‹ La philosophie de Newton (volume 2)Chapitre 153 sur 183 · V. Préface des Principes, p. VII · texte numérisé non relu

V. Préface des Principes, p. VII

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philosophie de Descartes, sans la remplacer par une autre philosophie. Physicien et physicien seulement, il laissait, sans réponse beaucoup des problèmes soulevés par la métaphysique, il refusait de donner satisfaction à l'esprit constructif, si vivace en France. Si Voltaire avait placé avant tout l'amour-propre national, il lui eût été facile de reprocher aux Anglais le manque de sens métaphysique. Le cartésianisme, après tout, n'avait pas été sans fécondité, et l'on pouvait en espérer encore des résultats utiles. Le mérite de Voltaire, trop souvent méconnu, est d'avoir compris qu'à ce moment la lutte ne se livrait pas entre deux traditions métaphysiques, la tendance cartésienne d'une part, la tendance newtonienne de l'autre. 11 a clairement senti que le newtonisme était une attitude d'esprit toute spéciale, qui devait marquer une ère nouvelle. A la place des anciennes métaphysiques, des anciens ,sys/émes qui prétendaient dominer la science par des axiomes abstraits, allait surgir une science positive, se constituant d'elle-même. A côté de cette science, toute métaphysique deviendra vite oiseuse et superflue. L'histoire, mieux qu'aucun argument, se chargera de l'éliminer. Envisagée à ce point de vue, la science newtonienne devient le point de départ d'une philosophie positive, et Voltaire, en vulgarisant cette science, s'est fait le promoteur d'une telle philosophie.

Au premier abord, il peut paraître étonnant de soutenir que Voltaire, que Newton lui-même, sont les précurseurs du positivisme. Le positivisme, tel qu'il a été constitué par Auguste Comte, est une doctrine si précise, si particulière, qu'il est difficile de la séparer de la personne même du fondateur. Elle se compose de trop de tendances, réagissant les unes sur les autres, pour qu'on puisse espérer en trouver l'origine dans une philosophie unique. Auguste Comte s'est efforcé lui-même de rechercher ses antécédents historiques, et il a signalé l'affinité de sa doctrine avec les systèmes les plus différents. 11 y a plus. Nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que les sympathies d'Auguste Comte vont plus nettement à des hommes xomme Descartes qu'aux philosophes de l'école voltairienne. Aussi ne prétendons-nous point chercher dans Newton et dans ce que Voltaire a pris de Newton la source unique du positivisme. Nous tenons simplement à établir que sans l'influence Blocii. 35

de Newton et de ses méthodes, l'esprit positif eût été impossible.

L'esprit positif, d'après Comte lui-même, est une expression qui possède plusieurs sens. Par un de ces sens au moins, l'esprit positif est entièrement hostile aux tendances de Newton et de Voltaire. C'est par essence un esprit constructeur, un esprit de système *. Si Auguste Comte se montre antipathique à l'œuvre de Voltaire, c'est surtout parce qu'il n'y a vu qu'une œuvre négative, une destruction du passé. Au contraire, ce (ju'il goûte chez Descartes, ce qu'il goûte même chez Aristote, c'est reffort de synthèse tenté par ces penseurs pour se faire une vue d'ensemble de l'univers.

Mais l'esprit positif n'est pas seulement un esprit de synthèse, c'est aussi un esprit de précision, s'opposant aux généralités abstraites, un esprit de relativisme, s'opposant aux axiomes absohis. Kii ce sens, Comte est plus qu'il ne pense le disciple (le Newton et de Voltaire. Les réserves introduites à chaque instant par Newton dans le domaine des hypothèses, l'ironie même dont Voltaire fait emploi contre les prétentions d'une métaphysique absolue, ont servi la cause du relalivisme. Sous ses apparences purement critiques, la philosophie voltairiennc a fait plus que toutes les doctrines pour le retour au « sens commun ». Ce sens commun, cet « esprit public », où Auguste Comte voit le rudiment nécessaire de tout esprit philosophique, c'est Voltaire, guide par Newton, qui l'a élevé au rang de méthode. Sans les progrès de l'idée de loi, dus aux travaux scientilicjues de Newton, sans la décadence de l'esprit métaphysicjue, due aux polémiques de Voltaire, l'idée d'une science relative n'eût pas été possible, et avec elle l'esprit positif perdait un de ses traits distinctifs. C'est donc avec justice qu'oD peut rapporter à Voltaire, et à ce que Voltaire tenait de Newton, non la totalité du positivisme, mais le trait essentiel de l'esprit j)ositif.

Un premier caractère de la méthode ne wtonienne, sur lequel Voltaire insiste à maintes reprises, et (jui se retrouve tel quel chez.Vuguste Comte, c'estla défiance delhypothèse pourl'hypotlièse. Les v('Tital)lesphysiciens,(iuisonten môme temps les véri-

1. Cf. L. Lt'vy-Bruhl, La Philosophie iVAufj us te Comte (¥. Alcan).

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tables géomètres, doivent « embrasser avec courage cette physique admirable, qui n'est fondée que surles faits etsur le calcul, qui rejette toute hypothèse et qui par cons6«|uent est la seule physique véritable * ». L'hypothèse n'est acceptable que comme indice, comme guide provisoire. Il faut savoir y renoncer sitôt qu'elle cesse d'être utile. Le vice radical de tout système, ou, pour employer le langage de Comte, le propre de r « esprit métaphysique » est d'inventer d'abord des principes au moyen desquels on veut tout éclaircir. Une hypothèse, déguisée du nom de principe, n'en acquiert pas plus de valeur. 11 ne suffit pas qu'elle puisse donner lieu à des déductions cohérentes, il faut pour qu'elle soit digne d'estime qu'elle cadre avec les faits, et pour cela il est convenable d'attendre qu'elle soit suggérée par eux. En d'autres termes, Thypothèse légitime, celle qui peut parfois rendre des services, c'est Ihypothèse analytique. L'hypothèse dangereuse, qui doit à jamais être bannie de la science positive, c'est celle qui prétend remplacer notre ignorance par des présomptions. « 11 est clair qu'il ne faut jamais faire d'hypothèse. Il ne faut point dire : commençons par inventer des principes avec lesquels nous tâcherons de tout expliquer. Mais il faut dire : faisons exactement Vanalyse des choses, et ensuite nous tâcherons de voir avec beaucop de défiance si elles se rapportent avec quelques principes *. » L'erreur la plus grave est de prétendre ramener toutes choses à un principe. Le goût de l'hypothèse ne peut pas prendre de forme plus simple et plus avouée. Admettre a pHori une science absolue, croire que cette science est suspendue à un principe absolu, que ce principe nous est accessible immédiatement, c'est l'esprit de système dans ce que Voltaire lui trouve de plus naïf. C'est aussi le contraire de l'esprit positif. La défiance, môme excessive, des hypothèses, s'est transmise de Newton à Voltaire et de Voltaire à Auguste Comte '.

Une seconde forme de l'esprit positif qu'on rencontre à chaque

1. V. Défense du Sewtonianisme, ilZ9. Voltaire, Œuvres complètes. Ed. Dupont,t.XXX, p. 328.

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