de la matière, au génie, aux langues, aux institutions, aux systèmes philosophiques, que sais-je encore? Il n'est rien que l'on ne se représente sous cette image, rien que l'on ne pense expliquer par là. Empruntée aux sciences naturelles, cette idée montre.bien la prédilection de notre époque pour ces sortes de sciences et la tendance à en transporter partout les applications ; mais, ce qui me paraît plus remarquable, c'est l'énergie avec laquelle cette

idée atteste que nous sommes profondément convaincus de la réalité et de la vie des êtres qui composent la création. D'ailleurs, le spectacle du monde de la conscience nous suggère la même conviction. S'il est vrai que le philosophe naturaliste, expliquant la force intelligente et morale à sa manière, renverse la personnalité, et méconnaît ou nie le libre arbitre par sa dynamique matérialiste, le philosophe mieux avisé qui consulte avec une plus docile attention la conscience, le vrai guide dans le monde intérieur, ce philosophe reconnaît un autre type d'activité, plus parfait que le premier; et, non content de voir dans l'âme humaine un organisme comme les autres, vivant et doué de spontanéité, mais soumis après tout à un développement fatal, il y voit une force consciente et maîtresse de soi, capable de commencer une série d'actes dont elle est la vraie cause, ce qui est assurément la manière la plus haute de concevoir l'activité : car c'est ajouter à l'activité la liberté, et tant qu'on n'en est pas arrivé là, il y a toujours du mécanisme dans le dynamisme même : la véritable cause motrice et efficiente, celle qui est vraiment initiale, c'est celle qui pense et qui veut, celle qui est douée d'intelligence et de liberté. Voilà comment l'idée de la liberté, mise dans une vive lumière par les analyses des philosophes spiritualistes, tempère les excès où peut entraîner l'idée d'organisme, si répandue,

grâce aux progrès des sciences naturelles, et au fond, ces deux idées prouvent également la conviction où nous sommes que les êtres de l'univers, spirituels ou matériels, sont réels et actifs. Ainsi, nous ne sommes nullement disposés à diminuer la créature, à la réduire à une sorte de demi-existence; elle n'est pas pour nous une ombre, nous entendons bien qu'elle soit un être, un être véritable, un être vivant, actif, agissant.

Mais, d'un autre côté, il ne faudrait pas croire que dans ce monde dont nous affirmons ainsi la réalité, nous ne cherchions rien que le monde même. Nous l'étudions avec ardeur et nous le connaissons chaque jour davantage ; chaque jour de nouvelles découvertes nous attestent en même temps l'inépuisable fécondité de la nature et l'admirable puissance du génie humain. Eh bien, quoi qu'on en dise, dans cette ivresse où le commerce de la nature jette les esprits, ils n'oublient pas entièrement le monde supérieur, et ils ont du moins des rêves où des apparitions idéales et de divins fantômes les séduisent encore. Les siècles qui attaquent et détruisent peuvent être athées ; mais dès qu'on veut édifier et refaire, on ne peut se passer de Dieu. De notre temps, le sentiment et le besoin de ce qu'on appelle maintenant le divin, se retrouve partout : sentiment vague, j'en conviens, besoin dont l'objet est mal défini, je l'avoue, et ce mot même, le divin,

misa la place du vieux mot clair et décisif, n'altestet-il pas que l'idée aussi est flottante et vaporeuse? mais du moins c'est un fait que les choses divines causent aujourd'hui à la plupart des esprits ou des regrets, ou des désirs, ou des inquiétudes; presque tous ont des réminiscences qui survivent à la négation ou. des pressentiments qui y résistent. Alors qu'arrive-t-il? ayant un très-vif sentiment de la réalité de l'univers et n'ayant du divin qu'une trèsvague idée, beaucoup d'esprits absorbent Dieu dans la nature ou dans l'humanité ; et il y en a môme qui ne voient plus en Dieu qu'un idéal, terme parfait de la pensée, sans existence réelle. Dans un tel état de choses, le devoir de la philosophie spiritualiste est tout tracé. Notre siècle est convaincu de la réalité des êtres matériels, elle y croit ; notre siècle parle sans cesse de l'activité et de la liberté humaine, elle en parle, et à meilleur escient que d'autres philosophies; enfin notre siècle aspire au divin, et elle travaille à rétablir l'idée de Dieu dans les esprits en montrant la présence et l'action divine dans cet univers réel et vivant, ensemble harmonieux de corps et d'esprits qui agissant véritablement et continuellement sur eux-mêmes et les uns sur les autres, produisent, ceux-là par un développement fatal, ceux-ci par le libre exercice de leurs facultés, les mouvements et les actes dont se composent la vie de la nature et celle de l'humanité.

Ainsi, tandis que dans Malebranche, le monde créé semble se retirer devant Dieu pour lui faire honneur, et finit presque par s'évanouir, nous, c'est par la foi la plus entière à la réalité positive et à l'activité vivante de la créature que nous prétendons raffermir la notion de Dieu; nous n'avons pas peur que la souveraineté du Créateur soit diminuée, parce qu'au lieu de peupler son empire d'êtres amoindris, nous y mettons des êtres véritables, pleins de vigueur et capables d'une vraie liberté. Si le bon sens du genre humain et le cri de la conscience, les progrès des sciences naturelles et les analyses des psychologues ne mettaient point hors de doute l'activité des êtres créés, il semble qu'à défaut de ces témoignages qui l'établissent en fait, il faudrait la supposer, car ce serait l'hypothèse la plus propre à faire éclater les souveraines perfections de Dieu. Voilà comment, poursuivant le même but que Malebranche, nous partons, pour l'atteindre, de principes tout à fait-opposés. Et nous pensons que chasser de sa philosophie le dogme de la passivité des créatures, ce n'est pas la détruire, c'est au contraire en extirper un germe de mort; et qu'y ramener la notion de la force active, c'est rendre aux grandes idées qu'elle contient leur vrai sens et leur salutaire beauté.

Telle nous parait être la tache de la philosophie en ce temps. Pour raccomplir, quelle méthode faut-il suivre? Il faut tout d'abord étudier les faits de conscience. C'est la vraie méthode philosophique, et partant elle convient à toutes les époques. Mais il y a des temps où il y a plus de danger à s'en écarter. Aujourd'hui assurément l'homme se répand si volontiers au dehors, qu'il risque fort de se méconnaître lui-même : sentant en soi l'activité et la vie, il lui arrive de n'en pas trouver la source au fond de son être; et il ne veut voir là qu'un flot de la vie universelle. Il nie qu'il y ait en lui d'autres forces que les forces physiques, et c'est à leur jeu harmonieux qu'il attribue son intelligence et sa volonté. Quand il se confond ainsi avec la nature, qu'il vienne à philosopher : dans cette philosophie nécessairement incomplète et fausse, il néglige, altère ou renverse les principes mêmes de l'existence, de la science et de la moralité. Veut-on réagir contre ces excès ou les prévenir, il faut ramener la pensée de ce monde extérieur où elle se dissipe et se perd, au monde intérieur, où elle se recueille et se retrouve. Voici des faits, aussi positifs, aussi incontestables que les phénomènes sensibles. Ces faits.

chacun les porte en soi, ces faits on ne les connaîl point par le dehors, il n'y a pas de sens qui les atteigne ; ils sont intimes, connus par le dedans, on en a conscience ; ils sont à vrai dire nous-mêmes dans les divers états où nous pouvons nous trouver, nousmêmes modifiés ou agissant de diverses façons. Les étudier, mais sérieusement, mais scientifiquement, c'est le premier devoir du philosophe. Malehranche parle très-bien du recueillement de l'âme en ellemême, et il excelle à en montrer la nécessité, à en recommander la pratique, à en déterminer les conditions. C'est de plus un admirable moraliste, et nous avons recueilli précieusement les vues si fines répandues dans tous ses ouvrages, et surtout dans la Recherche de La vérité. Mais si ses préceptes moraux et ses conseils mystiques ont une grande valeur, si ses descriptions et ses analyses doivent être mises à profit par le philosophe, toujours est-il que l'étude de l'âme telle qu'il l'a faite n'est pas suffisamment scientifique. Son amour pour la géométrie, les tendances idéalistes de son système, son préjugé sur l'obscurité de l'âme inintelligible à elle-même, tout l'empêchait de voir dans la psychologie une véritable science, et au moment même où ses réflexions morales, si justes et si vives, attestaient en lui une connaissance de lui-même très-profonde, il se refusait à regarder la conscience comme une connaissance au sens exact du mot. Pour nous,

nous avouons sans doute que Tâme ne se con- ^ naît point à la façon d'une vérité géométrique; nous avouons que dans ce sentiment intime qu'elle a d'elle-même, elle ne se saisit jamais comme un objet séparé d'elle-même ; et comment le pourraitelle? qu'elle ne se voit pas comme Dieu peut la voir, et qu'enfin elle n'a la connaissance ni de son fond ni des raisons dernières de son existence. Tout cela est incontestable, et si c'est là ce que Malebranche veut dire quand il parle de la substance ténébreuse de l'âme, nous n'avons rien à répliquer. Mais qu'à cause de cela l'observation des faits intérieurs ne puisse pas fonder une science véritable, c'est ce dont nous ne saurions convenir. L'opposition que Malebranche établit entre la connaissance des corps et celle de l'âme est chimérique. Il croit que nous connaissons mieux les corps que l'âme. Il dit que l'essence de celle-ci nous échappe entièrement, tandis que l'essence des corps nous est parfaitement connue. Mais Malebranche ne voit pas que ce qu'il connaît si bien des corps, ce sont leurs qualités mathématiques. Les corps réels avec leurs qualités réelles nous sont aussi profondément inconnus dans leur essence que l'âme même, ou plutôt, je me trompe, l'âme ayant conscience de soi, se saisissant non point seulement dans ses effets, mais dans la cause même qui les produit, l'âme en sait sur sa nature intime beaucoup plus que sur les

corps. Voilà la grande différence à remarquer entre la connaissance de la matière et celle de l'esprit, et elle est à Tavantage de l'esprit. Hors de là les conditions de la science sont les mêmes. Des deux côtés ce qui est donné, ce sont des faits, des faits sentis, faits particuliers et fugitifs ; et des deux côtés il s'agit de former avec la connaissance de ces faits une science, c'est-à-dire de découvrir l'essentiel et le général sous l'accidentel et le particulier, c'està-dire encore de transformer le fait en une notion, le sensible (intérieur ou extérieur) en intelligible, les données variables de la perception individuelle en un principe fixe ayant une valeur scientifique. Ce qui importe au physicien, ce ne sont pas les sensations en elles-mêmes, mais elles sont pour lui comme le signe de rapports intelligibles qu'il découvre en appliquant son esprit aux données des sens. Ce qui importe au psychologue, ce ne sont pas non plus précisément les perceptions de la conscience : tous ces détails où les poètes, les moralistes et les romanciers se complaisent, ne sont pour lui que les éléments de la science ; s'il les recueille soigneusement, c'est pour tâcher de connaître l'âme en général, c'est-à-dire la nature et l'essence de l'âme. Ainsi, ou il faut refuser à toutes les sciences de fait le nom de sciences, ou il faut accorder que la connaissance de l'âme peut devenir une science elle aussi, dès qu'elle est méthodiquement acquise

à l'aide de procédés analogues à ceux qu'emploient les savants dans leurs recherches. Or, c'est cette science régulièrement faite qui est le point de départ le plus sûr et même le seul légitime de la philosophie.

L'observation des faits n'est point chose facile. L'esprit étant faible, il n'y a point de connaissance distincte sans analyse ; l'analyse isole l'objet à étudier, et dans cet objet môme isole les différentes parties, les divers éléments. C'est la condition même de la science. Mais d'un autre côté, il ne faut pas, sous prétexte d'isoler un objet pour le mieux connaître, tellement changer ses conditions d'existence qu'il ne soit plus cet objet réel qu'il s'agit d'étudier, mais je ne sais quelle fantastique création de notre esprit ; car alors l'étude, au lieu d'être simplifiée, se trouve faussée d'avapce. N'est-ce pas ce qui nous arrive souvent en psychologie ? L'âme qu'on étudie est-elle bien l'âme réelle? La place-t-on dans son vrai milieu? N'altère-t-on point singulièrement ses conditions d'existence ? Ne lui substitue-t-on pas peu à peu un fantôme d'âme, fort simple, trèscommode à étudier, mais enfin un fantôme? Par exemple, c'est un fait que j'ai un corps, que je connais ce corps tout autrement que les autres, que je le sens à tout instant et que je ne fais pour ainsi dire qu'un avec lui. Commencer par supposer que ce corps n'existe pas, et me considérer moi-même

comme un pur esprit, n'est-ce pas me placer tout d'abord en dehors des conditions de l'humanité? C'est également un fait que je vis en société et que l'influence de mes semblables sur le développement de mes facultés intellectuelles et morales est très-grande : m'étudier comme si je me développais tout seul, comme si je devais au seul travail de mon esprit toutes mes idées, comme si la parole et l'action d'autrui ne jouaient pas dans l'éveil de ma raison, dans la formation même de ma personnalité, un rôle important, n'est-ce pas considérer, au lieu du vrai homme, un être inventé à plaisir, et n'est-ce pas m'exposer à de graves erreurs en exagérant ou en méconnaissant la vraie portée de mes facultés, que je n'ai pas voulu examiner dans le milieu où elles sont placées et dans les conditions d'existence qui leur sont faites ?

Ainsi il faut prendre l'homme tel qu'il est, et l'étudier tout entier. La conscience bien consultée nous apprend elle-même à ne pas nous renfermer dans le cercle étroit des connaissances directes qu'elle nous fournit. Chaque fait de conscience presque m'invite à sortir de moi. Car si c'est de moi que j'ai conscience, c'est de moi déterminé d'une certaine façon, de moi modifié par toutes sortes de causes extérieures à moi et agissant sur moi. La sensation est un fait de conscience ; mais la cause de la sensation est en dehors de moi. Me

voilà par la sensation mis en relation avec quelque chose d'autre que moi, avec mon corps, et, par mon corps, avec une foule d'autres corps. J'accepte le fait, sauf à l'expliquer plus tard, si je puis; j'ajoute foi à ce monde extérieur, sauf à mieux déterminer plus tard les conditions de la certitude sur ce point. Je me prends tel que je suis, c'està-dire en rapport avec un corps qui est mien, et, par suite, avec le monde physique. Je ne m'épuise pas à rechercher s'il ne se pourrait pas que cela ne fût point, pour m'épuiser ensuite à prouver que cela est. Non, mais je reconnais tout d'abord que cela est, et je travaille à éclaircir, à étendre cette connaissance première. Le champ est assez vaste pour ma curiosité. De même, il me suffit d'un regard sur moi-même pour reconnaître que par la conception de la vérité qui me domine, par la conception de la loi morale qui s'impose à moi, par l'idée de l'infini et de la perfection qui me dépasse, et surtout par les sentiments divers que ces objets, non encore définis par moi, produisent en moi, je me trouve en communication avec un monde supérieur, et qu'il y a là une action tout intime, mais certaine, s'exerçant sur mon esprit, sur mon cœur, sur ma volonté. Ici encore, que de choses obscures à éclaircir, que de choses vagues à préciser ! Mais parce que cette connaissance première est trèsimparfaite, je me garde bien de rompre tout d'à-

bord les liens qui m'attachent à « l'invisible divin ; i> je me garde bien de supprimer en moi la foi à la vérité, au bien et à la perfection. Ce serait méconnaître ma nature d'être fait pour la science, d'être moral, d'être religieux; et si je me plaçais volontairement en dehors des conditions d'existence qui me sont faites, serais-je sûr de pouvoir ensuite y revenir? Enfin je vis dans la société, et, bien loin de supposer par une fiction gratuite que je puis me passer d'elle, bien loin de m'étudier comme si en effet je me passais d'elle, j'observe l'action réelle que la société exerce sur moi et je tâche d'en mesurer la portée.

Mais c'est, dira-t-on, de la métaphysique. Je ne le nie pas, et je n'ai pas peur de la métaphysique. En toute science, il y a des principes, des données qui s'acceptent et ne se discutent pas. En philosophie, ce sont les principes mêmes du sens commun apparaissant dans les faits de conscience complets. C'est la foi naturelle à l'existence et du moi, et du monde extérieur, et des choses divines, et des autres hommes. Pourquoi rejeter cette foi pour se donner ensuite le plaisir d'établir entre le moi et le non-moi, comme on dit, un passage infranchissable ? Non : fidèle en cela au témoignage de la conscience, je me prends tel que je suis, c'est-à-dire en rapport avec mon corps et par là avec le monde extérieur, en rapport avec ce que j'appelle le monde

divin, en rapport avec mes semblables. J'apprends de la conscience à dépasser les limites de la conscience, et la métaphysique est ainsi mêlée à la psychologie dès le premier pas, parce que je ne veux pas scinder la synthèse primitive, mais l'accepter, pour Téclaircir ensuite au moyen de l'analyse.

La conviction de notre existence propre n'est donc pas la seule qui nous soit donnée avant tout travail de l'esprit. L'existence des corps, celle du monde divin, celle de nos semblables se révèlent aussi à nous, sans effort, sans raisonnement, par expérience. En effet, avant d'avoir de ces objets une connaissance nette, nous les sentons en tant que causes agissant sur nous. Voir une chose quelconque avec les qualités essentielles qui la constituent, c'est en avoir la notion, c'est connaître rationnellement. Subir l'action d'une cause et par là être averti de l'existence de cette cause, c'est sentir et connaître expérimentalement. Or, dans le sentiment que j'ai de mon existence et de mon activité interne se trouve indivisiblement la conscience de l'action exercée sur moi par les causes étrangères avec lesquelles je suis en relation : ne pouvant être un seul instant séparé de moi-même, je ne suis pas non plus séparé de ces agents, dont l'influence continue se fait sentir en moi. Je ne sais pas encore si ces actions diverses sont toutes nécessaires à mon

existence, si parmi ces liens il y en a dont la rupture anéantirait en moi l'être même, tandis que d'autres venant à être brisés, je pourrais continuer d'exister, mais dans des conditions différentes de celles où je suis maintenant. Je ne puis pas, pour le moment, décider ces questions. Ce que je sais, c'est que ces relations diverses existent en fait, que ces actions diverses sont subies et senties par moi, que les causes qui les produisent se révèlent à moi par là, que c'est vraiment une expérience, et que ces données de l'expérience ne doivent pas être un seul instant contestées : elles sont le point de départ de toute science.

Malebranche a très-bien vu qu'il fallait dès le début entrer dans la métaphysique, c'est-à-dire affirmer l'existence et en nous et hors de nous. Dès qu'il a dit : je pense, il est dans la métaphysique : en effet, je /je/zj-e quelque chose, voilà les idées, voilà Dieu. Mais il fallait ne pas supprimer l'action humaine et ne pas douter de l'existence des corps. Il fallait ne pas poser d'abord des principes hypothétiques : « Tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement existe. L'esprit doit être uni immédiatement à son objet. » Quoi qu'il en soit, Malebranche a eu ce mérite de voir que l'esprit ne peut jamais être complètement isolé en lui-même.

Ce n'est pas assez de ne pas mettre en doute

l'existence du monde matériel, celle du monde divin, celle de la société. Ce n'est pas assez d'accepter ainsi tout entières les données de la connaissance humaine au lieu de faire entre ces données un choix arbitraire et périlleux. 11 faut encore travailler à mieux connaître ces objets divers et en faire la science parallèlement à celle de l'âme.

Autant il est dangereux de confondre des études dont l'objet est différent et le domaine distinct, autant il est fâcheux de les tenir séparées complètement. Toutes choses étant liées dans l'univers, il y a une foule de points où les sciences les plus nettement limitées se rencontrent et doivent se prêter un mutuel secours. 11 en est des sciences comme des êtres : chacune a son individualité propre, mais entre toutes il y a harmonie. La difficulté est précisément, là comme ailleurs, de maintenir ces distinctions nécessaires et naturelles, et de retrouver cependant l'accord non moins naturel que cette variété cache et suppose. S'il en est ainsi, l'étude simultanée des sciences maintenues distinctes, mais unies, est un point essentiel de la méthode philosophique.

D'abord pour ce qui est de la connaissance des corps, c'est une chose certaine, et aujourd'hui généralement reconnue, qu'elle est nécessaire à la science de l'homme. Quand on exclut de parti pris toute recherche concernant l'organisme, qui cepen-

dant compose avec l'âme le vrai homme, comme le disait si bien Descartes, peut-on se flatter de connaître jamais la nature humaine telle qu'elle est? Est-on compétent dans toutes ces questions mitoyennes pour ainsi dire où le corps et l'âme sont engagés, si, très-familier, je le veux bien, avec la science de l'âme, on est entièrement étranger à celle du corps? Malebranche, en cela fidèle disciple de Descartes, alliait, comme nous dirions de notre temps, la physiologie à la psychologie. Lui qui par son doute spéculatif ébranlait notre foi naturelle à l'existence des corps sans bien réussir ensuite à la raffermir, lui qui, par son préjugé métaphysique sur l'inactivité des créatures, niait toute action réelle du corps sur l'âme et de l'âme sur le corps, il ne croyait pas cependant qu'on pût bien expliquer les opérations de l'esprit sans tenir compte des faits physiologiques, quelles qu'en fussent d'ailleurs la nature et la cause. Nous pouvons donc lui reprocher d'avoir supprimé, par une fiction arbitraire et fort dangereuse, l'une des données primitives de la connaissance humaine ; nous pouvons remarquer qu'en niant toute réciprocité réelle d'action entre le corps et l'âme, il s'est condamné à remplacer par des hypothèses téméraires un fait certain : mais du moins nous devons reconnaître qu'il n'a point méprisé la physiologie, et qu'il nous donne en cela un salutaire exemple. Ne partageant ni ce doute spé-

culatif ni ce préjugé métaphysique qui l'égarent, acceptant les faits tels qu'ils sont, ayant de plus à notre service les admirables travaux de la physiologie moderne, et pouvant profiter de ces grandes découvertes inconnues à Malebranche, ne sommesnous pas, en ce temps, placés dans les conditions les plus favorables pour rendre féconde Talliance des deux sciences qui traitent de l'homme? Entrer sincèrement et résolument dans cette voie, c'est comprendre la vraie nature des choses, les intérêts de la science et les nécessités de l'époque actuelle. Toutes les autres sciences, mathématiques ou physiques, doivent être connues du philosophe, je ne dis pas dans leurs détails (quel esprit y pourrait suffire?), mais dans leurs principes, dans leur méthode, dans leurs résultats généraux ^ Ici encore, Malebranche nous donne le précepte et l'exemple. Seulement il a pour les mathématiques une prédilection que je crois dangereuse. Ce qu'il dit de leurs avantages est excellent sans doute, et il parle, en homme qui s'y connaît, de leur rôle dans l'éducation de l'esprit et dans l'initiation aux spéculations métaphysiques. Mais quel danger n'y a-t-il pas pour le philosophe à demeurer trop volontiers dans le pays des abstractions ! Il y perd le sens de la réahté et il y prend le goût d'une méthode que la

1. C'est ce que montre très-bien le P. Gratry dans sa Logique, et surtout clans le dernier livre, les Sources,

science des choses réelles ne comporte pas. Qu'aux mathématiques il joigne donc l'étude du monde physique, non pour en déduire, comme le fait Malebranche, les lois générales de conceptions a pr/or/, non pour se donner le spectacle intérieur d'un mécanisme admirablement imaginé, mais pour connaître les choses telles qu'elles sont avec leurs lois telles qu'une sage induction les découvre, et pour avoir l'intelligence de ce Cosmos dont la science contemporaine pénètre chaque jour davantage la secrète ordonnance et la merveilleuse harmonie. Leibnitz, dans ses lettres à Wolf , parle de la nécessité pour le philosophe de connaître et d'approfondir les sciences, afin de porter dans la philosophie plus de rigueur, severiorem quamdam philosophiam, et il déclare que lui-même a été amené par ses considérations scientifiques sur le mouvement à la grande théorie philosophique des monades. Leibnitz a raison. Jamais la philosophie ignorante de la nature et des sciences qui l'étudient ne sera grande et forte.

Dans l'ordre moral et divin, Malebranche est un bon guide. La nécessité pour l'âme d'aimer les choses divines, pour les mieux connaître, est admirablement démontrée par lui ; et la méthode morale, si je puis dire, est très-bien décrite et pratiquée dans ses ouvrages : il apprend à l'âme à se recueillir en elle-même et à monter vers Dieu. C'est

du mysticisme, si l'on veut, mais ce mysticisme-là est nécessaire et bon. C'est celui de Platon et de saint Augustin qui, sans doute, furent de fermes esprits, en même temps que de grandes âmes. Il consiste d'abord à ne pas briser les liens naturels de l'âme avec la vérité et le bien, c'est-à-dire avec Dieu, puis à les resserrer, ces liens, par l'amour, la prière et la vertu. Assurément, s'il est utile et même nécessaire, pour bien philosopher, d'avoir la science de la nature, c'est une plus sainte, et si je puis parler ainsi, une plus indispensable nécessité d'avoir la science de ce monde divin avec lequel nous avons à notre insu même un continuel commerce.

Restent nos rapports avec la société. A prendre ce mot dans son sens le plus large, la société se compose, non pas seulement des hommes avec qui nous avons des relations directes, mais de tous ceux qui sont actuellement sur la terre et de tous ceux qui nous ont précédés. La science de la société embrasse donc trois choses. D'abord il s'agit d'examiner l'influence de nos semblables sur le développement de nos facultés: c'est une question à la fois psychologique et historique. Ensuite il s'agit d'étudier les grands faits sociaux et de découvrir les lois qu'ils supposent : c'est la question sociale proprement dite, à laquelle se rattachent tous les problèmes économiques, politiques, etc. Enfin, il s'agit de connaître le développement de l'humanité dans

les temps qui nous ont précédés et, en particulier, la marche de l'esprit humain en philosophie : c'est la question historique. Toutes ces connaissances, Malebranche les néglige ou les méprise. Il s'enferme et s'isole dans l'homme individuel. Sa foi de chrétien toute seule le fait sortir de cette enceinte étroite. Parce qu'il est chrétien, il admet que l'enseignement du dehors exerce sur l'esprit une grande influence, et à l'expérience intime il ajoute l'expérience de la foi. Parce qu'il est chrétien, il considère l'homme comme faisant partie de cette grande société qui s'appelle l'Église, et cette sociétélà, il en remarque le rôle providentiel et les lois générales, tandis qu'il tient à peine compte des autres sociétés et n'en parle qu'en passant. Enfin, parce qu'il est chrétien, il n'est pas 'complètement indifférent à tout ce qui l'a précédé : il y a un grand fait historique qui arrête ses regards, c'est la naissance et l'établissement du christianisme; il ne dédaigne pas non plus entièrement tout ce que les philosophes ont pensé avant Descartes, et avant lui; car, étant chrétien, il aime, il vénère, il étudie saint Augustin, et par saint Augustin il retrouve la tradition platonicienne. Ainsi, grâce à sa foi, il rentre en société et en communion avec les autres hommes. Mais ôtez-lui sa foi, il restera seul avec sa propre pensée. En dehors du christianisme, quelle importance attache-t-il à renseignement?presque aucune.

S'il n'était pas chrétien, il ne verrait pas que la raison, parole du maître intérieur, trouve dans la parole sensible de ces moniteurs que nous appelons nos maîtres, un secours nécessaire et mystérieux, il remarquerait à peine le rôle de la société dans réveil et le développement de notre intelligence. Voyez encore quel dédain il affiche pour tout ce qui regarde les sociétés terrestres : commerce, industrie, législation, gouvernement, tout cela l'occupe fort peu. S'il n'était pas chrétien, l'Église n'étant pas là pour attirer et arrêter ses regards au dehors, rien ne ferait exception à son injuste mépris. Enfin, comment traite-t-il l'histoire? Elle est pour lui sans intérêt; il ne fait grâce qu'à l'histoire du christianisme. S'il n'était pas chrétien, tous les faits historiques seraient enveloppés dans le même oubh, que dis-je, dans la même proscription. La marche de l'esprit humain à travers les âges, ses progrès et ses défaillances, les divers aspects d'une même question aux époques différentes où elle a été étudiée, la transmission de la vérité philosophique, tour à tour diminuée et obscurcie, ou au contraire agrandie et éclaircie, tout cela ne l'inquiète pas. Il ne soupçonne pas que dans cette société des grands esprits de tous les siècles, il puisse y avoir pour l'intelligence un secours et une force en même temps qu'un plaisir. S'il n'était pas chrétien, n'ayant aucune raison de connaître ou d'aimer saint Augustin plus

qu'un autre, avant Descartes il ne verrait ou ne voudrait rien voir. Que lui importe de savoir ce que Platon ou Aristote ont pensé? Ainsi, Malebranche manque entièrement du sens historique. C'est bien là l'esprit cartésien. Je n'ai pas à répéter ici comment cette brusque rupture avec la tradition philosophique et, en général, avec les choses humaines, a pu être utile et même nécessaire après la longue domination du péripatétisme scolastique et au sortir des folies de la philosophie érudite de la Renaissance. Je constate seulement le fait, et j'ajoute qu'aujourd'hui nous devons bien nous garder de suivre, sur ce point, l'exemple de Malebranche. Nous ne devons pas oublier en psychologie l'influence de la parole sur la pensée et, en général, l'action de nos semblables sur notre développement. Malebranche a beau se moquer de la maxime d'Aristote, elle est juste dans de certaines limites : deï yàp nKireveiv rèv ^xvQâvovroc. Nous devons réagir contre cette funeste erreur qui consiste à regarder l'âme comme une sorte de tout isolé ou de petit monde se suffisant à soi-même. Maintenons fermement l'individualité; mais condamnons et rejetons Vindwidualisme. En second lieu, nous ne devons pas être indifférents aux questions sociales qui s'agitent de notre temps. L'humanité dont nous faisons partie vaut bien la peine que nous tâchions de la connaître. Si les philosophes anciens, imbus des idées de leur

temps, se trompaient en regardant l'individu comme un rouage, comme un ressort dans le mécanisme de l'État, du moins ils avaient ce mérite de ne pas faire abstraction de la société dans leur philosophie. Aujourd'hui que les sciences sociales ont fait tant d'efforts et de prpgrès, serait-ce donc être philosophe que de les négliger comme si elles n'existaient pas? Ne faut-il point leur demander l'intelligence des problèmes économiques et politiques les plus graves, et s'emparer de leurs résultats les plus assurés, pour en tenir compte dans la solution de la grande question philosophique? Enfin, ce n'est pas dans un siècle où l'histcîire est si fort en honneur, qu'il serait permis de partager le mépris de Malebranche pour les recherches historiques. Il nous importe de savoir ce qu'a été l'humanité avant nous, ce qu'elle a fait, ce qu'elle a pensé. A part l'intérêt qu'offre en lui-même ce grand spectacle de notre passé, nous croyons que rien n'est mieux fait pour nous instruire; car, là comme ailleurs, l'isolement ne vaut rien.

En résumé, nous pensons que, pour bien philosopher, il faut rentrer dans l'âme et y trouver Dieu, comme l'a fait si admirablement Malebranche; mais qu'il faut étudier l'âme d'une manière plus méthodique qu'il ne l'a fait, et surtout avec plus de confiance dans la valeur scientifique de cette étude; puis, qu'il faut sortir de l'âme pour connaître la

nature, qu'il n'a guère considérée qu'en mathématicien, et l'humanité, qu'il a presque entièrement négligée. Une psychologie complète qui embrasse la synthèse primitive tout entière, et puis la science comparée, afin de descendre par l'analyse dans la connaissance des diverses parties de l'ensemble^^ voilà, selon nous, les deux points essentiels de la méthode : alors la métaphysique pourra travailler à la synthèse définitive.

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