‹ La Philosophie de NewtonChapitre 166 sur 202 · LEE · texte numérisé non relu

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de ceux qui ont écrit sur la physique ont procédé comme s'ils avaient renoncé à atteindre le degré le plus modeste de la certitude. Leur habitude était de prendre les suppositions pour des vérités, dès qu’elles offraient avec la réalité une apparence de rapport. Il est vrai que les démonstrations dans la philosophie naturelle ne peuvent être aussi exactes qu'en mathématique. Encore faut-il tenir le milieu « entre la préoccupation des hypothèses et la prétention de démontrer toutes choses avec une rigueur mathématique ». Toute la philosophie est fondée sur la méthode d’induction. Notre auteur donne une nouvelle force à cette méthode par le principe incontestable que tout résultat d'expérience demeure, malgré les hypothèses, vrai jusqu'à observation du contraire.

Comment s'est opérée dans l'esprit de Newton cette transformation qui l'a fait passer d'une tolérance générale de l’hypothèse à une condamnation systématique ? C’est ce qu’on ne peut comprendre que par des raisons personnelles, tirées de l’histoire des écrits de Newton.

Les découvertes optiques et astronomiques de Newton avaient rencontré dès leur apparition des contradicteurs acharnés: Pardies, Cassegrain, Lucas, Huyghens et bien d'autres se déclarèrent sceptiques devant les expériences de Newton, et s’en tinrent soit aux idées cartésiennes, soit aux hypothèses de Hooke. Dans la longue polémique que soutint Newton avec quelques-uns de ces physiciens, il faut reconnaitre que les questions de priorité et de personnalité jouèrent le rôle le plus important. D'un caractère naturellement ombrageux et timide, Newton ne se hasardait à avancer un fait qu'après en avoir vérifié de toutes façons l'exactitude. Nous savons qu'il a tardé des années à publier les plus considérables de ses découvertes par un souci peut-être excessif de perfection. Mais une fois qu'il avait livré ses idées à la publicité, Newton n’admettait pas qu’elles pussent se heurter à des suspicions a priori. C’est un des caractères propres du génie qui vit isolé dans ses idées de ne pas comprendre que l'esprit vulgaire a besoin, pour se ranger à la vérité, du même travail préparatoire dont l'inventeur s’est acquitté lui-même. Les préjugés, les points de vue acquis, ne disparaissent pas devant l’évidence sans le secours du temps, et la tendance naturelle que nous éprouvons en face

d’une conception nouvelle, est de la trouver fausse précisément parce qu'elle est nouvelle.

Ce phénomène s'est vérifié d'une manière remarquable à l’époque de Newton. Jamais peut-être des découvertes plus simples, plus faciles à saisir, n'avaient été présentées au public avec un tel appareil de démonstration, d'explication, de vérification. Jamais pourtant on ne vit plus d'acharnement dans la défense des théories anciennes et dans la réfutation préconçue du système qui les ruinait. Le mode d'argumentation généralement employé contre Newton était le suivant. Vous expliquez, lui disait on, la mécanique céleste, l'optique physique, par des lois nouvelles. Ces lois sont fondées d’après vous sur des faits constants, et ne le cèdent en certitude à aucune autre loi généralement admise. S'il était possible d'envisager votre conceplion d’une façon tout à fait indépendante, nous pourrions peut-être la discuter en détail afin d'en découvrir le point faible. Mais tant de minulie est inutile, car nous avons a priori des raisons de croire que vous vous trompez. La théorie de Hooke, la théorie de Descartes, ne sont pas des systèmes qu'on puisse négliger en face d’une physique comme la vôtre. Ces théories ont été établies, non seulement sur des faits constants, mais après éliminalion méthodique de toutes les théories contraires. Elles ont commencé par faire une classification des différentes conceptions logiquement possibles. Parmi celles-ci, elles ont exclu progressivement toutes celles qui allaient soit à l'encontre des principes, soit à l'encontre des théories admises. Elles se sont de la sorte établies par l'absurde, eL1l n’y a pas de raison qui puisse nous faire renoncer à une théorie dont le contraire est absurde.

En partant de là, Pardies et Lucas se refusent à discuter la conceplion de Newton comme une conception pouvant être vraie ou fausse : elle est nécessairement fausse puisqu'elle est incompalible avec ce qui est vrai a priori. C’est contre cette méthode de critique que Newton s'élève, d'abord ironiquement, puis avec une irritation qui va en croissant à mesure que l’objection se renouvelle. Il est impossible d'admettre, écrit-il en 1672, l'efficacité d’une méthode physique, si l’on n’a pas fait une énumération complète de toutes les manières possibles d'expliquer les phénomènes. La véritable méthode d’investiga-

tion des choses est celle qui les étudie par l'expérience. La théorie que je propose n’est pas inférée seulement de ce que les choses ne peuvent pas se passer autrement, elle n’est pas le résultat d'un argument @ contrario appliqué aux suppositions de mes adversaires. Elle dérive d'expériences positives et directement.concluantes. Il n’est qu'une seule manière de la criiquer, c'est de faire voir que les expériences ne répondent pas à la théorie que j'en donne‘. Mais les hypothèses, quelles quelles soient, ne peuvent pas avoir de valeur critique. On peut réfuter tout ce qu’on veut par des suppositions convenables, tandis qu'on ne peut rien établir positivement sans l'expérience aidée du caleul.

La même hostilité contre les hypothèses se retrouve à la fin de l’Oplique ?. « Les hypothèses doivent être considérées comme rien dans la Phlosophie Naturelle *. » Le sens qu'il faut attribuer à cette formule est encore un sens polémique. C’est au point de vue de la réfutation d’une doctrine que l'hypothèse est sans valeur. Croire réfuter les expériences de Newton, et en particulier l'expérience « cruciale » par laquelle il montre que le fait de la dispersion doit s'expliquer par l'inégale réfrangibilité des couleurs, en disant que d’autres hypothèses permettent aussi de les interpréter, c’est violer l’ordre des recherches physiques. En physique, comme en mathématiques, nous possédons un double instrument d’appréhension du réel, la « méthode analytique » et la « méthode synthétique ». En mathématiques, la méthode d'analyse est celle qui part des

faits, c’est-à-dire du donné géométrique, pour retrouver sous

4. V. Phil, Trans., 15 juill. 1672, n. 85. « Liceat mihi hac occasione tibi significare nequaquam censere me efficacem eam esse determinandæ veritatis rationem quà diversi examinantur modi, quibus phænomena explicari possunt, nisi ubi perfecta fuerit omnium istorum modorum enumeratio. Nosti genuinam proprietates rerum investigandi methodum esse qua illæ ab experimentis deducuntur. AC jam ante tibi dixeram Theoriam a me propositam eviclam mihi fuisse, non qüidem inferendo rem ita se habere, quia haud se habeat aliter, videlicet non eam deducendo duntaxat a contrariorum suppositionum confutatione, sed ipsam ab experimentis positive el directe concludentibus derivando. Vera itaque ratio eam examinandi haec erit, si consideremus scilicet num experimenta a me proposita illas Theoriæ partes, quibus accommodantur, revera probent ».

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