‹ La philosophie de Newton (volume 3)Chapitre 118 sur 223 · CHAPITRE VIII L.V PHYSIQUE EXPÉRIMENTALE ET L^HYPOTIIÈSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII L.V PHYSIQUE EXPÉRIMENTALE ET L^HYPOTIIÈSE

La méthode expérimentale de Newton est souvent caractérisée d'un seul mot. Newton, dit-on, bannit toute hypothèse, et par là il a tracé sa voie à la physique moderne.

Il y a dans cette manière de voir une part de vérité, mais on verra bientôt qu'elle n'est pas la vérité tout entière. C'est d'ailleurs une illusion de croire que les méthodes nécessaires à la science puissent être entièrement aperçues par un savant de génie, de sorte que la science n'ait qu'à appliquer indéfiniment ces méthodes une fois découvertes. La logique scientifique ne procède pas avec une telle simplicité. Les idées que le savant se fait à un moment donné sur le rôle et la valeur des hypothèses, sur l'interprétation des expériences, sur l'usage du calcul, son sujettes à variation et à perfectionnement. La manière dont nous concevons une théorie physique ne reste pas immuable tandis que les théories changent. Au fur et à mesure que le contenu de notre science s'enrichit d'éléments nouveaux, nos vues sur les méhodes scientifiques se modifient pour s'adapter à ces exemples. C'est pour cela que la logique scientifique n'est pas une œuvre qui puisse sortir des conceptions, même géniales, d'un savant. Les idées de Newton ou de Claude-Bernard sur futilité de tel ou tel principe, sur la généralité de tel ou telprocédé, sur les dangers de telle ou telle analogie, peuvent être intéressantes pour C(dui qui reconstruit l'histoire des sciences : il est impossibU> (|u'("Hes demeurent éternellement vraies pour le savant même.

C'est qu'une méthode scientifique n'est pas quelque chose qu'on puisse séparer de son temps. Les idées que nous nous faisons d'époque en époque sur la valeur comparée des

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métliodos dépondcnl moins du raisonnemont abstrait par lequel nous en pesons les avantaofcs et les défauts que des exemples mis sous nos yeux par la science contemporaine. La physique dAristole, ([ui nous semble aujourd'hui dépoiu-vue de loo-iqiie, a jiu préférer la méthode métaj)hysique à toute autre, parce que seule à cette époque, cette méthode permettait ([introduire un certain ordre dans des phénomènes mal con- !uis. Au moyen âge, les entités physiques ont répondu aux exii^ences de la logique scientifique, parce quon ne possédait pas d'autre moyeti de ramener les faits à des forces élémentaires. La physique cartésienne a pu se servir d'hypothèses qui semblent aujourd'hui très invraisemblables, parce que grâce à (\o telles hypothèses Descartes réalisait un système déductif. A son tour Xewton a pu rejeter toute hypothèse parce que de son temps les mesures positives avaient atteint un assez haut d(\gré de perfection pour que l'esprit arrivât à se satisfaire de la substitution des /o?'.s numériques aux causes substantielles. Mais si c'est là un progrès véritable, on ne peut l'apprécier (pi'en se replaçant dans le milieu scientitiquc où vivait Newton. H faut examiner si les idées de Newton sur la philosophie expérimentale sont d'accord, non avec un idéal abstrait que l'histoire ne réalise jamais, mais avec la tendance qui se manifeste à la tin du xvri'^ siècle dans l'évolution de la philosophie naturelle. H est donc inutile et peu instructif de rechercher dans le Newtonisme ce qu'il peut y avoir d absolument \Tai et d'applicable partout à toute science. 11 convient plutôt de se demander si le rôle assigné par Newton aux expériences et aux hypothèses est conforme à l'état de la physique de son temps et a pu rii h;il( r le progrès.

Les Anciens ont connu, dès l'époque d'Aristote, une méthode qu'on peut rapprocher de la méthode expérimentale. Il semble (pie Démocrile ail élr le premier h considérer les expériences raisonnées comme la véritable source de la cerlilude. Les résultats (piil obtint en cliimie, en physique ', plus encore r<>X('m|)l(' (pTil laissa de ce (juc peut l'observation en biologie, l'on! (h; ses travaux le point di' de-part de la méthode expérimentale. Aristotc lui-rn(>me n est j)as exclusivement un aprio-

1. V. par cxi-mpic : les Orif/ineu île laCkimie, par M. Berllielot.

riste. Nous savons qu'à côté des vues synthétiques qui sont communes à la Physique et au Traité de VAme, il y a des observations bien coordonnées, des syllogismes fondés sur les faits. D'ailleurs les historiens de la philosophie s'accordent à dire que l'observation de la nature avait été la préoccupation constante d'Aristote, et qu'il était loin d'en méconnaître l'utilité dans l'investigation effective des causes'.

Mais c'est à l'école d'Épicure qu'il faut faire remonter l'origine véritable de la science expérimentale. Plus hardis que leur maître Démocrite, Épicure et Lucrèce attribuèrent aux sens le privilège de nous faire connaître la réalité. Lorsque l'expérience sensible a prononcé, toutes les théories abstraites doivent s'incliner. C'est elle qui nous révèle l'existence, sinon des atomes pris en eux-mêmes, du moins de certains phénomènes qui ne peuvent se concevoir sans les atomes. C'est elle qui prouve la mortalité des êtres, le changement continuel de toute susb tance. Il est remarquable de voir comme Lucrèce appuyé toujours sur des 'raisons de fait les conclusions les plus subtiles de son système. Assurément ce n'est pas pour elle-même que l'expérience est cultivée par les Epicuriens. Le souci de la science n'est pas ce qui les anime, et ils ne demandent à la physique que le minimum de vérités susceptibles de servir de base à la morale. On doit reconnaître aussi que chez eux l'observation l'emporte de beaucoup sur l'expérimentation. Il est rare qu'ils aient recours à des exemples compliqués, à des cas non spontanément réalisés par la nature. Eniîn il est certain que la critique des expériences n'est pas poussée très loin chez Lucrèce. Il suffit en général que nos sens aient parlé pour que leur témoignage soit au-dessus du doute. La méthode expérimentale n'est donc pas employée par Epicure et Lucrèce avec les garanties qui en sont l'accompagnement nécessaire. Elle manque, comme la méthode adverse, de certitude et de critique. Il n'en est pas moins vrai que l'atomisme, sous les dehors d'une métaphysique matérialiste, cachait les premiers rudiments d'une physique fondée sur l'expérience. Si cette physique s'est trouvée contredite par beaucoup de résultats de

1. C'est Platon qui est le véritable type du savant contempteur de l'expérience. Aussi Aristole l'accuse-t-il d'édifier une philosophie vide et artiflciclie.

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la science moderne, il esl certain que ses critiques ont prolitô même de ses erreurs. Gassendi, Bacon, Newton ont cliacun emprunté quelque chose à la physique atomistique, et sous leur empirisme on retrouve des vestiges de la métapiiysique de Démocrite.

On a vu précédemment' que Newton comprenait l'importance des théories atomiques, mais se refusait à y voir le seul <,niide de la philosophie expérimentale. 11 admire Kpicure d'avoir su dépasser le point de vue de la métaphysique dAriâtote, sans pour cela accepter le système des atomes comme l'explication délniive de la nature. En effet la méthode d'i:picure, même avec les modihcations qu'y a apportées Gassendi, a un trait commun avec celle d'Aristote. Au lieu de donner des exi)lications particulières, elle donne toujours des explications générales. Ceci ne veut pas dire que la généralité soit à éviter dans les théories physiques. Nous avons vu au contraire que l'analyse mathématique a proprement pour but de tirer de cas déterminés des formules aj)plicables dans des cas plus étendus. Mais il faut toujours qu'une explication générale puisse se préciser dans un cas particulier. 11 faut qu'en l'appliquant à un phénomène donné, nous puissions comprendre tous les traits distinclifs de ce phénomène. Une explication générale est mauvaise, lorsqu'elle reste générale dans des cas spéciaux. C'est luie preuve (pi'elle n'est ni précise ni susceptible de démonsti-ation.

< )r 1,1 phvsicpn- d(\s atomistes tombe manifestement sous ce ivj)roche. S agit-il d'explicpier la cohésion? Elle imagine des atomes crochus dont l'tMichevètrement faii la lénacité des corps- Df la sorte elle exj)li(pi(' \nci\ (pie tous les corps soient vanutnKMit cohérents, mais elle nr montre pas pourquoi un cor|)S doiiiir p<jssèd(! tel ch'gré d(> ténacité, l'aiit-il faire voir l'origine des couleurs? Klle concevra autant d'espèces d'atomes douées chacune de propriétés différentes, ([u'il y a de couleurs dans les objets. De cette lacon on poun-a rentire coniplc d inic manière vague el générale, de ! Cxisteiice des couleiu's natu-

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