V. Phil. Trans., Resp. ad Pardies
vrai que les corps agissent sur la lumière à un certain intervalle, etpar cette action arrivent à infléchir les rayons d'autant plus fortement que la distance est moindre ? Estal vrai que les corps qui diffèrent de réfrangibilité, diffèrent également de réflexibilité ? Est-il vrai que les rayons de lumière en passant près des extrémités d’un corps y subissent des inflexions alternatives, en se mouvant d'une manière sinueuse à l'instar d'une anguille? Est-il vrai que les corps noirs s'échauffent davantage sous l'action de la lumière que les corps colorés?etc., ete.» Mais si l'on approfondit l'étude de ces questions, on voit qu'elles représentent pour Newton bien autre chose que des « doutes » élevés sur certains points de la physique. D'abord elles tiennent dans l'ensemble de l'ouvrage une place assez notable, le cinquième environ’, el cette place est allée en augmentant d’une édition de lOplique à l'autre. La première édition anglaise ne contient que les questions 1 à 7, une partie des questions 8, 9, 10, 11, les questions 12 à 45 et le commencement de la question 16. Dans l'édition de 1706 on trouve en plus latin des questions 8, 10 et 11, et les questions 25 à 831. Enfin en 1717 nous avons pour la première fois les questions 17 à 24 et la dernière partie de 31. Ceci semble indiquer que Newton attachait à ces « questions » une importance croissante, et en fait, même pour le lecteur moderne, elles constituent sans aucun doute la partie la plus suggestive de la physique newtonienne. Et pourtant il est aisé de s’apercevoir que chacune de ces questions n’est que la forme dissimulée d’une hypothèse. Newton a fait rentrer dans le supplément de l'Optique tout ce qui n'était pas assez démontré à ses yeux pour faire corps avec le reste de l'ouvrage. Il déclare lui-même qu'il range sous ces questions tous les problèmes qu'il n'a pas eu le temps matériel d'élucider par l'expérience ?. Nous allons donc trouver dans l'œuvre de Newton toute une série d'hypothèses, et il faut expliquer comment ces hypothèses sont compatibles avec l’aversion de Newton pour tout ce qui n est pas expérimentalement démontré.
L'hypothèse peut s'employer de deux manières différentes.
4. Exactement 60 p. sur 330 dans l'édition latine in-4. 2..V. Ed. Clarke, p. 270-271.
On peut d'abord s en servir comme d'une donnée dogmatique, apte non seulement à représenter les faits, mais même à déterminerce qu’ils doivent être. C’est l'emploi abusif de l'hypothèse contre lequel Newton s'élève énergiquement. Mais l'hypothèse est susceptible aussi d’être adaptée à un rôle plus modeste. Elle peuts’accommoderà l'explication des faits, servirdes chéma propre à introduire l’ordre dans nos recherches. A ce point de vue elle est admissible et Newton en reconnait la valeur !.
Il existe done de bonnes et de mauvaises hypothèses. La distinction entre ces deux classes n’est pas fondée sur des différences de nature, mais sur des différences d'interprétation. Une hypothèse est toujours mauvaise lorsqu'elle se présente sous forme d'objection à des faits positivement acquis. Une hypothèse peut être bonne lorsqu'elle est seulement suggestive, c'est-à-dire lorsqu'elle se contente de proposer une explication des faits. Dans une science expérimentale suffisamment développée, les premières hypothèses doivent disparaître entièrement. Leur utilité pratique est nulle et en laissant survivre certaines théories aux faits pour lesquels elles ont été inventées, on crée une source de confusion et d’erreur. Au lieu de cela, les hypothèses suggestives gardent leur importance dans toute science quelle qu'elle soit. Nous avons beau supposer notre connaissance des faits aussi précise et aussi complète qu'on voudra, il restera toujours à introduire parmi ces faits un ordre systématique qui rende compte de mieux en mieux de leurs rapports. Cet ordre ne peut commencer par être démonstrativement établi. Il y a toujours une période de doute où les analogies sont assez puissantes pour suggérer la conception d’une loi sans que les vériications soient assez complètes pour permettre d'affirmer entièrement la loi. Cette période est celle où l'hypothèse peut servir de fil directeur.
Prenons l'exemple de l'optique newtonienne. Cette science, comme toute science qui se développe, comporte à chaque instant une part d'acquis et une part de provisoire. L'acquis, ce sont les {héorèmes certains, que Newton a établis dans le
1. Cf. Rép. à Pardies, Phil. Trans.,1672, p. 5044. « Nam hypotheses ad explicandas rerum proprietates tantum accommodari debent, et non ad
determinandas usurpari, nisi quatenus experimenta subministrare possunt ».
premier livre de l’Oplique, d'abord par la répétition d'expériences concordantes, ensuite par lemploi du raisonnement mathématique. Mais quel que soit l'état de développement d'une science, et à plus forte raison dans l'état d'enfance où se trouvait l'optique da temps dé Newton, il existe une part de matériaux non différenciés dans lesquels les théorèmes acquis se retrouvent partiellement, en même temps qu'on y pressent l'existence de théorèmes nouveaux. C’est là que l'hypothèse peut rendre des services, comme préparalion des démonstrations à naître. Dans une matière où rien n'est encore certain, elle sollicite l'esprit vers une direction plutôt que vers une autre, prête d’ailleurs à disparaitre le jour où la certitude expérimentale sera venu fixer définitivement nos recherches.
On le voit, la haine de Newton contre les hypothèses n'est pas aussi absolue qu'on se plait à le dire sur la foi des déclarations contenues dans les Principes. Ces déclarations s’appliquent exclusivement aux hypothèses dogmaliques et aux hypothèses polémiques. Celles-là en effet apportent à la science plus d’entrave que de secours. Mais les hypothèses purement sugoestives, ou comme nous disons aujourd'hui, heuristiques, ne sont nullement rejetées par Newlon. Bien au contraire, les Quæstiones oplicæ sont un assemblage d’hypothèses de ce genre, et on en retrouve d'analogues dans beaucoup des opuscules de Newton.
Pour qu'une hypothèse soit admissible en physique, il faut qu’elle satisfasse à un certain nombre de conditions que Newton a clairement exprimées. D'abord, et c’est peut-être là le point le plus important, l'hypothèse doit venir après l'expérience et ne peut jamais la précéder. Si l’on adopte la conception de Descartes, on est amené à faire de Phypothèse le juge de l'expérience elle-même. Le cartésianisme prend le terme hypothèse au sens où le prennent les mathémaliciens, c’'est-àdire qu'il en fait l'équivalent de l'énoncé d'un problème abstrait. Faire une hypothèse, cela ne peut avoir de sens pour un philosophe a priori comme Descartes, que si cela signifie se donner les conditions d'un problème physique, et voir comment les théorèmes généraux s'appliquent au cas proposé. Voilà pourquoi, bien que Descartes exclue en apparence toute supposition, nous trouvons aujourd'hui des hypothèses sous un grand
nombre de ses démonstrations. C’est queles lois qui semblaient incontestables à Descartes, parce qu'il les confrontait avec la métaphysique, nous semblent douteuses, parce que nous les confrontons avec l'expérience. L'hypothèse estdissimulée chez lui sous l'apparence déductivé des propositions, alors qu'elle ressort immédiatement sitôt qu’on cherche à les contrôler par les faits.
C'est pour éviter cette fausse certitude des hypothèses 4 priori, qu'à partir de Newton la physique a toujours établi les faits avant de leur appliquer une supposition quelle qu’elle soit. Newton insiste très vivement! sur la nécessité où le physicien se trouve de procéder d'abord à des expériences exactes independamment de toute hypothèse. C'est justement le trait caractéristique d'une physique positive de rechercher les hypothèses pour représenter les faits et non les faits pour confirmer les hypothèses. « Il faut commencer par établir les propriétés de la lumière par des expériences du genre des précédentes. C'est seulement lorsque nous avons démontré en fait l’indépendance des rayons dont elle se compose que nous pouvons décider entre les hypothèses et rejeter celles qui ne peuvent se concilier avec les faits ?. » Nous sommes souvent obligés de faire des expériences « pour voir », mais jamais nous ne devons faire d’hypothèse au hasard. Le champ des hypothèses est illimité, et la puissance de l'imagination assez grande pour conduire aux suppositionsles plus arbitraires. S'il suffisait, pour qu'une hypothèse nous semblât valable, qu’elle pût donner lieu à une déduction cohérente, nous serionsobligés d'admettre dans la science les hypothèses les plus surannées. Aucune d'elles n’est à proprement parler illogique, aucune n'est telle qu'un léger changement n'arrive à la faire cadrer avec les faits. Mais la valeur d’une hypothèse ne doit pas se juger de la sorte. On va contre le but de la science si l’on part d’une hypothèse factice, qu'on modifie jusqu’à ce qu’elle se trouve d’accord avec les faits. L'hypothèse n'a d'utilité scientifique que si elle est suggérée par l'examen de la réalité. A mesure que cet