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V. Principes, SchoLie Géiiôral

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alors, par le fait même, la philosophie morale progressera daulant. » En d'autres termes, la philosophie morale na pas besoin d'autres principes que ceux de la science. Du moment que l'univers témoigne d'un créateur parfait, la moralité devient un aspect de l'ordre upiversel.

On peut se demander ce qui resterait de la théodicée newtonienne, si l'on en supprimait cette notion de finalité que Newton admet sans doute, mais ne justifie jamais. La question ainsi posée n'est pas factice. C'est celle en face de laquelle se trouveront, au cours du xviii^ siècle, un très grand nombre de j)hilosophes mécanistes, disciples de Newton en ce qui concerne la physique, et pourtant hostiles à sa métaphysique. A cette question Newton lui-même a donné la réponse. « Nous adorons Dieu comme soumis, car un Dieu sans providence, sans empire et sans causes finales, n'est autre chose que le destin et la nature. »> Ce Dieu-deslin, ce Dieu-nature, qui répugne si fort à l'esprit orthodoxe de Newton, sera du goût d'un grand nombre de philosophes du xviii® siècle. De fait il seml)le assez logique qu'une philosophie naturelle comme celle de Newton, c'est-à-dire une philosophie fondée sur la jjhysique, aboutisse à une théologie naturelle, où la nécessité physique joue le principal rôle. Des hommes même enclins à un certain déisme, aussi bien que des matérialistes avérés, pourront alors reprendre à leur compte le système de Newton,, moins grossièrement imbu de causes finales. Ils arriveront à des formes diverses du naturalisme, à des métaphysiques très distinctes de la métaphysique newtonicnne, et qui pourtant pourront se prétendre en accord avec les principes de Newton.

Si nous mettons à part ce que la théologie de Newton a de personnel et presque de mystique, il reste qu'on y trouve une tendance assez différente de la tendance répandue de son temps. Le Dieu que concevaient Pascal et Malebranche, le Dieu de la théologie orthodoxe, est avant tout un Dieu législateur. Il se peut que nous ignorions son essence, mais nul n'est censé ignorer ses ordres. 11 a imprimé en nous une loi qui s'impose d'autorité. C'est en parlant de cette révélation intime que nous pouvons essayer de retrouver Dieu dans la nature. Mais celui qui ne se conforme pas d'abord, par ses actes, aux jjrescrip-

lions divines, n"a nulle chance de saisir par sa raison les marques de la providence.

Les métaphysiciens comme Leil)niz essayèrent de réagir contre ce qu'une pareille théologie avait d'exclusif. Au Dieu jéîrislateur ils associèrent un Dieu architecte et leur svstème concluait à une harmonie entre le Dieu de la religion et celui de la nature. Chez Newton cette harmonie se retrouve, mais le- Dieu architecte est à proprement parler le seul (jui nous soit accessible. Cest àlui que va notre admiration en face de la stabilité, de luniformité du monde, c'est à sa sagesse que concluent les dernières inductions de la philosophie naturelle. Par là Newton, malgré son mysticisme, ouvrait la voie à cette religion naturelle qui allait être la nouveauté du xviu'^ siècle, et qui sous couleur d'appuyer la religion a servi surtout à la combattre. Nul mieux que Voltaire n'a compris cette tendance, et nul plus que lui à cet égard n"a été disciple de Newton. Faire du Dieu des religions révélées un géomètre, un idiysicien, un artiste impeccable, c'était la meilleure manière d'ébranler les doctrines qui en faisaient surtout un tyran. C'était iutroduire dans la métaphysique un élément emprunté à l'idéal de la raison humaine, et par suite élargir aux dépens de la foi le domaineoù cette raison a place.

Linfluencc de Newton s'est manifestée dans un si grand nombre de domaines que nous renoncerons à les parcourir tous. On trouvera dans l'ouvrage de Rosenberger ^ un résumé historique satisfaisant surtout ce qui concerne la formation de l'école newtoniennc et la victoire finale de la physique nouvelle. La physique de Newton, tant combattue de son vivant, fut presque aussitôt après sa mort reçue comme classique dans toute l'Angleterre. Sur le continent elle demeura longtemps inconnue. La polémique de Newton et de Leibniz, la découverte même de l'attraction universelle n'intéressèrent d'abord qu'un public restreint. En France l'influence cartésienne était assez vivacedansla science officielle pour offrir une barrière presque infranchissable aux nouveautés qui la menaçaient. Malebranche, puis Fontenelle, à force de science et d'ingéniosité, prolongèrent d'un demi-siècle le règne des idées cartésiennes, et l'on dut attendre le milieu du xvni'' siècle pour voir Newton, traduit en français, susciter un mouvement d'idées qui rejaillit sur toute la philosophie.

C'est en 1756 que fut publiée à Paris la traduction Aqs Principes mathématiques de la Philosophie Naturelle par Madame du Châlelet- Il suffit de consulter l'avertissement de l'éditeur pour se persuader que la savante marquise avait eu recours à des collaborations éminenles. Le commentaire qui suit la traduction et qui est intitulé « Exposition abrégée du système du Monde » a été revu par Clairaul, et n'est en bien des endroits

i. I. Neulon u. seine phys. Prinzipien. p. 507 sqq. iJ. Auparavant Voltaire avait publié ses Eléments de la Philosopfiie de Sewlon, 1738-1742.

qu'un résumé des notes de rillustre astronome. La préface de Vollaire, qui nous fait connaître l'esprit dans lequel la traduction est conçue, est parfaitement d'accord avec ce que nous savons de sa compétence scientifique et de l'influence intellectuelle qu'il exerçait sur 3/"'" du Châtelet.

Celle-ci avait commencé par verser dans le leibnizianisme. Sous le titre d'Inslilutions de Physique, elle avait publié une analyse de la philosophie leibnizienne, adressée à son fils, dont elle avait entrepris elle-même l'éducation. Déjà dans cet ouvrage, s'il faut en croire Voltaire, l'illustre marquise faisait preuve d'un esprit de méthode et de clarté « que Leibniz n'eut jamais ». 11 faut entendre par là qu'elle rejetait du leibnizianisme tout ce qu'il comportait de métaphysique et d'outré, pour n'en conserver que^quelques principes simples, mathématiques ou physiques, vérifiables par le calcul et par l'expérience. La philosophie de Leibniz lui semblait toute d'imagination, l'intuition y remplace trop souvent la preuve proprement dite.

Aussi comprit-elle que cette métaphysique si hardie, mais si peu fondée, ne méritait pas ses recherches. Son âme, nous dit yoltaire, était faite pour le sublime, mais pour le vrai. Formule typique, qui aide à comprendre l'orientation nouvelle des idées philosophiques. Pour M"'*' du Châtelet, pour Voltaire, pour la plupart des philosophes du xviii® siècle, c'est par un recul de l'esprit métaphysique que doit se faire le progrès des connaissances humaines. L'heure est venue de considérer le vrai autrement qu'on ne faisait jusqu'ici : les résultats positifs de la science doivent guider la métaphysique et non lui obéir.

La force de Voltaire et de ses disciples a été de soutenir la philosophie newtonienne pour en propager non tant les résultats que les principes. Au delà des conquêtes précises du newlonisme, Voltaire acompris qu'il yavait l'esprit newtonien, une attitude pouvant s'apj)liquer non seulement à l'astronomie, à la physique, à la géométrie,, mais à toute tentative d'explication rationnelle. Tirant ainsi du newtonisme beaucoup plus que n'y avait mis Newton, les philosophes français du xyiii"^ siècle surent s'en faire non seulement une arme, mais un modèle. II leur arrive de commettre des erreurs d'interprétation dans le détail. Mais le caractère général de l'analyse nouvelle, la substitution à lidéal métaphysique d'un idéal positif, a été claire-

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ment ajjerçu par eux. Nul mieux que Voltaire n"a compris cette leiulance, et nul n'a contribué plus que lui à faire des Principes mathématiques de Newton le statut de la philosophie nouvelle.

Voltaire, qui symbolise pour nous les tendances philosophiques de son siècle, a fait table rase dans ses écrits, non seulement du cartésianisme, mais de toute la tradition métaphysique du xvii*" siècle. Par esprit critique ou par besoin polémique, il a renié presque sur tous les points les idées courantes. Le but que se proposait Descartes, savoir construire la philosoi)hie sur nouveau fonds, sans se préoccuper de ce qu'ont pu penser Aristote et ses sectateurs, Voltaire l'a réalisé entièrement. On peut contester l'originalité de ses vues, on peut en rapporter le mérite à ses lectures ou à ses voyages, il reste qu'il est un philosophe révolutionnaire, un esprit novateur dans le vrai sens du mot.

La critique portée par Voltaire à Descartes et au xvn* siècle est même si vive, si continue, qu'elle masque souvent ce qui reste du xvii« siècle chez Voltaire lui-même. Ses railleries constantes sur le système des tourbillons, sur la substance pensante, sur les bêtes machines ne doivent pas donner le change sur sa pensée intime. Voltaire est cartésien au moins par un point. C'est un philosophe des idées claires, c'est-à-dire qu'il n'admet comme vrai que ce que nous connaissons évidemment être tel. Mais, dira-t-on, c'est là tout le cartésianisme,, et l'on ne comprend pas comment Voltaire, s'il a voulu demeurer logique avec lui-même, a pu accepter les prémisses du Discours de la méthode sans en subir les conséquences. La raison en est que le mot « d'idée claire » avait maintenant une signification toute nouvelle. Sous l'influence encore vague de la philosophie anglaise, principalement des Essais de Locke, la tendance psychologique et empiriste s'était glissée peu à peu dans la philosojjhie française. L'idée n'apparaissait plus comme un élément immuable, une « nature simple », dont l'évidence s'impose tout d'abord et dont le raisonnement dégage le contenu. La clarté et la distinction des idées étaient devenues inséparables de leur origine, de leur évolution, de leur expression verbale. L'idée claire est celle dont nous voyons clairement la formation, et dont la pratique justilie l'emploi. Klle ne

s'impose plus comme une donnée de la raison mais comme un résumé des expériences.

Il est impossible de dire d'une manière précise à quel moment cet empirisme s'est introduit dans la philosophie cartésienne pour en modifier l'esprit. On en trouverait sans doute un pressentiment chez Malebranche lui-même. Mais le véritable auteur de cette réforme, c'est certainement Voltaire, et l'action de A'oltaire n'a été efticace que parce qu'il s'appuyait sur Locke et sur Newton. Il est naturel que cette action se présente presque toujours comme destructive, comme une pure négation du carr tésianisme. Les polémiques ne connaissent pas l'esprit de réserve. Il appartient à l'histoire de reconnaître que Voltaire a gardé de la philosophie cartésienne un minimum de tendances générales. Nous serons d'autant plus libres pour signaler ensuite son opposition indomptable au système cartésien et pour rechercher la cause de son affinité avec les idées de Locke ■et de Newton.

Un besoin cartésien par excellence, le besoin d'une certitude inébranlable, se retrouve intégralement dans la philosophie de Voltaire. Sous le voile d'ironie qui recouvre la plupart de ses -écrits, on voit transparaître constamment l'idée d'une certitude possible, certitude différente peut-être de celle où aspi- .rait Uescartes, mais qui seule mérite d'être cherchée, car seule elle donne satisfaction à la raison. Comme Descartes, Voltaire a la haine du « probable », du « vraisemblable ». La probabilité a le défaut de changer de valeur selon les esprits à qui elle s'adresse. Pour une intelligence nette et impartiale, l'explication simplement probable est entièrement inexistante. Pour celui dont l'imagination est vive, la crédulité forte, la percep- -tion confuse, il se peut qu'une probabilité vaille la certitude.

On s'explique ainsi que la fausse science ait tant de prise sur l'esprit public. L'histoire et la fable, la poésie, la métaphysi- .que, sont autant de probabilités ingénieusement conçues, propres à séduire les Imaginatifs. La science véritable, celle qui demeure à travers les vicissitudes du progrès, est souvent moins plaisante et moins accessible. Elle opère sur des c altitudes proprement dites, et n'admet rien qu'après un long coii- Irùle. Comment Descartes, malgré son mépris de la vraisemblance, a-t-ilpu se prendre à un système abstrait (jui, sous cou-

leur de certitude parfaite, défie parfois la vraisemblance ellemême? C'est que le probable, le vraisemblable, étaient pour lui tout ce qui n'est pas déduit. La liaison géométrique des idées esta ses yeux l'indice le meilleur qui révèle le vrai. Aussi loin que la déduction s'étend, en partant de principes sûrs, aussi loin va la certitude véritable. De là ces démonstrations laborieuses, qui remplissent les Principes de Descartes, vain effort pour rattacher aux vérités primordiales les détails les plus hasardeux de la cosmogonie. Le système des tourbillons et de la matière subtile, qui a succombé sous le ridicule avant de disparaître sous les réfutations de Newton, est un exemple des erreurs où entraîne le besoin excessif de déduction.

Newton, bien mieux que Descartes, a su rechercher la certitude là où elle se trouve vraiment, dans la clarté des idées expérimentales. Son livre des Principes n'est pas « un amas de probabilités qui peuvent servir à expliquer bien ou mal quelques effets de la nature ' ». Il a rejeté comme Descartes le vraisemblable, mais il a su mettre le vrai dans ce qui est positivement confirmé. En ce sens. Newton et Voltaire ont simplement transformé lidéal cartésien, ils ne l'ont pas renié. Le besoin de certitude qui, chez Descartes, ne pouvait se satisfaire que d'une logique déductive, a été adapté par eux aux réah"tés de la science contemporaine, c'est-à-dire à la physique expérimentale. En refusant d'admettre des hypothèses. Newton exclut de la science positive tout ce qu'en excluait Descartes. INLais il a su être plus conséquent que lui dans l'application de sa maxime. Si Voltaire se déclare disciple de Newton et adversaire de Descartes, c'est parce que Newton a su atteindie l'évidence dont Descartes sentait seulement la nécessité.

La transposition que nous venons de signaler, le passage d'un idéal déductif à un idéal de certitude inductive, serait bien fait pour nous étonner si nous n'avions égard qu'à la philosophie française du xvii" siècle. Il semble impossible de comprendre comment en France, au xvin'' siècle, sous linfluence de quelques hommes seulement, de Voltaire en particulier, une tradition métaphysique vieille d'un siècle, la tradition cartésienne, a subitement cédé à un courant nouveau, dont rien ne laissait

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