‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 95 sur 100 · Saint Paul. Ep. aux /»o)h., ti, W · texte numérisé non relu

Saint Paul. Ep. aux /»o)h., ti, W

456 TROISIÈftIE PARTIE. — CHAPITRE Y.

der de donner pour des dogmes de foi des opinions ou même des imaginations particulières, propres à inspirer aux âmes soit d'excessives terreurs, soit une trompeuse sécurité. Mais ce qu'il est bon de savoir, c'est que sur tous ces points les théologiens les plus illustres et les plus autorisés émettent ou permettent, soutiennent ou défendent d'admirables conjectures pleines d'élévation, très-propres à sauvegarder la justice de Dieu, et même très-miséricordieuses. Qu'on n'en parle pas à tout propos dans des exhortations toutes morales, destinées à exciter le zèle des chrétiens : cela se conçoit. Mais n'en rien dire dans une exposition philosophique où le péché originel et l'Incarnation servent d'explication au dessein universel de la Providence, c'est ce qu'on ne comprendrait pas, si l'on ne savait l'influence exercée au xvii^ siècle par le jansénisme, même sur les esprits qui n'en acceptaient pas les propositions expressément condamnées.

C'est cette étroitesse et cette dureté de l'esprit janséniste que je retrouve partout dans les conceptions théologiques de Malebranche. La grâce, cette chose si excellente qui a un si beau nom, si doux, si attrayant, prend ici, par moments, je ne sais quoi de dur, et pendant qu'on me fait admirer avec quelle sagesse Dieu la dispense, je ne puis m'empêcher de remarquer dans cette sage distribution une parcimonie mesquine qui me semble indi-

gne de la suprême Bonté. V Église , dans laquelle j'aime à distinguer avec les théologiens l'âme et le corps, en sorte que je lui puis donner de vastes proportions dans l'espace et dans le temps, l'Église m'est ici présentée comme une assemblée très-restreinte où n'entre qu'une portion infiniment petite de l'humanité. Le Ciel, où je me plais à considérer la surabondance de la divine bonté, est ici extrêmement resserré par une sagesse que je ne m'explique guère, et quoique assurément une récompense si disproportionnée avec nos mérites soit une pure grâce S je m'étonne que Dieu semble mettre sa gloire à être avare de ce grand don. Le Purgatoire, admirable invention de la justice et de la miséricorde saintement conciliées, semble ici ne tenir aucune place dans le système des choses: on nous dit bien que la crainte salutaire de ces peines terribles doit nous inspirer des sentiments de pénitence, on ne nous montre pas quelle carrière immense ce lieu d'expiation ouvre à la bonté du Créateur, qui là, par mille moyens à nous inconnus, peut purifier tant d'âmes si tard et si imparfaitement changées ici-bas, et poursuivre avec une infaillible sûreté l'œuvre du salut commencée dans les angoisses de la mort. Non : de tout cela on

1. Une récompense est dite à la vertu : cela, c'est justice-, mais le ciel que Jésus-Christ nous promet^ dépasse nos mérilcs, comme nous l'avons (lf''jà remarqué, p. \\\, n. 1.

ne dit rien ; on aime mieux nous montrer sans cesse V enfer ^ regorgeant des victimes du péché; et tandis que certains théologiens veulent que la miséricorde, conservant jusqu'au bout ses droits divins, s'exerce dans Tenter même pour y adoucir quelque peu les peines éternelles, oq semble se complaire dans le spectacle de ces tourments effroyables, et l'on y précipite avec un calme étrange, au nom de la sagesse souveraine, la plus grande partie de l'humanité.

Mais de la terre elle-même on fait un lieu de supplice: on prétend que le genre humain, qui l'arrose de sueurs et de larmes, la traverse sous le coup d'une absolue malédiction. On regarde la concupiscence et l'orgueil comme les uniques ressorts de la société, et l'on ne voit dans l'histoire du monde qu'un perpétuel conflit de passions mesquines ou terribles. Les hommes alors sont comme une troupe de condamnés à mort, s'agitant dans un sombre cachot, et attendant leur tour. Quelques-uns, acceptant avec humilité par la grâce de Jésus-Christ ce sort si triste, se préparent pour l'autre vie la délivrance et l'éternelle félicité. Tout le reste se perd.

1. Je sais que dans la langue théologique le mot enfer désignant la privation de la vision béatifique ou de la vue face à face de Dieu, on peut dire que l'enfant mort sans baptême, par exemple, est en enfer, bien qu'on admette qu'il jouit d'un certain bonheur naturel. Mais précisément je reproche à Malebranche de ne faire jamais ces distmctions, et l'enfer qu'il prodigue est toujours ou semble toujours être pour lui un lieu d'épouvantables supplices.

Vuiiité, Iblie, misère, crime, voilà ce monde. Est-ce Lieu là l'œuvre de Dieu ? Est-ce là le sens des choses? Ah! que nous aimons bien mieux considérer l'hisloire tout entière comme l'éducation de l'humanité sortant peu à peu de l'enfance et marchant vers la virilité. Et il nous semble qu'elle est encore dans sa jeunesse. Nous la regardons comme un seul homme qui va, sous l'œil do Dieu, avec le secours de Dieu, grandissant toujours à travers bien des épreuves: souvent vaincu, il s'arrête et recule, mais il se relève, recommence le combat, et il avance. Ou bien, ce qui est plus exact, nous regardons l'humanité comme une grande famille dont les membres dispersés tendent à se rapprocher: les dissensions sont nombreuses et terribles ; mais du moins dans ces querelles, les caractères se trempent; et puis les plus avancés travaillent à l'éducation de ceux qui sont arriérés, et peu à peu la lumière gagne, apportant avec elle la justice et la paix. En définitive, c'est la vérité qui est la reine du monde ; et c'est à établir son empire par les libres efforts des hommes que tout concourt. Les individus qui travaillent à ce grand ouvrage disparaissent et reçoivent ailleurs leur salaire. Mais enfin la conquête du monde avance, et le règne de la vérité s'étend et s'affermit. Or, le règne de la vérité, c'est le règne de Dieu; et dans ce monde où Jésus-Christ a paru. Dieu ne règne que par Jésus-Christ. Tout

ce qui est lumière est bon, et vient de Dieu, et va à Dieu : la science est bonne, la philosophie est bonne. Tout ce qui est force morale ou esprit est bon aussi, et vient de Dieu, et va à Dieu : l'industrie qui dompte la matière est bonne, l'art qui la transfigure est bon, les institutions sociales quand elles sont pénétrées de justice sont bonnes, l'autorité légitime et la liberté réglée sont bonnes. Oui, dans toutes ces choses humaines il y a un rayon divin; aucune d'elles ne mérite notre mépris ou notre indifférence; par elles toutes le règne de Dieu, vérité et bien, se propage et se consolide. Mais rien ici-bas n'a son achèvement, rien ici-bas n'a toute sa force et sa vigueur, rien n'a vraiment son intégrité naturelle et son entière efficace, si Jésus-Christ ne s'en mêle. C'est que notre état n'est pas celui de la pure nature, et notre monde est un monde réparé par THomme- Dieu. Ne croyons donc pas que les choses aient rien à perdre à être rattachées par de solides liens, visibles ou cachés, à Jésus-Christ lui-même. Cela au contraire les relève, et leur rend toute leur vertu. C'est à Jésus-Christ de régner. Qu'il s'avance donc à travers l'humanité, resplendissant de beauté et de grâce, qu'on admire sa démarche ravissante, et qu'il règne. Specle tua et pidcliritudine tua ùiiende, prospère procède, et regnaK Mais encore une fois qu'on

l. Psalm. xLiv, 5.

ne nous rapetisse point le plan divin. La portion de l'humanité visiblement attachée à Jésus-Christ est encore petite: pourquoi? c'est le secret de Dieu. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le progrès est la loi de la créature, et Dieu dans l'établissement de son Eglise a voulu que cette loi fût observée. Mais l'avenir est à Jésus-Christ; et dans le présent même et dans le passé, il a pour lui bien plus que quelques âmes sauvées à grand'peine d'un naufrage universel ; je l'ose dire, il a pour lui le grand nombre, relié à lui par des liens que nous ne voyons pas, sauvé par des moyens qui nous échappent; et sa grâce, gratin Dei Salvatoris nosiri, sa grâce qui a apparu pour tous les hommes, apparuit omnibus hominibus, semblable à la lumière pénétrante du soleil, s'insinue partout, opère partout, exerce partout une merveilleuse influence dont les effets, cachés maintenant à nos yeux, mais révélés sans doute dans l'autre vie, nous raviront d'admiration et nous rempliront de reconnaissance et d'amour.

Quand nous regardons les choses avec ces pensées, les misères de ce monde ne nous révoltent plus: elles nous inspirent une immense pitié, un généreux désir de les soulager selon notre pouvoir, elles ne nous paraissent point en opposition avec la divine bonté. Les triomphes apparents du mal et les défaites de la vérité ne nous scandalisent plus : ce spectacle nous cause une juste et salutaire indi-

gnation contre les coupables, il ne nous rend point mécontents de l'ordre de l'univers. Les luttes auxquelles l'humanité est condamnée, et ce mélange de bien et de mal jusque dans les choses les plus saintes, ne nous étonnent plus : cette vue anime notre courage, et nous remplit d'une humble défiance pour nous-mêmes; et puis, nous nous redisons sans cesse que Dieu seul connaît les intentions de chacun et les juge, que, malgré tout, son règne avance dans l'ensemble, et que d'ailleurs la mesure parfaite, la vérité sans ombre, la justice sans mélange, la vertu sans raideur, l'amour sans défaillance, tous ces biens exquis dont nous avons l'idée et le désir, nous seront donnés dans la réalité, si nous le méritons, non pas en ce monde où la condition des choses ne les comporte pas, mais dans l'autre vie, alors que l'épreuve sera finie pour nous et que nous trouverons dans la connaissance, dans l'amour, dans la possession de Dieu même une sainte et très-heureuse fixité. Ainsi les occupations de la vie présente ne nous paraissent point en contradiction avec notre destinée future : elles la préparent ; et nos espérances éternelles ne nous détournent ni ne nous dégoûtent du présent: elles nous encouragent, et nous soutiennent dans la lutte virilement acceptée et virilement poursuivie. Alors tout se tient à nos yeux; et "nous comprenons comment l'ordre physique et l'ordre moral, l'ordre de la naiare et l'or-

dre de la grâce sont liés ensemble. Le plan de la Providence divine, entrevu dans sa grandeur et dans sa riche unité, nous confond, nofis charme, nous console, nous fortifie. Nous rapportons tout à Jésus- Christ, non point pour tout déprécier, pour tout diminuer, pour tout détruire, mais pour tout relever, tout agrandir, tout vivifier. Nous ne voyons pas en lui le chef d'un petit troupeau, pris au milieu de la grande masse des hommes corrompue tout exprès pour mieux faire éclater l'art infini qui en sauve quelques-uns: nous le regardons comme le vrai roi de l'humanité entière, nous reconnaissons partout sa puissante et bienfaisante action, et nous gardant bien de supposer indiscrètement à son empire les bornes de notre ignorance, nous proclamons avec joie son universelle et efficace souveraineté.

Cette critique de Malebranche paraîtra bien sévère. Peut-être même la trouvera-t-on injuste. On pourra nous demander si nous avons oubHé ces paroles qui sont de Malebranche : « La grâce ne détruit pas la nature, mais la suppose et la perfectionne.» On pourra dire aussi que Malebranche a très-bien vu le lien qui unit l'ordre physique et Tordre moral, et puis ces deux ordres ensemble et Tordre surnaturel. Nous le savons, et nous l'avons montré dans notre exposition. Il y a plus, en écri-

vant les pages qui précèdent, nous nous sommes servi plusieurs fois des expressions de Malebranche lui-même, et bien que nous nous en soyons aperçu, nous n'avons rien retranché de notre discussion, nous n'avons affaibli aucune de nos critiques. Et pourquoi donc? la raison en est simple. Que de fois déjà n'avons-nous point remarqué que la philosophie de Malebranche, puisée aux sources les plus hautes, animée de l'esprit platonicien et chrétien, toute pénétrée de pensées morales et religieuses, abonde en vues excellentes, en traits exquis, et qu'on ne peut s'en approcher sans s'y plaire, s'y plaire sans profiter, et que la meilleure manière de profiter de ces richesses c'est de se les assimiler ! Mais que de fois aussi n'avons-nous pas signalé les inconvénients et les périls du système qui sans cee^ compromet cette belle philosophie, et même la gâte par l'exagération de certaines vérités ou l'oubli où restent certaines autres non moins importantes ! Ces défauts nous les avons relevés dans toutes les théories de Malebranche : ils se retrouvaient ici dans la théorie de la Providence, aussi apparents, et plus choquants, s'il est possible, qu'ailleurs ; nous les avons notés avec une extrême vivacité, et condamnés sans ménagement. L'inefficace des créatures, la généralité des voies, mal entendue, un rigorisme janséniste, autant de taches dans cette doctrine si souvent belle: il fallait les effacer, et nous

l'avons fait. Malebrancbe ne laisse entre les mains (3e la Providence que des causes occasionnelles, ombres de causes, ombres d'êtres : nous avons voulu que Dieu maniât des êtres réels, de vraies causes, œuvres de sa puissance créatrice, agissantes ellesmêmes, et dans les esprits, libres d'unevraie liberté. Malebrancbe entendant la grandeur et la sagesse a sa manière, néglige trop la bonté : nous avons montré qu'il n'y a ni vraie grandeur ni vraie sagesse sans bonté, et nous avons de toutes nos forces défendu la toute bonne, toute douce et tout aimable Providence contre des théories qui la défiguraient. Mais vraiment c'est une chose dangereuse que de prétendre « faire agir Dieu selon ce qu'il est. » Qui donc peut se flatter de ne pas lui prêter des vues humaines? Malebrancbe a vu le danger, l'a signalé, et puis s'y est jeté avec une imperturbable témérité. Jamais philosophe n'a eu plus que lui l'ambition de rendre compte des desseins du Créateur, et nul ne s'est senti plus assuré d'y avoir réussi. Grande et importante leçon pour tout homme qui pense î II se défiait des images qui troublent et obscurcissent l'esprit, et ne voulait, en parlant de Dieu, consulter que la pure idée de l'être parfait: ces images sensibles l'ont obsédé malgré lui, et elles l'ont trompe. Il répétait qu'il ne hut pas humaniser Dieu, et voilà que, dans ses spéculations audacieuses, il est la victime des illusions qu'il condamnait. Qu'est-ce donc,

en effet, que cette impuissance où est le Créateur de faire autre chose que des machines, et des substances mortes, comme s'il ne dépassait qu'à peine les Hmites de l'industrie de l'homme? et qu'est-ce aussi que cette préoccupation d'artiste, prêtée à Dieu, ce souci du bien faire, ce soin presque inquiet de travailler selon les règles? qu'est-ce enfin que cette attention scrupuleuse à sauvegarder en tout la dignité, la noblesse, la majesté? N'avons-nous pas vu Dieu « soutenant majestueusement le caractère de la Divinité et laissant périr son ouvrage plutôt que de faire pour le secourir une démarche qui marquerait peu de sagesse et trop de complaisance pour la créature. » On dirait que semblable à la fois aux écrivains du grand siècle et au grand roi qui y préside, ce Dieu se gêne, si l'on peut parler ainsi, pour être fidèle à la règle et à l'étiquette. Soucieux du fini de son œuvre, il oublie parfois d'être bon pour mieux faire éclater sa sagesse ; et dans la crainte de se compromettre par trop de condescendance, il devient cruel pour ses créatures. Etranges aberrations ! Mais nous, à notre tour, parlant de cette divine bonté trop négligée par Malebranche, n'avons-nous pas employé des images inexactes, des métaphores trompeuses, des expressions peu dignes de Dieu ? En ces matières, pouvons-nous faire autre chose que «bégayer?» Ce sont là de ces grandes vérités dont il faut «parler sobrement, d selon le

mot de Malebranche lui-même. Quand il s'agit de l'infini, ni notre langage ne peut rendre dignement ni notre pensée saisir complètement l'inépuisable réalité. Nous disons à la fois trop et trop peu, nous avons l'air de mettre aux prises les uns avec les autres les attributs divins, nous semblons diviser la divine nature. Appliquant à l'Être parfait les mots qui désignent nos qualités, nous risquons de ne lui en laisser que l'ombre en voulant les épurer, ou de lui attribuer quelque excès en prétendant les porter à la perfection. Résignons -nous donc à ignorer beaucoup quand nous parlons de Dieu: c'est sagesse. Et néanmoins il y a des choses dont nous sommes certains. Dieu est puissant, Dieu est sage. Dieu est bon, et nous ne pouvons nous faire une idée trop haute de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté. Nous avons dans nos âmes l'image lointaine, mais vive encore, de ces divines perfections ; nous en découvrons dans la nature et dans l'histoire la trace manifeste; et si nous connaissons trop peu le plan de la Providence pour n'y rien trouver de mystérieux, d'inexphqué, d'incompréhensible, nous en savons assez pour admirer la beauté du dessein, et adorer avec une amoureuse confiance la souveraine Bonté.

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