‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 167 sur 237 · Rech. de la vér., liv. I, ch. i, et liv. IV, ch. i · texte numérisé non relu

Rech. de la vér., liv. I, ch. i, et liv. IV, ch. i

412 PREI^IÊRE PARTIE. — CHAPITRE VIL

l'âme véritable, n'existe que parce qu'elle est unie à la Raison universelle qui éclaire tous les ei^prits et au Bien souverain qui meut toutes les volontés : si l'on supprime cette union, il n'y a plus moyen que la plus simple perception ou le moindre sentiment ait lieu. Mais si l'on suppose dans les animaux cette même ujfiion, on fait une supposition à la fois chimérique et impie. L'animal est donc tout entier matière. Les mouvements qui, chez nous, précèdent ou accompagnent la sensation, l'imagination, les passions, se produisent dans l'animal de la même manière ; mais il ne sent pas, il n'imagine pas, il n'a pas de passions. Un chien a, comme nous, un cerveau, dont les fibres sont plus ou moins délicates, des filets nerveux qui mettent ce cerveau en communication avec le corps tout entier, des esprits animaux plus ou moins abondants, plus ou moins vifs, qui impriment dans ce cerveau des traces plus ou moins profondes, et se répandent dans toute la machine pour en mouvoir les ressorts avec plus ou moins de promptitude ; mais c'est tout. Ce chien semble aimer, craindre, espérer : tout cela n'est chez lui qu'un pur jeu de machine. Il paraît se souvenir : mais cette mémoire toute corporelle n'est qu'une habitude passive due au cours des esprits animaux. Les bêtes sont incapables de sentiment et de perception. Il est vrai que souvent les personnes même les plus persuadées

que ce ne sont que des machines ne peuvent se décider à les tuer; mais c'est chez ces personnes elles-mêmes l'effet d'une compassion machinale qui les blesse par contre-coup. Il ne faut donc pas dépasser ce que l'expérience nous apprend précisément, il ne faut pas suivre sans réflexion des préjugés que la saine raison dissipe : nous ne voyons rien dans les bètes que le mécanisme n'explique, et nous comprenons qu'elles ne peuvent rien avoir de plus : n'est-ce pas décisif? Telle est l'opinion nette et tranchée où Malebranche se fixe. Il avoue que saint Augustin accordait aux bêtes une âme; mais^ à l'en croire, si ce Père eût fait de cette question une étude particulière, ses principes l'eussent conduit à reconnaître que les bêtes n'ont point d'âme et n'en peuvent avoir. Quant à Descartes, s'il refusait manifestement aux animaux tout ce qui ressemble à de l'intelligence, il semblait par moments leur laisser quelque sensibilité : il y a dans ses écrits des textes susceptibles de cette interprétation. Dans Malebranche, toute hésitation cesse, toute équivoque disparaît : les conséquences extrêmes des principes cartésiens sont admises résolument. A ses yeux, les bêtes sont, en tout et partout, des automates, ou, comme il dit, de pures machines, et rien de plus^ Ainsi, en dehors des esprits, il n'y a que

1. Reclu de la vér,p liv.II, part, i, ch. iv, 3; ch. y, 4; ch.^ii, 2f

des choses étendues; en dehors de la pensée, il n'y a que des mouvements. Or, c'est Dieu qui est Tunique moteur. Les corps sont établis comme causes occasionnelles de son action. Ils ne font rien; mais l'action de Dieu dépend d'eux d'une certaine manière. En obéissant à ses propres loiSy Dieu fait tout ce, que font les causes secondes ^

Les lois générales de l'union de l'âme et du corps établissent une exacte correspondance entre les mouvements du corps et les sentiments et les volontés de l'âme : c'est Dieu qui produit ces mouvements. Dieu qui touche l'âme par le sentiment ou la meut par l'amour. Dieu enfin qui établit entre ces choses si diverses la correspondance que nous voyons. Rien ne ressemble moins à une perception, ou à une passion, que l'ébranlement du cerveau ou le cours des esprits animaux; et il n'y a entre des choses si essentiellement différentes aucun lien nécessaire, ni aucune réciprocité réelle d'action. Les mouvements du corps, les sentiments ou les volontés de l'âme ne sont que des causes occasionnelles. La cause efficace, c'est Dieu ; et comme son action est réglée, constante, uniforme, nous disons qu'il y a des lois de l'union de l'âme et du corps, lois par lesquelles Dieu nous unit à tous ses ou-

ei surtout liv. VI, part, ii, ch. vti, où la question est traitée longuement. — Traité de morale, II, ch. viii, 10. — Entret, métaph., xii, 6. 1. Entret. mélaph, xiii, 9, n® 1.

vrages. « C'est l'ordre de la nature, c'est la volonté du Créateur, que tous les êtres qu'il a faits tiennent les uns aux autres. Nous sommes unis en quelque manière à tout l'univers, et c'est le péché qui nous a rendus dépendants de tous les êtres auxquels Dieu nous avait seulement unis. Ainsi il n'y a personne présentement qui ne soit en quelque manière uni et assujetti tout ensemble à son corps, et par son corps à ses parents, à ses amis, à sa ville, à son prince, à sa patrie, à son habit, à sa maison, à sa terre, à son cheval, à son chien, à toute la terre, au soleil, aux étoiles, à tous les cieux*. » Ces lois unissent donc c non-seulement les hommes avec les hommes, mais chaque créature avec toutes celles qui lui sont utiles, chacune à leur manière. Car si je vois, par exemple, mon chien qui me flatte, c'est-à-dire qui remue la queue, qui fléchit les reins, qui baisse la tête, cette vue me lie à lui, et produit non-seulement dans mon âme une espèce d'amitié, mais encore certains mouvements dans mon corps qui l'attachent aussi à moi par contre-coup. Voilà ce qui fait la passion d'un homme pour son chien, et la fidélité du chien pour son maître : c'est un peu de lumière qui débande certains ressorts dans deux machines composées par la sagesse du Créateur, de telle manière qu'elles puissent se conserver

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