‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 91 sur 100 · Leibnitz, Princ. de la nat. et de la gr · texte numérisé non relu

Leibnitz, Princ. de la nat. et de la gr

se rencontre, elle existe. Seulement, la conscience peut être plus ou moins claire, la raison plus ou moins puissante, la liberté plus ou moins dégagée d'entraves. Mais la personnalité, même très-imparfaite , s'élève au-dessus de tout ce qui la précède, et, une fois qu'elle est atteinte, on peut dire que la raison pour laquelle le reste existe, est trouvée.

La personnalité est donc quelque chose d'excellent. Si l'on est bien persuadé, le plan de la Providence s'éclaircit.

En effet, sans la personnalité, il n'y a ni science ni ordre moral : les vérités éternelles et les lois de l'immuable justice subsistent assurément; mais il n'y a point d'êtres capables d'y conformer leurs jugements, leurs sentiments, leurs actions ; il n'y a point d'êtres qui puissent penser, aimer et agir à la façon de Dieu. Or, sans la liberté, la personnalité n'est point. La liberté est donc la condition de ce qui fait la beauté et l'excellence de l'univers. Mais la liberté, dans l'être créé, est sujette à l'effort, et se forme dans la lutte : qu'il y ait des luttes difficiles, terribles même, mais que le monde ne soit pas privé de cette chose excellente, une âme libre grandissant par l'effort et se rapprochant de Dieu par les vigoureux combats de la vertu! La liberté créée est capable de s'égarer : qu'elle s'égare, mais que la malheureuse puissance de pécher fasse le mérite des bons, et amène dans ceux qui pèchent ces

énergiques retours au bien et ces réparations qui surpassent merveilleusement le mal accompli ! Sait-on bien tout ce qu'il y a de grandeur dans le libre choix d'une âme qui s'attache à la vérité et à la justice, y conforme ses jugements, ses sentiments, ses actions, et se façonne avec un art infatigable et des peines infinies selon le modèle idéal de toute perfection? Sait-on le prix de ces efforts et l'éclatante beauté de l'œuvre accomplie? Dans le mal rejeté, dans la tentation repoussée, dans le vice vaincu, connaît-on ce qu'il y a de mérite? On ne pense pas assez à ces choses, on ne contemple pas assez le monde moral, et on n'en connaît pas la splendeur. Si on en avait la vision claire, toute l'économie du plan divin se révélerait à l'esprit.

Il ne faut pas demander pourquoi Dieu a rendu l'œuvre de la liberté si difficile. Nous ne sommes point juges des conditions du combat. Il suffit que nous sachions que nul ne périt que par sa faute et que chacun après la lutte est traité selon ses mérites. Or, nous savons d'une manière très-certaine qu'il en est ainsi : nous le savons, parce que c'est un éternel principe de justice, et que Dieu ne peut pas manquer d'agir selon la justice. L'agent moral, comme toute créature, n'a aucun droit à l'existence ; mais dès qu'il existe, l'empire souverain que Dieu a sur lui ne peut pas justifier un traitement injuste à son égard. De même que dans l'univers matériel

certains principes mathématiques ou métaphysiques, fondés sur l'essence divine, dominent et règlent la liberté du Créateur ; de môme dans le monde des esprits la loi morale ou la loi de justice, qui a son origine dans la nature divine, règle la conduite de Dieu à Tégard des êtres moraux. Autrement la toute-puissance serait folie et despotisme. Nous devons donc affirmer que Dieu observe toujours ces deux lois, à savoir que nul ne se rend coupable et condamnable que par sa faute, et que chacun reçoit selon ses œuvres. Ce n'est pas, comme dans le mythe d'Er l'Arménien, Minos ouRhadamanthe, mais c'est notre conscience et notre raison qui nous crient: « La faute en est à celui qui choisit, Dieu

est innocent. Atrîa éXoaévou, 0-ôç ($' àvoûzioç. »

Mais ce qu'il faut admirer ici, ce n'est pas seulement l'exacte et froide justice, c'est encore, c'est surtout la bonté. Dieu a voulu que cette chose si belle et si bonne, je veux dire une âme capable d'aimer et de vouloir, existât par un effet de sa vertu créatrice, et ainsi ce qui, de soi, n'est rien, par l'action de Dieu, non-seulement est quelque chose, mais agit librement, peut se déterminer au bien, se donner à Dieu, aimer et vouloir Dieu. Que cela est admirable ! et qu'il est bon, celui qui de rien a fait cet être si excellent ! Et puis voyez : quel soin ne prend-il pas de former et de soutenir notre liberté! Chacun a une histoire intérieure, trop peu remar-

quée, où la Providence divine se montre plus clairement encore, s'il est possible, que dans la nature, et assurément avec plus de douceur et de tendresse. Au dehors, ce sont mille circonstances bienfaisantes qui influent sur notre vie morale ; au dedans, ce sont de secrètes exhortations, de saints attraits pour le bien, de vives répulsions pour le mal, une perpétuelle action de Dieu sur nous, avec des précautions et des ménagements infinis pour ne pas blesser notre liberté. Celui qui est quelque peu attentif aux spectacles de la conscience, sait de quelle manière inimitable Dieu touche l'âme, dans le secret endroit d'où partent les résolutions, et comment il meut ce ressort délicat sans le briser. D'un autre côté, qui peut dire jusqu'à quel point chacun est responsable de ses actes? qui est capable de faire la part des causes qui augmentent ou diminuent la liberté? Et dès lors, comment apprécier avec justesse et précision ce qui se fait de bien ou de mal moral? Comment oser critiquer le gouvernement divin, prétendre que Dieu devait faire plus pour celui-ci, épargner à celui-là telle épreuve trop rude, en un mot soutenir plus efficacement notre pauvre liberté et justifier par là la sévérité de ses jugements? Présomption insensée ! Dieu seul sonde les reins et les cœurs. Dieu seul connaît avec une infaillible exactitude ce que chacun a pu et ce que chacun a fait, Dieu seul évalue à sa juste valeur le mérite et la

faute. Ainsi nous ne connaissons point les détails du gouvernement divin, mais les lois absolues qui y président nous rassurent contre les apparences troublantes et nous garantissent que la sagesse, la justice et la bonté n'y sont jamais cboquées.

C'est en observant les mêmes maximes qu'il faut considérer l'autre vie et le traitement qui y est réservé aux bons et aux méchants. Il est très-vrai que la vie présente est inexplicable si rien ne la suit, et que la Providence ne peut être justifiée si tout finit pour l'homme à la mort. Mais si dans la manière de concevoir la vie future, on ne tient compte que des exigences d'une prétendue sagesse, en sorte que l'on prête à Dieu une bonté étroite et une justice équivoque, les conséquences éternelles des actions humaines dans cette vie ultérieure, loin de justifier la conduite divine, la rendent tout à fait inexplicable ou plutôt entièrement choquante. N'arrive-t-il point à Malebranche quelque chose de semblable?

Les raisons par lesquelles il prouve l'immortalité de l'ame sont très-solides, et c'est vraiment une chose regrettable que ces Entretiens sur la mort où il établit avec tant de force la nécessité morale d'une autre vie, soient si peu connus : il y a là, avec beaucoup de remarques précieuses, une vue très-nette de cette vérité importante, à savoir qu'une âme faite pour connaître et aimer, œuvre d'un Dieu sage, n'a pas à redouter l'anéantissement, qu'elle ne peut

non plus recevoir ces transformations diverses que subit la matière, et qu'enfin, ayant pour objet la vérité et le bien, choses éternelles, inépuisables, divines, elle y trouve, si elle le mérite, un repos sans fin, de même que si elle s'en détourne volontairement, elle en demeure sans fin privée par sa faute, et trouve son éternel et terrible châtiment dans la privation de ce qui devait être sa perfection et sa féhcité. Tout cela est à recueillir et à méditer. Mais au moment où Dieu apparaît comme un juste juge réalisant avec une infaillible sûreté et une irrésistible puissance le rapport entre la vertu et le bonheur, rapport nullement arbitraire mais fondé sur la loi éternelle de l'ordre immuable ; à ce moment même je ne sais quelle ombre fâcheuse vient nous cacher les divins attributs dont nous admirions l'éclat : les merveilleux artifices de la sagesse infinie semblent n'avoir pour effet que de restreindre le nombre des âmes fidèles et heureuses ; et on dirait que dans l'irréparable perte des autres elle trouve un cruel plaisir ^

1. Ici je n'aborde pas encore la question théologique. Par le bonheur de l'autre vie ou la récompense des bons, je n'entends donc pas ici la vision héatifique (ou vue de l'essence divine elle-même), laquelle est au-dessus de la nature, et dépasse infiniment tous les droits de la vertu à la félicité. J'entends un bonheur naturel, causé, avant tout, par une connaissance rationnelle de Dieu plus complète qu'en cette vie, par un amour plus vif, et par le repos de l'âme définitivement fixée dans le bien. Par la perte éternelle des méchants, j'entends un malheur, causé, avant tout, par des remords, plus cuisants qu'ici-bas, par l'horreur de se sentir l'objet de la réprobation du Juge

Assurément, quand une âme est très-pure, et se fait une très-haute idée de ce que la créature doit au Créateur, elle ne peut jeter les yeux sur le monde sans être frappée du peu de place que Dieu tient dans la pensée et dans l'amour des hommes: plus elle contemple l'ineffable beauté de la perfection souveraine, mieux elle comprend la laideur du péché, et plus la négligence même lui paraît coupable. Elle peut donc déclarer que le mal abonde sur la terre et que la plupart des hommes se perdent. Mais pour tempérer la sévérité de ce jugement, cette âme doit regarder la bonté de Dieu. Alors elle ne sent point diminuer son horreur pour le mal, tant s'en faut, puisqu'au contraire la contemplation de la divine bonté méconnue et outragée augmente son indignation et sa tristesse. Mais elle se dit qu'après tout elle ne connaît point le fond des cœurs ^ ; qu'elle ne peut mesurer la violence des tentations et les ressources de chacun, faire la part de l'ignorance invincible et des influences inévitables, voir en un mot les âmes à nu avec leurs intentions et leurs efforts; qu'elle serait bien hardie d'ôter à Dieu les moyens d'agir invisiblement sur les cœurs; et que

infaillible, par la haine même du bien et do Dieu dont l'âme se détourne librement et irrévocablement : je ne parle pas encore de la privation de la vision béati figue.

1. Malebranche l'a reconnu dans un très-beau passage que nous avons cité dans notre première partie, chap. viii, p. 500. Mais il l'oublie quand il s'agit de l'autre vie.

si le plan de l'univers moral, arrêté par des raisons de sagesse et de bonté qui nous échappent, semble porter que le règne de la vérité et du bien ne doit avancer que peu à peu dans l'humanité, au milieu de mille luttes et de mille traverses, elle n'a cependant aucun droit de condamner sans pitié, ni de croire immanquablement perdus les hommes pris en particulier. Alors elle ressent pour eux une compassion immense et une tendresse généreuse et bienfaisante : elle voudrait éclairer ces aveugles, guérir ces malades, soutenir ces infirmes, réveiller ces endormis, ressusciter ces morts. Elle comprend qu'il faut protester contre l'iniquité, maudire le vice, flétrir le mal sous toutes ses formes: mais elle sent qu'il est mieux encore de secourir les âmes qui souffrent, de se dévouer à leur service, et de surmonter ainsi le mal par le bien. Ce qu'elle souhaite et tente de faire. Dieu sans doute le fait, et sans cesse, et parfaitement. Dieu surmonte le mal par le bien. Penser cela, ce n'est ni faire fléchir l'inflexible règle du devoir, ni faire espérer à ceux qui commettent le mal l'impunité, ni enfin déprécier en aucune manière les nobles efforts de la vertu et les héroïques aspirations des âmes d'élite vers la perfection. Non, le devoir reste ce qu'il est, sans accommodement ni complaisance qui en corrompe l'austère pureté; le châtiment est assuré aux coupables, sans qu'une indulgence débonnaire puisse

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jamais les y dérober ; la vertu demeure une lutte difficile, sans qu'on ait sous aucun prétexte le droit de refuser le combat; et la perfection même est saintement obligatoire pour les âmes qui reçoivent le divin appel, sans qu'elles puissent justifier leur paresse ou leur lâcheté en objectant que la divine miséricorde se contente de peu. Dire que Dieu surmonte le mal par le bien, et se garder, à cause de cela, de décider du nombre des âmes irrémédiablement perdues, ce n'est donc ébranler aucun principe, et c'est avoir foi jusqu'au bout dans la bonté infinie.

Nous ne prétendons pas que Dieu doive à la fin ramener à lui toutes les volontés, quelle qu'ait été pour elles l'issue du combat en ce monde : ce retour universel des âmes humaines au bien supposerait une série d'épreuves incompatibles avec le sens de la vie présente ; l'espoir ou plutôt la certitude du retour final rendrait illusoire le châtiment promis aux méchants, et en définitive une sorte d'heureuse fatalité plutôt que le libre arbitre déciderait alors de l'éternelle destinée des âmes. Elles font elles-mêmes en ce monde leur choix, choix libre, choix irrévocable : si, au sortir de l'épreuve, elles ont la haine du bien, si elles donnent par un acte délibéré et pleinementvolontaire leur préférence au mal, c'en est fait d'elles. Mais quelle grave et triste chose que cet écart éternel de la liberté créée se dé-

tournant du bien, c'est-à-dire de Dieu son principe et sa fin, et se fixant dans le mal ! En vain dirait-on que, la vertu ayant une excellence devant laquelle une multitude d'actions mauvaises peut être comptée pour rien, la quantité des méchants importe peu : je répondrais que, s'il est très-vrai qu'un seul acte de vertu est d'un prix incomparable, il est trèsvrai aussi que la quantité des bons ou des méchants ne saurait être indifférente, puisqu'il s'agit des âmes. Comment donc laisser croire que Dieu consent aisément à la perte d'un esprit fait pour l'aimer? Et puis, répétons-le encore, qui peut déterminer ce que chacun a de lumière et de force pendant l'épreuve décisive qui s'accomplit en cette vie? Dès lors, qui osera dire, malgré les apparences, s'il y a beaucoup d'âmes définitivement vaincues ? Soyons sévères quand il s'agit de nous juger nous-mêmes ; et songeant à tous les secours que nous recevons de Dieu pour pratiquer la vertu, ne décidons pas trop vite que nos fautes sont sans gravité et que, s'il nous arrive de préférer le mal au bien, ce n'est pas une préférence entièrement délibérée et pleinement volontaire. Mais, d'un autre côté, ne prenons pas sur nous d'affirmer qu'il y a beaucoup d'âmes qui, en toute connaissance de cause et dans la plénitude de leur liberté, préfèrent définitivement le mal au bien, et sortent de l'épreuve avec la haine de Dieu. Et d'ailleurs, pouvons-nous savoir si Dieu n'a pas le

moyen d'achever, dans l'autre vie, l'œuvre de purification et de salut à peine ébauchée à la mort, pour tant d'hommes surtout que les convenances du plan universel n'ont pas permis de placer en ce monde dans des conditions favorables? Non, il ne faut pas grossir facilement le nombre des âmes inguérissables ^ : il faut s'incliner en tremblant devant l'impénétrable secret de Dieu; il ne faut pas tenter une explication, employer une image, dire une parole qui représente Dieu se complaisant dans le spectacle d'une multitude d'êtres raisonnables et libres éternellement détournés de lui. Je n'ignore pas que la justice divine est belle dans ses rigueurs, et qu'en faisant souffrir le mal à ceux qui font le mal, elle répare l'ordre, et que cette réparation de l'ordre est belle. Je sais que Dieu, devenu en une certaine manière « le souverain mal » de ceux qui ne veulent pas de lui, est encore beau et adorable. Mais pourquoi Dieu voudrait-il que le plus grand nombre de ses créatures échappassent éternellement à son action bienfaisante pour ne subir que l'action de sa justice?

Agrandissons donc nos conceptions. Pensons qu'il y a d'autres êtres raisonnables que nous, plus parfaits, plus heureux. Multiplions le nombre des fidèles adorateurs de Dieu sans craindre de

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