Traité de morale^ I, ch. xi
éviter le coup fatal que porte un objet infâme. Mais ce coup étant reçu, le cerveau en demeure blessé, l'imagination salie, le cœur pénétré et corrompu. Tout ce qui se produit par la force de ce coup dans le cerveau et dans les nerfs qui excitent les passions, n'est nullement soumis à nos volontés. De sorte que nous pouvons, sans beaucoup de peine, empêcher le mal par la mortification de nos sens, mais nous ne pouvons pas le guérir sans des combats infinis. Heureux, trop heureux si, sages à nos dépens, nous empêchons qu'il n'augmente et ne nous précipite dans les enfers ^ i>
C'est admirable et d'une vérité frappante. Mais Malebranche ne s'en tient pas là. En métaphysique, il considère l'univers comme profane et tellement indigne de l'action divine que, si l'Incarnation du Verbe n'eût donné au Créateur le moyen de le diviniser, rien n'eût été créé. En morale, il interdit au sage de jeter sur cet univers le moindre regard de complaisance et d'amour. De plus, le dogme du pé-
1. Traité de morale, 1, cli. xi, 13. Voir aussi Médil, chrét,, xx, i 5. « Lorsque l'imagination est salie par les traces infâmes qu'une beauté sensible y a imprimée, il n'est point au pouvoir de l'âme de la purilîer ou d'effacer entièrement ces traces criminelles... Mais il n'est pas fort difficile de se préserver du mal et de conserver la pureté de son imagination; car il est au pouvoir de l'âme de boucher les avenues par lesquelles les objets ont commerce avec les sens ; il est au pouvoir de l'âme de fermer les yeux et de fuir lorsqu'elle appréhende d'être trop pressée. On change d'air lorsqu'on craint de gagner le mal contagieux : pourquoi ne fuirait-on pas lorsqu'on se sent en danger de perdre Dieu et de tomber dans les enfers? »
ché originel, toujours présent dans sa philosophie, et entendu à la manière dure des jansénistes, ne lui montre partout dans le monde que malice et corruption. Il est sans cesse en défiance contre les choses et contre lui-même. Ne lui dites pas que les innocents attachements de la terre sont autant de moyens d'aimer Dieu davantage. Il n'admet pour les créatures qu'un amour qui n'attache pas le cœur à l'objet aimé; et dès qu'il y a attachement, l'affection n'est plus innocente. Ne lui parlez pas des douceurs de cette vie terrestre et des plaisirs que l'on peut y goûter sans offenser Dieu. Ce langage lui ferait horreur. Il vous reprocherait d'oublier que la corruption originelle ne permet pas à l'homme de jouir sans péril, ni peut-être sans faute, de plaisirs qui en eux-mêmes seraient innocents. Et ainsi, chaque chose est un danger, car le péché est partout ; la malédiction est attachée à tout ce qui est du monde ; la douceur même des affections domestiques est un piège, et la vie est une mort continuelle*. Parle-t-il de l'union de l'homme et de la femme? Sans Jésus-Christ, ce n'est qu'une action toute brutale, par laquelle ils n'engendrent que pour le démon : sans Jésus-Christ donc, ce serait un
1 . Plusieurs des fortes expressions dont je me suis servi dans cette page sont empruntées à un chapitre fort remarquable d'un excellent ouvrage du P. Faber, oratorien anglais, le Créateur et la créature, liv. III, ch. III (le monde : les deux manières do l'envisager, l'une sombre et désolée, l'autre qui a quelque chose de clair et de serein : comment toutes deux sont vraies et peuvent être fausses).
crime épouvantable de communiquer à une femme cette misérable fécondité * ; et dans le mariage chrétien lui-même tel qu'il l'entend, il n'y a pas de place, ce semble, pour l'ardeur du sentiment, pour la tendresse de cœur, pour ce que saint François de Sales appelle privauté, confiance, et amoureuses caresses^. Considère-t-il l'autorité du père et de la mère? il demande quel droit peut donner sur l'esprit et le cœur d'un autre homme une action semblable à celle des bêtes, une action de laquelle on doit rougir et dont il a honte de parler : il ne veut donc pas que les parents s'attribuent le droit de commander à leurs enfants comme récompense d'une action criminelle, ou du moins indécente et brutale ; et quand ensuite il rend à l'autorité paternelle sa force et sa légitimité en la faisant découler de Dieu, il met dans le cœur des enfants pour leurs parents plus de respect et d'obéissance que de tendre affection^. Regarde-t-ii la société tout entière? il dit qu'il n'y a presque jamais rien à gagner parmi les hommes*: il conseille donc de se délivrer, autant que cela se peut, de « cette pénible et fâcheuse