‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 90 sur 100 · Leibnitz, Syst. nouv, de la nat · texte numérisé non relu

Leibnitz, Syst. nouv, de la nat

n'étant point des esprits, présentent néanmoins clans leurs opérations immatérielles, quoique non raisonnables, une image des actes de l'esprit. Malebranche se plaît à voir dans les insectes et même dans tous les animaux des emblèmes des choses morales. Il eût dû porter plus loin cette vue. Entendant les choses dans un sens plus relevé, il eût regardé les animaux, non comme des emblèmes inertes ou des figures mortes, mais comme des représentations vivantes de ce qu'il y a dans les esprits, représentations, non pas seulement de telle ou telle qualité, de telle ou telle vertu, de tel ou tel état des âmes, mais bien delà pensée même, et du sentiment, et de la volonté, en ce sens qu'il y a là en effet dans ces êtres réels quelque chose de réel qui est analogue à la pensée, au sentiment, à la volonté. A ce point de vue, il est clair qu'il faut admettre dans les animaux un principe immatériel. Mais où est donc la hardiesse d'une telle opinion, et qu'y a-t-il d'étrange à rapporter à un principe immatériel des phénomènes qui sont évidemment autre chose que de purs mouvements? L'âme des bêtes soulève des difficultés, je le sais: mais pour échapper à des difficultés, faut-il renoncer aux faits bien établis et aux inductions que ces faits suggèrent comme d'eux-mêmes ? Parce qu'il y a sur tel ou tel point des obscurités, faut-il fermer les yeux à la pure lumière qui brille ailleurs? Ainsi, on peut ob-

jecter que certains animaux coupés en morceaux se multiplient avec ces morceaux dont chacun est un individu nouveau, et on peut demander ce que devient le principe simple et immatériel qui animait le premier animal : mais qui nous dit que dans ces espèces inférieures où l'individualité est encore obscure, plusieurs substances simples ne sont pas réunies, sommeillant toutes, sauf une seule qui domine et mène tout, puis s'éveillant alors que des circonstances extérieuresviennent séparer les organes dont elles dépendent? Et quand d'ailleurs il y aurait là un insondable mystère, en quoi cela nous autoriserait-il à rejeter ce que l'expérience et la raison s'accordent à nous montrer comme vrai? De même encore, on peut s'inquiéter du sort du principe immatériel dans les espèces infimes, et se prendre d'une ironique pitié pour cette pauvre petite âme. Mais c'est chose puérile ; quand on regarde la nature sans ces préjugés, on se dit qu'après tout la puissance de sentir, si enveloppée et si faible qu'on la suppose, est déjà un bien, et on se plaît à la voir d'espèces en espèces se dégager des entraves qui la compriment, et sortir de l'imperfection primitive, jusqu'à ce qu'enfin elle se montre forte q,t puissante dans les animaux supérieurs. Puis ceux-ci, capables de sentir vivement, ont aussi la perception, la mémoire, l'imagination à son moindre degré. La raison leur manque. Mais

s'ils ne pensent pas, ils connaissent; s'ils n'inventent pas, ils se souviennent et assemblent des images; s'ils ne raisonnent pas, ils enchaînent leurs souvenirs comme nous enchaînons nos idées, et concluent par une sorte de mécanisme empirique comme nous concluons par logique ; s'ils n'induisent pas, ils ont des attentes machinales qui ressemblent à nos inductions. De même, s'ils ne sont pas capables de cet amour où entrent les idées, ils ont cependant des sortes de sentiments qui imitent les nôtres. Enfin, s'ils ne sont pas libres comme nous, ils veulent et se déterminent, toujours sous l'empire des sens, et ils ont une certaine initiative analogue à notre volonté et une certaine puissance de choisir qui n'est pas le libre arbitre, la liberté morale, éclairée par la raison et l'idée du bien, mais une sorte de liberté animale au service des sens et des passions. Ainsi, nous trouvons dans les animaux comme une ombre de ce que nous avons nousmêmes. Tout en eux a rapport aux choses sensibles ; aucune de leurs facultés ne dépasse cette sphère. Ils sont c( tout empiriques * » et incapables de science et de moralité. Il ne faut pas appeler esprit le principe immatériel que leurs actes attestent en eux ; mais on peut dire que c'est une âme d'une nature inférieure.

1. Leibnitz, Nouveaux Essais, avant-propos, et liv. IV, ch. xvii ; Monadologie, § 28 ; Principes de la nature et de la grâce, § 5.

Voilà comment nous concevons l'univers. Nous y trouvons une immense hiérarchie d'êtres, tous réels, tous actifs, tous agissants. Et que de formes de l'activité depuis la molécule jusqu'à la pensée ! Ce qu'il y a de mieux, c'est l'esprit, l'esprit qui se connaît et se possède, qui est pour lui-même et non pas seulement pour autrui, l'esprit auquel seul appartient ce grand et admirable caractère, la personnalité. Quel beau dessein n'entrevoyons-nous donc pas dans la création, oii par une série d'êtres de plus en plus déterminés et de plus en plus parfaits, l'univers semble s'acheminer vers la personnalité ! En voici d'abord l'apparence et l'ombre ; puis l'ébauche-et l'annonce : dans l'homme elle éclate. La voilà avec tousses traits constitutifs, mais non point parfaite : chaque homme peut et doit la perfectionner en soi, et il peut y avoir au-dessus de l'homme des esprits où elle soit à un plus haut degré. Enfin, dans les êtres les meilleurs, elle est encore infiniment éloignée du modèle idéal et réel dont elle se rapproche sans cesse, je veux dire de Dieu.

Telle est la continuité qui apparaît dans les êtres créés ; et cette loi de la continuité, ainsi entendue, ne supprime pas les intervalles entre les genres; elle ne tend pas à confondre ce qui est réellement distinct ; elle ne ramène pas tous les types à un seul type primitif qui irait se comph'quant de plus en plus ; elle ne fait pas sortir tous les êtres d'un

être élémentaire qui par une nécessité mécanique se transformerait et se perfectionnerait de règne en règne, et d'espèce en espèce. Elle place en dehors de la série des êtres le modèle suprême, et elle montre la série des types naturels, très-distincts entre eux, le reproduisant avec une perfection croissante, quoique toujours infiniment distante de lui. Elle laisse subsister d'espèce en espèce de profondes différences, de règne en règne d'infranchissables barrières. Mais e41e nous fait voir dans les derniers représentants d'une classe l'annonce des caractères de la classe suivante ; et si ces anticipations que la science constate, rendent parfois difficile à l'œil de l'homme le discernement net du genre auquel appartiennent les choses où elles se rencontrent, la raison n'en est pas troublée, maintient les limites, les croit clairement connues de Dieu, et admire l'art divin qui les dissimule. Enfin l'esprit demeure à part, supérieur à tout ce qui n'est pas lui ; mais ce qui est au-dessous de lui l'exprime, l'annonce, en offre l'image de moins en moins lointaine ; et si cette manière de concevoir la nature la relève, assurément elle ne diminue point l'esprit. Ne donne-t-elle pas, au contraire, de son excellence une idée plus haute et plus exacte? car elle consiste à faire comprendre que rien ne peut subsister sans avoir au moins quelque analogie avec l'esprit, que la perfection des choses se mesure à leur ressem-

blance avec l'esprit, et qu'ainsi l'esprit, principe vraiment incomparable, original, éminent, est précisément ce à quoi se compare tout le reste.

Et maintenant, laquelle de ces deux conceptions fait le plus d'honneur à la divine Providence, d'un monde composé, comme le veut Malebranche, de « substances mortes, » où tout n'est que figures et mouvements, ressorts et « jeu de machine, » ou d'un monde peuplé de forces vives, et même d'âmes, formant une belle hiérarchie, et se rapprochant, à mesure qu'elles sont moins imparfaites, de la personnalité dentelles nous offrent l'ombre ou l'ébauche sans jamais l'atteindre?

Ce serait être bien injuste envers Malebranche que de ne pas rappeler ici les pages éloquentes où il parle des esprits. Ce serait en même temps être bien ingrat : car on ne peut lire ces pages sans un plaisir exquis et un profit sérieux. Là on apprend que la Providence « se sert aussi bien pour l'accomplissement de ses desseins des causes libres que des causes nécessaires, » et que c'est même ce qui manifeste avec le plus d'éclat sa puissance et sa sagesse. Là on voit combien est beau cet amour de choix par lequel les esprits s'attachent à leur Créateur, et

comment ils trouvent dans cet amour éclairé et libre du vrai biea leur perfection et leur félicité. Là on se convainc que tout en ce monde est disposé pour servir aux esprits ou d'épreuve ou de salutaire châtiment, puis qu'après cette vie, les conséquences de leurs actes subsistant éternellement. Dieu mérité ou perdu devient le souverain bien des bons ou le souverain mal des méchants. La conclusion de tout cela, c'est que le gouvernement des esprits est ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'œuvre de la Providence. Le mal lui-même a sa place dans le plan divin et rehausse la sagesse qui le fait servir à l'éternel dessein. Toutes les difficultés s'aplanissent , toutes les ombres disparaissent, quand on contemple les esprits fidèles à Dieu, lui rendant en union avec Jésus-Christ, le Yerbe incarné, un hommage digne de sa perfection infinie. C'est là la principale et suprême fm pour laquelle tout le reste existe. Dieu l'atteint, et par des voies simples ; c'est le triomphe de son infaillible et parfaite sagesse.

D'où vient donc qu'après avoir lu et médité ces belles pages où les merveilles de la Providence sont exposées avec un charme quelquefois si pénétrant, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'inquiétude? Pourquoi ces vérités mises dans une si vive lumière ne nous contentent-elles pas ?

D'abord, Malebranche a beau parler admirable-

ment des esprits : le vice radical de son système gâte toujours ce qu'il en dit. 11 les conçoit comme entièrement dépourvus d'efficace. On est donc sans cesse tenté de lui reprocher son inconséquence, soit quand il a l'air de leur accorder quelque pouvoir, ce que sa théorie de la cause ne lui permet pas, soit au contraire, quand il atténue ou supprime leur action, ce qui renverse la morale et la Providence. Nous n'avons pas à insister de nouveau ici sur ce que nous avons remarqué dans l'étude de la volonté. Malebranche voit qu'une âme bien réglée est belle de la beauté de l'ordre auquel elle se conforme ; et il dit que cette conformité pour être méritoire doit être libre. Mais il ne voit pas ce qu'il y a d'énergie dans ce libre attachement à l'ordre, il ne voit pas assez Texcellence « d'un cœur vigoureux qui aime et qui veut puissamment ^ » Et parce que les esprits, tels qu'il se les représente, n'ont tout au plus qu'une demi-activité, et manquent de ce je ne sais quoi de vif, de fort, de vraiment personnel, qui doit en être le trait caractéristique, la Providence qui les gouverne semble, dans ce système, moins digne d'admiration. N'aurait-elie donc mis dans les esprits eux-mêmes qu'un semblant d'amour et de volonté? N'y conserverait-elle que des apparences de vie? Songeons que les êtres moraux ne sont, comme tous les autres, que des

1 . s. François de Sales, Lellres (à Madame de Chantai, 2 nov. 1C07). T. u. 28

causes occasionnelles : la sagesse souveraine se réduirait-elle, ici aussi bien que dans la nature, à disposer avec régularité des mouvements qu'elle produit elle-même directement?

Ceci nous conduit à une seconde critique. Malebranche est très-attentif à justifier la sagesse de Dieu ; il s'occupe peu de la bonté. La théorie de la généralité et de la simplicité des voies est pour beaucoup dans ce fâcheux oubli. Mais je pense que l'erreur fondamentale sur la nature de l'esprit n'y est point étrangère. Ces âmes sans efficace propre et sans réalité véritable sont traitées par la Providence comme des choses ou comme des idées. Leurs sentiments, leurs souffrances, leurs misères, qu'est-ce que tout cela, pour que la sagesse divine en tienne compte dans ses arrangements? Voyez-la s'avancer, pour ainsi dire, et contemplez ses démarches régulières et majestueuses : qu'elle prenne garde, ditesvous, il y a ici une âme qui sera brisée, et là, une autre âme qui sera blessée, une âme vivante, capable d'aimer, capable de souffrir. Qu'importe, vous répondra-t-on, qu'importe, pourvu que l'œuvre totale fasse honneur à la sagesse de son auteur? Or, si les âmes n'avaient point été dépouillées tout d'abord de leur activité et de leur vie réelle, serait-il possible d'en faire si bon marché ? Mais d'un autre côté reconnaissons-nous bien le Dieu véritable dans celui qu'on nous montre? Nous concevons en Dieu

une bonté qui dépasse infiniment la nôtre, bonté exquise, tendre et ardente, gracieuse et libérale : ici nous la cherchons en vain. Oh! qu'il vaudrait bien mieux s'incliner devant d'impénétrables mystères et avouer qu'en plus d'un endroit nous ne comprenons rien au gouvernement divin, que d'en tenter des explications qui risquent de le rendre moins respectable ou moins aimable! Il n'est pas étrange que les desseins de Dieu nous passent, et, si nous nous reposons, malgré certaines apparences, sur sa sagesse infaillible et son inépuisable bonté, nous faisons une chose très-raisonnable. Rien ne peut nous autoriser à critiquer la conduite de celui que nous savons infiniment parfait. La lumineuse et ferme connaissance que nous avons de sa perfection souveraine nous rassure contre tout ce qui pourrait nous troubler; et en nous pénétrant bien de ce qu'est notre créateur et notre maître, nous arrivons à ne plus rien rencontrer qui embarrasse notre foi ou étonne notre confiance. Dieu est parfait : cela nous suffit. L'aveu de notre ignorance est donc très-philosophique et très-sage. Mais, s'il est vrai que les faits en apparence les plus contraires à la bonté créatrice ne peuvent en obscurcir l'idée, il est vrai aussi que cette idée dissipe les systèmes les plus ingénieux s'ils sont en opposition avec elle. Oui, en dépit de tel ou tel détail qui me choque, parce que je n'en comprends pas

le sens, je crois Dieu parfaitement bon. Mais en présence d'une doctrine philosophique je me comporte tout autrement qu'en présence de l'œuvre divine. Si l'on me présente quelque explication qui mette en péril la bonté souveraine, je la rejette. Si dans un système bien lié d'ailleurs et non sans beauté, on prête à la Providence des duretés choquantes, je refuse de me rendre. Je ne veux point pour mon Dieu d'une sagesse qui rétrécit son amour et resserre les entrailles de sa miséricorde. Je nie que ce soit là la perfection de la sagesse. Je me défie de toute théorie qui sacrifie un des attributs divins ou le laisse trop dans l'ombre. A Malebranche qui semble ne voir que la sagesse, j'oppose sans cesse la bonté. Jusque dans la permission du mal, il faut que j'entrevoie l'amour: autrement je déclare les expHcations insuffisantes. J'aime à entendre parler de ces convenances, ou, comme dit saint Thomas, de ces bienséances divines, decet, sans lesquelles ni la souffrance, ni l'erreur, ni le péché n'existeraient : mais il faut que je soupçonne qu'il sied à la bonté même de permettre ces choses, et alors seulement je reconnais et j'adore la sagesse. Tant qu'on ne va pas chercher jusque dans la bonté la dernière raison du mal, tout ce qu'on dit peut être judicieux ou brillant, mais demeure forcément incomplet et ne touche point. Or, il n'y a qu'un moyen démontrer dans l'existence même du mal la preuve d'une

merveilleuse bonté, c'est d'insister sur la nature de l'esprit ou de la personne morale. Mais cette nature môme, la comprend-on bien quand on commence, comme Malebranche, par poser en principe l'absolue impuissance des créatures? Arrêtons-nous donc un peu sur un aussi grave sujet, profitant de ce que Malebranche a vu nettement et dit fortement, mais nous défiant de l'entraînement systématique qui lui a fait négliger de si claires et si importantes vérités.

La nature, avec sa belle hiérarchie et ses lois variées, est l'œuvre et l'expression de l'intelligence. Elle a été pensée, puisqu'elle existe, et elle est faite pour être pensée. Dans un livre, la pensée sortie de l'intelligence vivante de l'auteur sommeille , pour ainsi dire, dans la matière qui l'enveloppe, jusqu'au moment où une autre intelligence vivante vient l'éveiller. Il en est de même de la nature. Dieu l'a faite intelligible: mettez devant cet ouvrage divin une âme raisonnable : elle entrera en acte, et ces règles pleines de sagesse, et ces dispositions savantes, et cet art exquis, tout cela sera connu ; la beauté intelligible de l'univers sera comprise, la raison de l'être pensant aura saisi les raisons des choses. Le monde matériel n'existe donc que par la pensée et pour la pensée. Il est destiné à exercer les esprits \

1. u II y a dans ces créatures non raisonnables des merveilles qui servent h exercer la raison. » (Leibnitz, Théodicèe, II, § 124.)

mais lui-même ne pense point. Les esprits, au contraire, pensent : ils s'aperçoivent eux-mêmes, et ils aperçoivent ce qui les entoure; ils comprennent qu'ils sont et ce qu'ils sont, ils comprennent que les choses existent et en connaissent l'essence. De là leur éminente dignité. Un seul esprit, comme dit Leibnitz,vaut tout un mondée Ainsi le plan divin se découvre à nous, et nous entrevoyons la vaste ordonnance de l'univers. Aux degrés inférieurs, là où la pensée actuelle et vivante n'est point, tout est signe de la pensée divine, et tout est pour l'homme invitation, excitation à penser; dans l'homme, il y a plus et mieux: l'homme pense lui-même; il n'est pas seulement intelligible, il est intelligent et raisonnable. Il a de lui-même une conscience claire, connaît la vérité et le bien, et dispose librement de son activité. « Il n'a pas seulement la perception des ouvrages de Dieu, mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemble , quoiqu'on petit ^. » Telle est sa dignité. Il est une personne. Voilà donc le terme où aboutit la série des êtres, terme relatif qui se déplace en quelque sorte : car, si bien des degrés nous mènent de l'être brut à la personnalité, la personnalité elle-même (nous l'avons vu tout à l'heure) admet un nombre indéfini de degrés. Dès que les trois caractères qui la constituent

1. Discours de métaphysique, § 36. (Foucher de Careil. 1857.)

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