‹ La philosophie de Malebranche (volume 5)Chapitre 97 sur 100 · Discours touchant la méthode, etc., Erdmann, p · texte numérisé non relu

Discours touchant la méthode, etc., Erdmann, p

« Tutilité et l'étendue de la critique, peu considérée par quelques philosophes, très-habiles d'ailleurs, qui s'émancipent de parler avec mépris du rabbinage, et généralement de la philologie '. »

Malebranche lance l'anathème à l'imagination et croit l'art inutile ou même dangereux. xVvec lui nous méprisons le petit esprit littéraire qui fait plus de cas des mots que des idées et des choses, qui rétrécit l'a me, et la rend incapable de pensées sérieuses, parfois même de généreux sentiments. Mais nous ne pensons pas qu'il faille envelopper dans la même proscription la littérature tout entière. Quoi donc ! faudrait-il qu'il n'y eût au monde d'autres livres que des traités de métaphysique et des ouvrages de piété, avec quelques poésies édifiantes, en surplus, tolérées sans doute en vue des faibles? Pourquoi se défier de toutes les œuvres du génie humain, les juger toutes inutiles ou corruptrices, mépriser tous les arts, et considérer l'imagination, qui est leur mère commune, comme une folle ou une fourbe dont les excès et les ruses doivent nous inspirer une salutaire horreur? Une telle doctrine ne méconnaît pas seulement la faiblesse humaine, elle reproche à Dieu ses plus beaux dons. Sans doute l'imagination s'égare souvent, et cause beaucoup de maux: je ne songe pas

1. Nouveaux Essais, liv. III, chai), ix. Leibnilz, en ûcrivaiU ces mots, ne pensait-ii pas ù Malebranche?

à le nier, et j'estime que la lecture de la Recherche de la vérité de Malebranche est excellente pour nous prémunir contre les illusions où peut nous jeter l'enchanteresse. Mais s'il y a dans l'imagination une partie liée au corps, qui existe par le corps et pour le corps, il y en a une autre qui ne se sert du corps que pour s'élever bien au-dessus. De la première on peut médire, et c'est un devoir de la contenir et de la dompter; celle-ci il la faut respecter et honorer. Un objet quelconque étant donné par l'expérience soit sensible soit intime, se le représenter avec toute la beauté que comporte sa nature, et puis, quand ce type idéal est conçu, travaillera le réaliser, est-ce donc si peu de chose? Oter à l'homme cette faculté, serait-ce ajouter à la perfection de son être? On admet trop facilement que l'imagination est une marque de faiblesse. Il est vrai. Dieu n'imagine point, de même que Dieu ne raisonne point. Mais, si l'intelligence infinie n'a pas besoin de recourir aux lents détours de l'induction ou delà déduction, ce n'est pas assurément qu'elle ignore ces rapports nécessaires ou constants qui unissent les choses, c'est qu'elle les saisit d'un coup d'œil. De même, si Dieu n'a pas à se faire des images embellies des êtres réels, et si on ne peut supposer en lui, sans porter atteinte à sa perfection , le sublime travail du génie humain enfantant les chefs-d'œuvre de l'art, ce n'est pas que Dieu soit incapable de conce-

voir la beauté idéale et de faire des œuvres qui la reflètent: c'est que, les types des choses étant éternellement présents à sa pensée, il voit sans effort toute la perfection relative et toute la beauté propre à chaque être, et l'histoire du monde n'est que le progrès de la création en marche vers cet idéal que le poëte éternel a conçu et qu'il réalise par une incessante opération. Et qu'est-ce donc alors que l'imagination en nous? N'est-ce pas une imitation de l'activité créatrice? Malgré ses défaillances et ses misères, n'est-elle pas une grande et bonne chose? Elle fait bien des essais, elle recommence bien des fois son œuvre, elle ne rencontre pas toujours la beauté; et, quand elle veut imprimer dans la matière l'idéal qu'elle a conçu, que de luttes! Que d'ébauches brisées! Quelle souffrance et quel découragement à ces heures oii l'impuissance se fait vivement sentir! Quels efforts désespérés pour vaincre cette lassitude et dompter à la fois la matière rebelle à notre action et notre esprit fatigué du combat! Mais quoi, parce que l'imagination est soumise, comme toutes nos facultés, à la loi de l'effort et de la peine, faut-il méconnaître sa grandeur ? « L'esprit, dit très-bien Leibnitz ^ , n'a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu ; mais il est même capable de produire quelque chose qui

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