Ibid,, XII
4. Jbid,j xii, — Traité de la nature et de la grâce , dernier éclaircissement. — Médit, chrét. viii. « Miracle est un terme équivoque. Ou il se prend pour marquer un effet qui ne dépend point des lois générales connues aux hommes, ou plus généralement pour un effet qui ne dépend d'aucunes lois ni connues ni inconnues. Si tu prends le terme de miracle dans le premier sens^ il en arrive infiniment plus qu*on ne croit ; mais il en arrive beaucoup moins, si tu le prends dans le second sens. § 25 et 26. Remarquez que le miracle même dans ce second sens n*est ni un caprice ni un désordre.
b, Entret. métaph., xir, 16-20; xiii, 9, n® 5. — Médit, chrét,, xiii; XIV ; xviii, 4. — Traité de morale ^ I, ch. vni, — Traité de la nature et de la grâce, surtout Discours II, part, i.
Deux principes déterminent directement et par eux-mêmes les mouvements de notre amour : la lumière et le plaisir. La lumière nous découvre nos divers biens, le plaisir nous les fait goûter. Or, il n'y a que Dieu qui puisse agir immédiatement en nous pour nous éclairer ou pour nous inspirer des sentiments. Il n'y a donc que lui qui puisse, comme cause véritable, produire la grâce dans nos âmes. Et cette grâce est, ou une lumière qui nous apprend, ou un sentiment qui nous convainc que Dieu est notre bien. Mais la grâce de lumière et la grâce de sentiment diffèrent par leurs effets et par leur origine. La lumière nous laisse entièrement à nous-mêmes ; 'elle ne fait aucun effort sur notre liberté ; elle ne produit point en nous d'amour naturel ou nécessaire : elle fait seulement que nous nous portons de nous-mêmes vers les objets qu'elle nous découvre, ou, ce qui est la même chose, elle fait que nous déterminons librement vers des biens particuliers l'impression générale vers le bien que Dieu met sans cesse en nous. De plus, la lumière a ordinairement pour cause occasionnelle nos proprés désirs qui l'appellent, la méritent d'une certaine manière, et l'obtiennent ; en d'autres termes, elle est donnée à notre attention, c'est-à-dire à cette prière naturelle par laquelle nous nous tournons vers la Raison souveraine pour en être éclairés. Il se peut que cette attention elle-même soit excitée
par des rencontres extérieures qui ont lieu en vertu des lois générales de l'union de l'âme et du corps. Mais, dans tous les cas, la grâce de lumière, produite en nous directement ou à l'occasion des objets extérieurs, est en soi et communément de l'ordre naturel, bien qu'elle se rapporte au salut : aussi doit-elle être appelée grâce du Créateur. Comme Jésus-Christ seul peut nous donner accès auprès de Dieu, vu notre indignité naturelle augmentée par le péché qui nous enveloppe de toutes parts, il est vrai de dire que Jésus-Christ seul nous mérite la grâce de lumière elle-même : car Dieu ne doit plus rien à l'homme pécheur ; mais, si Jésus- Christ est la cause méritoire de cette grâce, il n'en est point la cause occasionnelle ou distributive : ce ne sont point ses désirs qui règlent et déterminent l'efficace de la cause générale, c'est-à-dire de Dieu, quand une grâce de lumière vient nous montrer le vrai bien. Il en est tout autrement de la grâce de sentiment. Celle-ci n'est point de l'ordre de la nature. Otez le péché qui nous corrompt, elle n'a point de raison d'être ; car la liberté étant intacte, l'âme n'a aucun besoin d'être portée au vrai bien par un attrait instinctif: la lumière suffit pour la déterminer, et elle aime par raison ; l'amour naît de la lumière, et une sainte joie sort de cet amour éclairé. C'est le péché qui, en détruisant l'équilibre de nos facultés naturelles, rend nécessaire la
grâce de sentiment; un plaisir indélibéré et prévenant pousse alors l'âme vers le bien qu'elle ne connaît pas; une sainte concupiscence contrebalance la concupiscence criminelle, et la délectation même que Dieu cause en nous, nous le faisant aimer d'instinct, nous rend capables de résister aux plaisirs sensibles, de les sacrifier à l'ordre, et d'aimer enfin Dieu par raison d'un amour de choix, libre et méritoire. La grâce de sentiment est donc un remède; et puisque naturellement le vrai bien ne devait s'aimer que par raison, cette grâce prévenante qui précède la lumière est pure grâce, et, d'une certaine façon, contre l'ordre de la nature, comme le mal lui-même auquel elle s'oppose et qu'elle doit guérir ^ Jésus-Christ seul en est l'auteur, parce que Jésus-Christ seul est le réparateur de notre nature corrompue. Elle est donc proprement la grâce du Réparateur, la grâce de Jésus- Christ ; et les causes occasionnelles qui déterminent l'efficace divine à la répandre ne peuvent être que dans Jésus-Christ. Or, on peut envisager Jésus- Christ comme l'architecte du temple spirituel où les âmes rachetées par son sang doivent rendre à Dieu des honneurs vraiment divins, ou comme le chef de l'Eglise, c'est-à-dire de la société des es-
1 . Cette distinction entre la grâce de lumière et la grâce de sentiment est très-vivement résumée dans Tart. 30 du Disc. II du Traité de la nature et de la grâce.
430 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Tll.
prits unis à Dieu, et trouvant dans cette union leur perfection et leur félicité. Jésus-Christ a besoin de matériaux pour construire le temple dont il est l'architecte, et ces- matériaux, ce sont les âmes : il a donc des désirs pratiques, des volontés particulières relatives aux âmes en tant qu'elles doivent être à telle ou telle place pour y produire tel ou tel effet. De même, Jésus-Christ, comme chef de l'Eglise, a en vue tel ou tel esprit dont il désire faire un membre de la sainte société qu'il forme et gouverne ; et ce désir pratique ou cette volonté est la cause occasionnelle des grâces que reçoit cet esprit. Mais l'âme de Jésus-Christ étant une âme humaine, n'a pas une capacité infinie : elle sait tout, parce qu'elle est unie de la façon la plus intime au Verbe même; mais elle n'a pas toutes choses actuellement présentes en même temps à sa pensée, parce qu'elle est limitée en tant qu'humaine. Jésus- Christ exempt, même comme homme, de l'ignorance, sait donc ce que tel ou tel esprit fera de telle ou telle grâce ; mais il ne pense pas à tout cela à la fois, et ses désirs actuels d'une part étant la cause occasionnelle de la distribution de la grâce, le principe de la simplicité des voies d'autre part ne permettant pas de donner à ces mêmes désirs une efficacité infaillible par des miracles multipliés, on s'explique comment la perte de tant d'âmes qui ne reçoivent pas les grâces dont elles auraient be-
soin, OU qui abusent des grâces reçues, peut se concilier avec la volonté générale qu'a Jésus-Christ
dans sa bonté de sauver tous les hommes. Et un ordre tel que la distribution de la grâce dépende des désirs de Jésus-Christ en tant qu'homme, ayant une admirable et parfaite beauté, on comprend que Dieu l'ait choisi et ait établi ces lois générales, malgré les maux particuliers qu'elles entraînent.
C'est ainsi que Malebranche, les yeux fixés sur l'être infiniment parfait et sur l'âme humaine, prétend savoir ce que Dieu doit faire et ce qu'il fait, ce que Jésus-Christ en tant qu'homme doit faire et ce qu'il fait. Théologien tout rempli et pénétré de saint Augustin, cartésien épris des idées claires et des déductions rigoureuses, il essaie d'expliquer les mystères en philosophe ; et de ce mélange téméraire de la théologie et de la philosophie, sort un système que saint Augustin eût repoussé au nom de la foi, et Descartes au nom de la raison.
Chose singulière au premier abord ! Malebranche, dans ses explications souvent subtiles, a ce malheur de réunir les erreurs ou du moins les périls les plus opposés. Ce qu'il dit de la grâce de lumière semble d'un pélagien, et ce qu'il dit de la grâce de sentiment, d'un janséniste. Tantôt on croirait qu'il donne trop à la nature, et tantôt il se fait accuser de lui trop ôter. Soutenir que pour mériter nous devons dépasser en quelque sorte le meuve-
ment donné par la grâce et avancer de nous-mêmes vers le bien, n'est-ce pas nous exalter outre mesure? Mais, d'un autre côté, répéter en tant d'endroits que la grâce du Réparateur ou grâce de sentiment, considérée en elle-même, est invincible, et qu'elle produit un amour nécessaire, n'est-ce pas anéantir notre liberté au profit de la grâce efficace des jansénistes? Et d'ailleurs, dans cette façon si dure d'entendre le péché originel et la prédestination, et dans cette facilité étrange à damner la plusf grande partie de l'humanité pour la plus grande gloire de Dieu, n'est-ce pas encore l'influence du jansénisme qu'il faut reconnaître? Le philosophe qui, par la vision en Dieu, a élevé si haut la nature, s'accorde, ce semble, avec ceux qui la rabaissent. Mais, qu'il parle de la nature ou qu'il parle de la grâce, que ce soit nos grandeurs qu'il exagère, ou que ce soit notre corruption, prenez-y bien garde, si au lieu de nous arrêter à des contradictions apparentes, vous allez jusqu'au fond, vous trouverez qu'il n'a qu'une seule chose en vue : l'action efficace et sage de Dieu, ou, pour mieux dire. Dieu qui fait tout et règle tout. Dieu, cause générale, qui agit en vertu de lois générales, et accomplit ainsi, soit dans l'ordre de la nature, soit dans l'ordre de la grâce, un ouvrage digne de sa puissance infinie et de sa parfaite sagesse. Aussi, voyez avec quel soin Malebranche montre
que dans les choses surnaturelles Dieu est encore fidèle dans sa conduite à la simplicité et à la généralité des voies. La distribution de la grâce ne l'oblige point à déranger à chaque instant les lois de la nature par des volontés particulières, et cette distribution elle-même se fait par des lois générales. Si enfin quelque miracle est utile ou nécessaire, cette dérogation aux lois générales est elle-même prévue, est conforme à Tordre immuable et à la sagesse, a sa place dans Tensemble harmonieux des choses. Comme la conduite de Dieu doit toujours porter le caractère de ses attributs, il peut quitter la généralité de ses voies pour de graves raisons, et il Fabandonne en effet quand il reçoit plus de gloire en la quittant qu'en la suivant. Mais ces exceptions sont comprises dans le dessein primitif, elles ne viennent pas à la façon d'un expédient corriger une erreur; elles ne naissent point d'un embarras causé, par l'imprévoyance. Elles sont encore l'effet de la sagesse, et enfin elles sont rares, parce que dans la plupart des cas une conduite réglée et une providence générale marquent mieux les perfections divines *. C'est ainsi que Dieu, voulant que tous les hommes arrivent à la connaissance de la vérité, établit des moyens généraux pour arriver à cette connaissance, et place au milieu .du monde une au-
i. EntreWmétaph.^ xii^ 12,20.
torité exposée à tous les yeux, facilement reconnaissable, TÉglise, à laquelle il donne Tinfaillibilité pour tous les particuliers *. Et assurément c'est bien plus simple, plus général, plus digne de la Providence, que d'attribuer à chaque particulier l'infaillibilité \
Ainsi, dans l'ordre physique, dans l'ordre moral, dans l'ordre surnaturel. Dieu fait tout par des lois générales. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ces trois ordres sont liés entre eux. Le monde physique, qui ne pense pas, est donné en spectacle aux esprits ; ces insectes que les hommes méprisent ou ne connaissent pas, ces merveilles d'un art divin, apparemment les anges les admirent ^. Si l'on prend la peine d'examiner les choses, les êtres de la nature apparaissent comme autant d'emblèmes de Jésus-Christ, et voilà que ce monde matériel, si éloigné de Dieu, non-seulement exprime la puissance et la sagesse de celui qui l'a fait, mais est l'image même de THomme-Dieu en vue de qui tout existe *. C'est encore par suite du même dessein que ce monde que nous habitons est un ouvrage négligé, demeure convenable pour des pécheurs qui doivent y être exercés et punis, figure expresse en même temps du « monde futur t pour