CHAPITRE VI
Nous ne pensons pas qu'on puisse chercher à la morale un plus solide fondement que celui que lui a donné Malebranche. L'ordre immuable, éternellement pensé, éternellement accompli par Dieu, souverainement parfait, qui connaissant son infinie perfection, l'aime d'un amour infini, et jugeant des choses d'après leur perfection relative, les estime et les aime selon leur prix, voilà bien l'origine véritable de toutes les notions morales; et celui-là est vertueux qui se conforme à l'ordre, et celui-là se conforme à l'ordre qui juge des choses comme Dieu en juge, et les aime comme Dieu les aime, qui par conséquent aime Dieu par-dessus tout, et tout le reste selon sa valeur.
Il ne faut pas dire que donner à la morale ce fon-
dément divin, c'est méconnaître son indépendance et admettre à tort que pour avoir l'idée dutlevoir il faut avoir préalablement l'idée nette deDieu. Une telle critique est injuste. De ce que « la réalité des vérités éternelles est dans Tentendement divin, » il ne suit pas que nul ne conçoive ces vérités sans connaître explicitement Dieu même. Avant que nous soyons remontés à l'origine première des principes, ils sont inexpliqués, et leur existence tout idéale suppose quelque autre chose ; mais même à l'état de pure idée, ils s'imposent à l'esprit avec évidence, et leur autorité est entière. Il en est de même des vérités de morale. La loi du devoir, non encore rattachée à Dieu, est inexpliquée dans son origine métaphysique ; mais elle n'en apparaît pas moins comme la règle de notre volonté, et elle commande à la conscience avec une autorité sans appel. Tant il est vrai que Dieu, même non reconnu, nous éclaire et nous instruit î Seulement il y a entre la morale et la géométrie, par exemple, cette différence que la géométrie sans Dieu est non-seulement certaine mais complète, tandis que la morale sans Dieu est nécessairement incomplète quoiqu'elle ait la certitude et l'autorité sur tous les points qu'elle peut établir. Et elle est incomplète, non-seulement parce que certaines parties y manquent, mais encore parce que, dans ses prescriptions les plus graves et les plus belles, le souffle divin est absent.
Elle est inanimée, étant abstraite : l'amour de l'ordre n'étant point explicitement l'amour de Dieu même, n'a ni la même élévation ni la même profondeur ni la même vivacité ; la vertu n'est pas pénétrée de l'esprit qui vivifie ; et parce que Dieu est, je ne dis pas rejeté, ce serait un crime, mais ignoré seulement, elle n'a ni tout son éclat ni toute sa chaleur ni même toute sa pureté. Voilà ce qui est vrai théoriquement, sans parler de la pratique où l'on trouverait des choses si fortes à dire sur la nécessité de ne pas séparer la morale de la notion de Dieu. Malebranche a compris tout cela admirablement, et, sans rien ôter à la loi du devoir de son autorité, sans faire découler les notions morales de quelque précepte religieux ni même de la foi expresse en Dieu, il a rejeté pour la morale une chimérique indépendance et maintenu les liens qui la rattachent à la métaphysique et à la religion.
Mais on peut lui adresser une autre critique. A la façon dont il conçoit la morale, il est clair que Dieu est le véritable modèle de l'homme : rien de mieux. Seulement il faudrait montrer nettement que l'homme a une nature à lui, une nature propre, «une nature vraiment humaine ^ Pour se rapprocher autant que possible de la perfection souveraine, l'homme doit travailler à se rendre parfait, parfait
1. Voyez la Philosophie du Devoir, de M. Ferraz, liv. IV, ch. iv.
comme Dieu, en ce sens que son suprême idéal est Dieu même, mais parfait en tant qu'homme, parfait d'une façon humaine, en ce sens que sa nature d'homme doit être développée et réglée le mieux possible. Admettez l'ordre surnaturel et la grâce : il n'en sera pas moins vrai que s'il y a pour l'homme des vertus proprement surnaturelles qui l'élèvent au-dessus de sa nature, les vertus morales, même relevées par la foi, consistent dans la perfection de la nature humaine elle-même, et que d'ailleurs l'homme, transfiguré, transformé, rendu participant de Dieu, étant encore et étant toujours l'homme, il doit être perfectionné d'une certaine manière qui lui est propre, qui ne convient qu'à lui. Au-dessous de la perfection absolue, fin dernière de nos aspirations, il y a donc la perfection relative à notre nature ; il y a un type idéal d'excellence conçu par Dieu pour cette créature d'une espèce particulière qui est l'homme; et c'est ce type que nous sommes tenus de réaliser par nos efforts, chacun à sa façon, selon les conditions qui lui sont faites, selon les circonstances où il est placé, selon les facilités ou les obstacles qu'il rencontre. Il y a donc des devoirs humains : devoirs qui découlent de notre qualité d'êtres raisonnables et libres, et qui en ce sens nous sont communs avec tout ce qu'il y a d'esprits ; mais devoirs déterminés particulièrement par notre condition particulière,
et spéciaux dans leur forme ou leur mode à notre humaine nature. Or, c'est là ce que Malebranche méconnaît ou néglige trop. Il traite Thomme à peu près comme s'il avait la nature divine elle-même. Non que nos faiblesses et nos misères soient oubliées dans sa morale, ni même que l'usage à faire des sens et des passions pour le bien échappe à sa perspicacité. Mais malgré cela ou plutôt en cela même, si on y regarde de près, on voit bien que l'idéal proposé à l'homme dans son système, c'est proprement Dieu même et la vie de Dieu. 11 veut que l'âme soit directement et uniquement appliquée à Dieu ; et il ne tient presque pas compte de la forme particulière que doit prendre, dans Tâme humaine, le service de Dieu. 11 oublie la terre, le plus qu'il peut, et trouvant que ce qui rapproche le plus de Dieu et ressemble le plus à Dieu, c'est la vie du méditatif, sans cesse occupé à consulter la Raison et n'aimant qu'elle seule, il fait de la vie méditative le type même de la vertu. En vain cherchez-vous dans sa morale des règles précises touchant les détails pratiques, humains : vous y voyez un soin merveilleux et des attentions pleines de délicatesse pour sauvegarder les droits de la souverain^ Raison ; mais vous ne trouvez pas la solution que vous voulez avoir. Si vous prétendez être homme, on ne vous apprendra pas ici ce qu'il faut faire. On vous enseignera comment il faut s'y prendre pour être ange,
j'allais dire Dieu, malgré les faiblesses de Thumanité ; on vous dira ce qu'il faut faire pour être homme le moins possible avec un pauvre cœur de chair, faible et grossier. En un mot, c'est le mysticisme que vous trouvez partout respirant dans cette morale. Du mysticisme, il en faut sans doute ; car il faut à l'âme humaine la lumière et le souffle de Dieu ; et malheur à elle si, ténébreuse et sans Dieu, comme dit Platon, elle s'enfonce dans la matière ou languit en elle-même ! Malheur à elle si la pensée de Dieu ne domine pas et n'inspire pas tous ses actes ! Mais le mysticisme ne suffit pas à tout, par la très-simple raison que Dieu nous a faits hommes, placés sur la terre au milieu d'autres hommes. Et si certaines âmes entièrement détachées des choses de ce monde, ou plutôt ne les voyant et ne les aimant que transfigurées d'une manière divine, nous donnent le spectacle admirable d'une vie supérieure, de la vie des purs esprits, ce sont là des échantillons du ciel propres à confondre nos grossièretés, et à dissiper nos illusions toutes matérielles, en nous mettant sous les yeux ces angéliques réalités; mais là n'est point la règle. Hommes, nous avons à vivre d'une vie humaine, encore bien qu'elle soit vertueuse ou même sainte, et la morale mystique, si excellente qu'elle soit, n'est pas toute la morale.
Le sage de Malebranche est dans une union étroite avec Dieu et tâche de l'honorer comme il faut ; sou-
mis à l'autorité légitime en qui il reconnaît et adore la puissance de Dieu même, il tient son cœur haut en toute occurrence : rien ne l'éblouit, rien ne l'effraie, rien ne l'attache. C'est très-bien. Mais j'ai peur que ce sage ne se dégoûte trop de la vie active qui lui paraît vaine; j'ai peur que, tout ce qui n'a pas avec Dieu un rapport direct étant méprisable à ses yeux, il ne devienne incapable d'apprécier la grandeur des choses humaines et ne cesse de s'en occuper; j'ai peur enfin que ces créatures impuissantes et profanes qui l'entourent ne le trouvent indifférent et insensible, prêt à les supprimer dans sa pensée où il ne veut laisser que Dieu seul. Mais s'il va jusque-là, ce n'est point seulement la condition-humaine qu'il oublie, c'est un devoir commun à tout ce qui est capable d'aimer, qu'il méconnaît. Il n'y a point de créature, si sainte qu'elle soit, qui ait le droit de ne pas aimer de cœur les autres créatures raisonnables avec qui elle est en société. Et chez ceux qui ici-bas ont été vraiment saints nous trouvons une vigueur et une tendresse de cœur que n'affaiblissent ni les austérités ni le renoncement absolu à tout ce que les hommes estiment et recherchent. Dans les emportements de leur amour pour Dieu, ils semblent sacrifier la créature et la compter pour rien ; mais voyez-les à l'œuvre, et pénétrez si vous pouvez dans le fond de leur âme, vous verrez quelle ardeur de charité et quelle
généreuse passion de faire du bien, Tamour de Dieu allume et entretient en eux. Dans Malebranche, c'est un principe de métaphysique, que la créature ne fait rien et à vrai dire n'est rien ; c'est un principe de morale, qu'il ne doit y avoir d'amour véritable que pour Dieu. Le mênle système qui bannit de l'univers la réalité créée chasse de l'âme tout amour réel pour les créatures. En vain Malebranche nous parle-t-il sans cesse de charité. Le dirai-je? je trouve jusque dans cette charité je ne sais quelle sécheresse. Cet amour se surveille trop, de peur de dépasser la mesure ; il n'y a point d'effusion parce qu'on est toujours retenu par quelque scrupule : ne s'attachera-t-on pas à la créature? ne l'aimera-t-on pas plus qu'elle ne le mérite? n'offensera-t-on pas Dieu qui seul mérite tout notre amour? Avec ce soin de ne pas sortir des règles, avec cette sévère attention sur soi-même, est-on encore capable d'aimer? Prenez à la lettre tous ces préceptes, observez en toute rigueur ces prescriptions, vous vous rétrécirez le cœur, et vous y tarirez la source de l'amour. A Dieu ne plaise que j'attribue à Malebranche ces excès! ce serait commettre une erreur, et me rendre coupable d ingratitude envers ce philosophe dont les écrits m'ont tant de fois charmé et ravi par une secrète et exquise douceur; mais, de même que son Dieu semble oublier la- bonté pour ne montrer que la sa-
476 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Yl.
gesse, de même lui, dans sa morale, règle si bien l'amour selon Tordre, qu'on se demande si l'amour ne s'évanouit pas; et, quand il a tant à cœur de nous rendre sages, on est tenté de lui dire : si votre Providence est excellente pour Dieu, mais pas trop bonne pou*r nous, votre morale est excellente pour Dieu et, si l'on veut, pour nous, mais pas trop bonne pour les autres. Elle est excellente pour mettre dans notre âme une belle harmonie, excellente pour nous rendre conformes à l'ordre, excellente pour faire de nos âmes un spectacle digne du regard de Dieu. Elle est encore excellente pour nous, en ce sens qu'elle nous procure de solides jouissances et nous assure la félicité. Mais elle n'est pas trop bonne pour les autres : car elle ne nous permet pas d'avoir pour eux un sentiment d'amour véritable; elle nous met en défiance contre tout ce qui unit les hommes ici-bas. Elle ne veut pas que nous prenions intérêt à ce qui se passe dans ce monde deux fois profane et par l'imperfection de sa nature et par la corruption du péché; elle déclare inutiles, dangereuses et même coupables, la plupart des occupations des hommes purement hommes, elle nous dégoûte des plaisirs des arts, des soins du commerce ou de l'industrie, des affaires politiques, des relations sociales, en nous montrant partout ou une chose vaine, ou un péril, ou une faute; elle ne se contente pas de transfigurer, si je puis dire, nos
affections par Tamour divin : elle tend à les détruire ; elle ne se borne pas à mettre au-dessus de tout la vie divine de l'âme intimement unie à son principe : elle tend à supprimer tous les intermédiaires. Mais en cela môme elle va contre l'ordre et contre la volonté de Dieu. Nous ne pouvons pas accepter tous ces arrêts de proscription impitoyables et injustes. Au nom de Dieu même, nous défendons contre Malebranche ce qu'il méprise et rejette.
Il ne considère la nature, œuvre de Dieu, qu'en savant et en moraliste. Nous croyons avoir le droit de la regarder en poètes. Dieu n'y a point répandu une si vive poésie pour que nous refusions de la sentir et de la goûter. Que dirait-on d'un homme qui ne voudrait admirer dans un poëme que le mécanisme de la versification et les règles secrètes fidèlement observées? Nous osons ouvrir les yeux tout grands sur le monde, pour voir ce qu'il a de boAU, et, pourvu que Ton ne s'oublie point dans la molle contemplation de la nature et que l'on ne s'enivre point de ses charmes jusqu'à perdre la force de faire le bien, nous ne croyons pas qu'admirer ce que Dieu a daigné faire ce soit se rendre coupable d'idolâtrie. De plus, Malebranche ne veut pas que nous voyions dans les êtres qui nous entourent des causes capables de nous faire du bien ou du mal, et il nous défend de les aimer ou de les haïr. Nous qui
478 TR0ISIÈ3IE PARTIE. — CHAPITRE YI.
savons que l'œuvre divine ne ressemble pas aux ouvrages morts de l'homme et qu'il y a là dans la nature un ensemble de substances véritables, de forces réelles, d'êtres agissants, nous pensons que nous pouvons bien éprouver pour eux, en particulier pour les êtres animés, de la sympathie ou de l'antipathie, de l'amour ou de la crainte : car ils nous sont véritablement bons ou mauvais, ils agissent sur nous, nous ressentons leur action, et ils peuvent subir la nôtre. Et vraiment, nous l'avons montré, c'est faire injure à Dieu, en se méprenant sur le vrai caractère de la création, que de ne voir dans tout cela que les rouages d'une machine immense. Mettons donc la nature en son rang, c'est-à-dire au dernier, mais ne craignons pas de lui donner un peu de notre attention et de notre amour.
Malebranche juge inutiles toutes les connaissances curieuses. Nous nous souvenons du jugement qu'il porte sur l'astronomie. Mais nous dirons, avec Leibnitz, que « les recherches érudites servent pour la conservation et le redressement de l'histoire dont les exemples sont des leçons vives et des instructions agréables, mais surtout pour établir cette importante critique nécessaire à discerner le supposé du véritable et la fable de l'histoire, et dont le secours est admirable pour les preuves de la religion ^ » Nous soutenons, encore avec Leibnitz,