Principes de la nature et de la grâce
leur ressemble, quoiqu'en petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait penser longtemps pour les trouver quand on veille , notre âme est architectonique encore dans les actions volontaires, et découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses fpo7idere,me?is ura, numéro J, elle imite dans son département et dans son petit monde, où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand. » Ajoutons que l'âme est architectonique aussi quand elle conçoit l'idéal et essaie de le réaliser. De même que par l'induction, en s'aidant des données de l'expérience et du principe d'ordre, elle découvre les lois des phénomènes et les essences des êtres, et refait ainsi le plan de l'univers; puis, quand elle a trouvé les vraies règles des choses, peut diriger les forces naturelles et leur faire produire par l'industrie des résultats prévus et voulus: de même par l'imagination, l'âme, à la façon de Dieu, crée des types de beauté, en se représentant les choses dans toute la perfection que comporte leur nature, puis, au moyen de l'art, fait des œuvres où ces types s'expriment. L'imagination a ce privilège de produire, et presque de créer la beauté. Par elle l'homme fait dans le monde des œuvres qui ont une sorte d'individualité distincte, qui prennent place parmi les êtres, et qui, nées de la pensée, ex-
citent et éveillent la pensée en ceux qui les voient. Ce morceau de marbre, sans forme déterminée et sans nom , reçoit de l'artiste qui le façonne un souffle de vie, une âme : c'est l'Apollon du Belvédère, c'est la Vénus de Milo, personnages presque réels, que le génie de l'homme a faits, qui sont connus, admirés, aimés. L'imagination est bien nommée la faculté poétique (nciéoi) ou créatrice, et ce n'est pas sans raison que les anciens appelaient les poètes des hommes divins. Le bon sens de l'humanité ne s'y trompe pas, l'œuvre du vrai poëte est quelque chose d'excellent où la ressemblance de l'homme avec Dieu se montre manifestement. S'il en est ainsi, l'art, pour être absous à nos yeux, doit-il ne nous donner que des leçons religieuses et morales? Non. Est-ce que Dieu a fait de l'univers un traité de morale en action? 11 en a fait une belle œuvre, sûr qu'elle élèverait les âmes de ceux qui sauraient la contempler, et qu'en élevant les âmes, elle les mènerait à lui. Il a donc répandu partout la vie et la beauté. Quelques-uns trouvent dans son ouvrage un sujet de scandale : tant pis; c'est leur faute. Dieu, si je puis parler ainsi (mais qu'on entende bien cette parole), Dieu ne prend pas la peine d'épargner des troubles aux esprits mesquins et aux cœurs étroits. J'oserai dire que l'artiste animé du souffle inspirateur a sa part de cette divine liberté. A Dieu ne plaise que je prétende par là que
l'artiste ait le droit misérable de franchir toutes les barrières morales , et que la beauté, en resplendissant dans son ouvrage, purifie toutes les souillures ! Non , la vérité , c'est que rien d'immoral n'est vraiment beau. Donc, que l'artiste ne blesse point la loi éternelle du bien : le bien et le beau sont amis. Mais rejeter comme mauvais, ou du moins comme frivole ou dangereux, tout ce qui ne parle pas de vertu, enfermer l'imagination dans des limites étroites, multiplier les entraves, c'est condamner l'artiste à ne rien faire que de petit, c'est avilir l'art ou le tuer.
Injuste pour l'art, Malebranche l'est encore plus pour l'industrie. Il voit bien qu'elle sert à la commodité de la vie, mais il se plaint de l'infirmité de notre nature qui la rend nécessaire, et il ne songe pas à regarder de plus haut son rôle dans le monde. Comme tout ce qui est humain, l'industrie atteste à la fois notre faiblesse et notre grandeur. Un être plus parfait n'aurait pas à entreprendre contre le monde matériel de pareilles luttes; mais aussi les êtres qui nous sont inférieurs ne sont point capables de tenter l'entreprise, et ils n'y songent pas. L'empire de l'esprit sur la matière s'établit peu à peu et s'étend par ces combats ; et les virils efforts qui y sont déployés affermissent en l'homme la personnalité. Voilà le plan divin. On dirait que tant d'application aux choses du corps, tant de soucis
pour perfectionner la vie terrestre, tant d'intelligence et tant d'énergie dépensées dans des inventions et des expériences qui se terminent à notre bien-être physique soient une sorte d'abaissement et de profanation; on dirait queTesprit se matérialise. Mais prenez-y garde: c'est l'esprit qui diminue les obstacles à son action, c'est l'esprit qui relâche ses liens, et la matière asservie sespiritualise. C'est au même point de vue qu'il faut se placer pour juger la société humaine. Sans doute nous y trouvons beaucoup de choses laides et mauvaises. Que d'âmes en proie à de brutales passions, ou flétries par des vices honteux, ou égarées par une folle ambition, ou avilies par d'incroyables lâchetés, ou, du moins, tout entières et toujours attachées à ce qui ne les vaut pas, je veux dire aux choses matérielles ! C'est un triste spectacle. Mais est-ce une raison pour que l'idéal de la vertu consiste à trembler de se mêler aux hommes? Si la peur de la contagion morale est salutaire, il ne faut pas croire que, pour échapper à cette contagion, il n'y ait qu'un moyen, à savoir, les mesures préventives. On y échappe encore en vivant dans le péril même, pourvu qu'on ait le désir généreux et l'intention ferme de faire le bien. Assurément je ne reproche pas à Malebranche d'admirer les âmes qui fuient le danger, se retirent en elles-mêmes et en Dieu , et ne se permettent plus que ces sages entretiens et ces amitiés
mystiques dont il parle lui-même avec tant de douceur. Ce que je lui reproche, c'est de prétendre que tout l'homme, décidé à être vertueux, en doive faire autant. Non, la vocation générale des hommes n'est pas de vivre de la vie qu'il nous propose en modèle, et la volonté de Dieu n'est pas que la terre ne soit remplie que de philosophes méditatifs. Il y a des âmes médiocres qui ne peuvent atteindre à l'élévation et à la délicatesse de cette morale : Malebranche les découragera, il les rendra craintives et scrupuleuses, sans réussir à les rendre meilleures. Il y a d'autres âmes qui ont en elles un ardent besoin d'agir et de se répandre ; elles sont capables de dévouement; toucher aux plaies des hommes pour les guérir, c'est pour elles le meilleur préservatif contre le mal même. Que trouveront ces âmes dans la morale de Malebranche? Un nouvel encouragement à se dévouer? Non, certes, mais plutôt des conseils propres à refroidir leur zèle : elles se demanderont avec terreur si elles ne sont pas imprudentes en s'engageant en de grandes occupations, s'il est bien vrai que Dieu veut cela d'elles, si elles ne vont pas se trouver troublées et « attachées à trop de choses »; et qui sait si ces réflexions n'arrêteront pas leur élan ? La peur du mal les empêchera de faire le bien.
Il ne faut pas inspirer aux hommes un mépris mal entendu de la vie humaine, surtout si, en
même temps, on leur inspire la crainte de faire tort à Dieu en aimant leurs semblables d'un amour réel et effectif. Il faut envisager les choses d'une façon à la fois plus simple et plus haute. Que Dieu domine et anime tout; mais que tout ce qui est humain garde son prix : cela même est dans le dessein de Dieu. Alors, la vie, tout à l'heure décolorée, reprend pour nous de l'intérêt ; nous tâchons de n'être ni séduits par ses enchantements ni abattus par ses rigueurs, nous ne la déprécions pas. Attentifs à faire l'œuvre de Dieu, nous nous sentons pleins d'un amour bienveillant et efficace pour tous les hommes, nos coopérateurs dans le travail, nos compagnons dans la lutte, appelés à la même destinée en ce monde et en l'autre. Ces grandes vues excitent le courage; tous les ressorts de l'activité humaine sont tendus : nous voulons améliorer toutes choses, persuadés qu'aucun progrès n'est perdu, et que tous concourent à la même fin. La chose publique, dont Malebranche parle si peu, nous paraît digne de l'attention du sage, et elle réclame ses services, Malebranche vivait en un temps où l'on était sujet plutôt que citoyen, et où l'on ne mettait guère la main aux affaires sans être quelque peu courtisan. Il enseigne le moyen de demeurer fier et pur dans l'obéissance. C'est bien. Mais nous pensons qu'il faut aussi apprendre aux hommes leurs droits et leurs devoirs de citovens ;
et, pour ce qui est d'une participation plus spéciale aux affaires publiques, nous croyons que le sage, dégagé d'une vulgaire ambition, peut accepter et même rechercher ce qui est, non pas une charge de cour, mais un office national. D'ailleurs, nous nous gardons bien de proposer un genre de vie, quel qu'il soit, comme le modèle unique de toute vertu. Nous comprenons les vocations diverses, ici l'activité sur un grand théâtre, là les vertus modestes dans la solitude : tout est à sa place, et tout concourt au bien général, pourvu que la conscience ne soit pas blessée et que l'ordre moral soit respecté. Il n'y a que le mal qu'il faut partout éviter et combattre. Dieu, lui, en tire le bien : c'est son secret.
Ainsi notre conception de la vie humaine diffère de celle de Malebranche. D'accord avec lui pour déclarer que la grande affaire est de pratiquer la vertu et de mériter la félicité éternelle, nous nous séparons de lui quand il méprise tout ce qui est terrestre et humain. Il a peur que les choses de ce monde ne fassent concurrence à Dieu, et il ne veut pas que l'homme se partage entre elles et le souverain bien. Mais il n'y a point nécessairement de partage dans un cœur parce que ce cœur aime autre chose que Dieu. L'amour divin se nourrit de nos autres amours, pourvu qu'ils soient dans l'ordre, Rien de ce qui est bon n'est opposé à Dieu, et tout
bien vient de lui d'une certaine façon. Aimer autre chose que lui, c'est l'aimer encore. Malebranche sait cela, mais il commet en morale la même erreur qu'en métaphysique. Tous les êtres étant par Dieu et en Dieu, il leur ôte toute réalité propre. Ce n'est pas assez à ses yeux qu'une intime et continuelle dépendance à l'égard du Créateur : l'individualité de la créature l'effraie, et il l'atténue, et la supprime presque. De même, parce que tous nos actes doivent avoir Dieu pour dernière fin, il tend à exclure de notre cœur l'amour de la créature ; ou du moins il craint que nous ne rapportions pas directement à Dieu les sentiments qu'elle nous inspire, et dans cette crainte, il les contient, et les affaiblit le plus qu'il peut.
Cette morale est donc très-pure, très-fière, trèsélevée; mais elle ne nous satisfait point. Il est bon, sans doute, de nous exhorter à porter notre pensée au delà et au-dessus des misères de cette vie ; mais nous voulons qu'on nous apprenne à exceller dans notre condition d'hommes, et nous ne reconnaissons pas une morale vraiment humaine dans celle qui ne semble faite que pour des méditatifs. Il est utile de nous rappeler que nous avons autour de nous mille occasions de chute ou de trouble ; mais nous ne voulons pas qu'à force de nous montrer partout des périls pour nos âmes et de nous inspirer la peur du mal, on nous dégoûte de toutes
choses, et on nous ôte tout élan. Il est indispensable de nous faire souvenir que la créature ne doit pas être aimée pour elle-même, à la façon de Dieu. Mais nous ne voulons pas que la crainte de trop donner aux êtres créés, et de nous y attacher, tarisse en nous les sources d'une active et tendre affection. Cette morale va contre la vraie nature de nos âmes et contre Tordre même de Dieu. Elle serait parfaite peut-être, si nous n'avions qu'à nous retenir et à nous contenir, et si les êtres qui nous entourent n'avaient de la vie que l'apparence : mais nous devons agir et nous trouvons autour de nous des êtres véritables. Il nous faut une morale qui comprenne mieux notre vrai rôle et nous apprenne plus efficacement à le remplir.
Nous avons, pour ainsi dire, parcouru trois fois la philosophie de Malebranche : une première fois pour la connaître en elle-même; une seconde fois pour la considérer aux prises avec ses adversaires ou entre les mains de ses adeptes; une dernière fois, pour en faire nous-même l'examen critique. Nous pouvons dire maintenant ce qui dans cette philosophie nous semble condamne à périr, et ce qui subsiste et peut être mis à profit.
Malebranche estime que philosopher est unechose très-sérieuse : il a raison, et il donne lui-même sur ce point un salutaire exemple en même temps que des préceptes excellents.
Sa méthode, bonne en bien des choses, est défectueuse en plusieurs autres.
Ainsi, il veut que l'âme rentre en elle-même pour se connaître : rien de mieux. Mais il refuse à la connaissance de soi-même toute valeur véritablement scientifique : erreur féconde en résultats fâcheux. D'un autre côté, il recommande cette même étude, il la pratique ; et, si elle n'est chez lui ni assez régulière ni assez savante, elle a du moins l'avantage de n'être pas purement abstraite. Enfin, si le psychologue, malgré sa pénétration, est incomplet, le moraliste est admirable par la clairvoyance, la finesse, la profondeur même: je ne lui trouve qu'un défaut, mais grave, c'est de voir la nature humaine trop en mal et de s'imaginer que tout ce qui s'éloigne de sa vie à lui, vie de méditatif, est mauvais ou du moins dangereux.
Il a beaucoup de goût pour la géométrie, ce qui est fort bien. Mais il a le double tort de se contenter trop souvent d'une rigueur apparente, et de croire qu'en dehors des déductions géométriques il n'y a pas de science véritable. Il faut apprendre de lui à aimer la rigueur, et puis avoir de plus sévères exigences et se garder de voir dans la démonstration géométrique le modèle accompli de toute science.
Il y a chez lui beaucoup de mysticisme. Ce mysticisme lui fait oublier l'activité de l'esprit dans la connaissance, ce qui est un tort grave ; mais jamais il ne l'entraîne à rejeter les lumières de la raison,
et c'est un grand mérite. Il faut puiser à son école l'art de se recueillir pour consulter celui qu'il appelle le Maître intérieur, c'est-à-dire Dieu même, et puis il faut établir nettement et fortement que l'âme agit quand elle connaît.
Parlant des rapports de la raison et de la foi, il semble, par moments, appuyer la philosophie sur les dogmes révélés. Mais, en général, il se fait une idée juste de ce que l'on peut appeler la Philosophie chrétienne. Les chrétiens qui veulent philosopher sans sacrifier leur foi trouvent donc en lui un modèle, pourvu qu'ils aient le soin de mieux distinguer la philosophie et la théologie, ne cherchant pas dans le dogme le fondement des vérités purement naturelles, et ne donnant pas du dogme des explications suspectes ou chimériques.
Voilà pour la méthode.
Si nous considérons la doctrine, nous rencontrons tout d'abord une théorie capitale, ïa théorie de la connaissance. Dire que l'esprit ne voit que les idées, seul objet immédiat de la pensée, et que les idées étant Dieu même, il ne voit que Dieu ; prétendre que l'archétype du monde matériel, c'est l'étendue intelligible infinie, source et exemplaire de tous les corps, et qu'en elle seule nous voyons les objets particuliers qui en sont les participations actuelles; rompre entre les corps et nous toute communication réelle, et soutenir que Dieu seul
nous éclairant par l'idée de l'étendue, et nous touchant par le sentiment, nous voyons tout en Dieu qui fait tout en nous; affirmer que nous n'avons point d'idée de l'esprit, et que si l'âme, n'étant jamais séparée d'elle-même, se sent en elle-même, elle est cependant obscure, inintelligible à ellemême, incapable de se connaître au sens vrai du mot; appeler Dieu l'Être indéterminé, et donner à entendre que la façon la plus digne de penser à Dieu , c'est de penser à l'Être sans restriction, ou à l'Être tout court : c'est avancer des propositions dont les unes sont manifestement fausses, et les autres singulièrement téméraires et pleines de périls.
Mais, d'autre part, quelle magnifique théorie de la raison ! Il y a des vérités éternelles qui ne dépendent pas de notre esprit, qui ne sont pas établies par un libre décret de la volonté divine, mais qui sont éternellement subsistantes en Dieu qui les pense éternellement. Ces vérités sont les fondements de toutes les sciences et de la morale. C'est parce que nous les connaissons que nous sommes raisonnables; et par la raison, nous entrons, nous et tout ce qu'il y a d'esprits, dans une espèce de société avec Dieu même.
Voilà ce qu'il faut recueiUir, voilà ce qu'il faut méditer, voilà ce qu'il faut tâcher de mettre à profit, en ayant soin de rétablir l'activité de l'esprit, méconnue ou même niée par Malebranche.
Dans la théorie de Tamoiir et de la liberté, nous avons remarqué que s'il y a toujours une trèsgrande élévation morale, les explications métaphysiques risquent de réduire l'âme à l'état de machine intelligente et d'en faire une sorte d'automate spirituel. Mais, ce péril écarté par une notion plus juste de ce que c'est qu'aimer et vouloir, on trouve dans cette théorie un bel enchaînement de vérités.
Dieu, étant l'être parfait, est souverainement aimable en même temps que souverainement intelligible : il est le Bien en même temps que la Raison souveraine. Nous ne sommes capables de connaître et nous ne connaissons que parce que nous sommes unis à la Raison divine. De même, le principe de l'amour en nous, c'est l'inclination vers le bien : inclination qui précède toute émotion de plaisir et de peine, mais qui ne peut entrer en acte et rencontrer son objet sans que nous éprouvions du plaisir, ou le manquer sans que nous ressentions de la peine. L'âme ne peut jamais rester indifférente à son propre état : elle ne peut aimer le bien sans en jouir. Au fond, l'inclination vers le bien n'est autre chose que l'inclination vers Dieu môme; c'est de Dieu que partent, si l'on peut dire, et c'est à Dieu que vont les aspirations de notre cœur.
Si l'on en croit Malebranche, les créatures sont
entièrement impuissantes. Dans les corps il n'y a que des mouvements, et Dieu en est la cause. Dans les esprits, la connaissance, l'amour, la détermination libre même ne supposent de la part de la créature aucune action positive. Il faut supprimer tout ce que l'on appelle force ou facultés dans les êtres créés. Leur accorder quelque efficace, c'est en faire des divinités. Dieu seul fait et règle tout. Il est la seule cause véritable. Les créatures ne sont que des causes occasionnelles qui ne font rien, mais qui déterminent l'action divine en vertu de lois générales établies par Dieu même. Cela est entièrement faux, et doit être rejeté, au nom de l'expérience et au nom de la raison. Mais ce qui est très-solide et très-vrai, c'est qu'entre la créature et le Créateur il y a dépendance essentielle et continuelle. Oui, Dieu est le principe des êtres parce qu'ils ne subsistent que par lui. Il est leur fin parce qu'ils ne subsistent que pour lui. Il est plus particulièrement la fin des créatures raisonnables, qui ne peuvent trouver qu'en lui leur perfection et leur félicité. Il est en même temps leur modèle, car elles doivent, par un libre effort, juger, aimer, agir conformément à l'ordre immuable, à cette loi que Dieu suit inviolablement et qui est Dieu même. C'est ainsi que, de quelque manière que nous considérions les choses, nous trouvons Dieu, et c'est ce que Malebranche établit admirablement.
Dire que l'Infini est à la fois un et toutes choses, c'est parler un langage obscur, équivoque, dangereux ; prétendre qu'il est étendu aussi bien que les corps quoique d'une autre manière que les corps, c'est se jeter dans une métaphysique aventureuse où l'on ne se garantit de l'erreur qu'à force d'explications et de distinctions. Mais dans toute cette étude sur les attributs divins, quel sentiment vif de l'insuffisance de la pensée humaine, uni à la plus étonnante intrépidité ! et que d'aperçus heureux et vrais !
Malebranche prétend que Dieu ne pouvant agir que selon ce qu'il est, doit, supposé qu'il crée, faire un ouvrage qui soit, et par son excellence propre et par la simplicité des voies d'exécution, le meilleur possible. L'univers existant , avec l'Incarnation de Jésus-Christ, qui le tire de son état profane, est le plus parfait qui puisse être : aucun autre ensemble de choses ne ferait à Dieu le même honneur, aucun autre ne serait comme celui-ci digne de son auteur. Considéré en Jésus-Christ, cet univers a un prix infini et vaut l'action créatrice qui est infinie. Toute cette théorie repose sur une perpétuelle confusion entre le créé et le divin, ce qui en est la condamnation philosophique. De plus, cette manière d'entendre l'Incarnation du Verbe substitue à un acte merveilleux de la bonté divine une sorte de nécessité, la sagesse n'ayant pas, si je puis dire,
d'autre expédient pour trouver un motif de créer l'univers. Ce qui, au point de vue théologique, condamne cette opinion. Mais, si l'on écarte ces vues systématiques, quelques vérités solidement établies apparaissent dans tout leur éclat.
Le monde, qui est l'œuvre de l'Être parfait, ne peut être que bon. Dieu étant sage, l'univers pris dans son ensemble, avec ses lois constantes et ses combinaisons si variées , est un chef-d'œuvre de sagesse. Dieu étant juste, les créatures raisonnables sont traitées selon leurs mérites, heureuses ou malheureuses suivant l'usage qu'elles ont fait de leur liberté durant l'épreuve de la vie. S'il y a du mal dans l'univers, ce n'est pas que Dieu le veuille positivement, mais c'est que ce mal est la condition de biens qui lui sont de beaucoup supérieurs.
La théorie de la grâce, qu'on ne peut séparer de la théorie de la Providence, est inconsistante, téméraire, en opposition avec les principes de la foi, et nullement satisfaisante pour la raison. La liberté est tantôt exaltée au point que Malebranche a pu être accusé de pélagianisme, et tantôt elle est tellement amoindrie que la volonté semble, comme dans le jansénisme, invinciblement déterminée au mal par la concupiscence, ou invinciblement déterminée au bien par la grâce. Ajoutez à cela le principe de la simplicité des voies poussé à l'extrême, et toutes sortes de duretés choquantes attribuées à la
Providence au nom de la sagesse. Mais Malebranche a compris d'une part qu'une philosophie complète doit tenir compte et de la faiblesse de la volonté humaine et du secours divin de la grâce; d'autre part, que dans l'ordre surnaturel comm.e dans l'ordre naturel, la sagesse présidant à toutes les combinaisons, il n'y a point de place pour le caprice et l'arbitraire.
En morale, Malebranche, unissant au mysticisme un rigorisme janséniste, soutient ou tend à soutenir que tout ce qui n'a point un rapport direct avec Dieu en Jésus-Christ, ne mérite ni notre attention ni notre amour. Impuissantes et profanes, les créatures ne doivent être, dans la rigueur des termes, ni aimées, ni haïes. En cela Malebranche se trompe. Mais il établit la morale sur son véritable fondement. Et puis il a pour la souveraine Raison un admirable respect, et il montre avec force que Dieu est seul notre fin dernière comme il est notre principe.
On le voit une fois de plus par ce résumé : ce qui gâte la philosophie de Malebranche, ce sont certaines exagérations systématiques. Qu'on rétablisse dans le monde l'activité qu'il est si soigneux d'en bannir, et la plupart de ses erreurs, en métaphysique et en morale, se trouvent corrigées : son système est renversé ; ce qu'il y a de bon et de beau dans sa philosophie demeure. Il prétend que Dieu
fait tout. Non, Dieu opère en toute créature, mais la créature opère. Deus operaiur in omni opérante. Voilà la vérité : la créature fait quelque chose. Elle n'est rien, et elle ne peut rien, et elle ne fait rien que par l'opération divine. Mais cette opération divine ne réduit pas à l'impuissance absolue l'être créé. Ce serait le réduire au néant. Bien loin que cette puissance dérivée, attribuée à la créature, marque quelque défaillance dans l'énergie créatrice, c'est précisément ce qui l'atteste le plus vivement. Ce ne sont pas des ombres que Dieu fait, ce ne sont pas des ouvrages morts , ce sont des êtres véritables ; c'est quelque chose qui persiste et se soutient en vertu de l'efficace divine, c'est quelque chose d'effectif et de réel : en un mot Dieu, en créant, fait véritablement être ce qu'il crée. Et parce qu'il est tout-puissant et souverainement bon, il veut communiquer et il communique à des créatures, c'est-à-dire à ce qui n'est rien par soi, l'honneur d'être des causes. Ainsi, pour Malebranche, l'essentiel, en métaphysique, c'est d'établir que Dieu est infiniment puissant et infiniment sage : puissant, il fait tout; sage, il règle tout. De là une morale, qui se réduit à ces deux points essentiels : reconnaître qu'on ne peut rien et qu'on n'est rien, pour faire honneur à la puissance divine ; et puis régler ses pensées et ses sentiments selon la raison, pour faire honneur à la divine sagesse. Mais nous, contrairement à Maie-
branche, nous croyons que les créatures ont une efficace propre, et nous pensons, par cela môme, relever la toute-puissance du Créateur ou plutôt en établir le caractère vraiment divin, en même temps que nous voyons le triomphe de la sagesse dans cette opération providentielle qui fait concourir des êtres actifs et même libres à T universelle harmonie. Et puis, nous proclamons hautement la bonté de Dieu, et, bien plus que Malebranche, nous tâchons de mettre en lumière cette bonté souveraine, qui ne contrarie ni la puissance ni la sagesse, mais qui les suppose l'une et Tautre, et sans laquelle ni Tune ni l'autre ne seraient vraiment divines. Dès lors, en morale, ce n'est pas assez pour l'être libre de reconnaître sa dépendance essentielle à l'égard de son auteur : il faut qu'il reconnaisse aussi ce qu'il peut, et, pour faire honneur à Dieu, il faut qu'il agisse, avec vigueur, avec élan. De même, ce n'est pas assez qu'il règle scrupuleusement sa conduite : il faut qu'il soit bon, et qu'étant bon, il donne, et se donne, à l'imitation de Dieu qui donne tout et se donne lui-même à ses créatures.