V. Quæst. Opt. XXNIII
mais que Ce passage ne peut jamais se réaliser actuellement. Il n'existe pas un raisonnement déterminé, une preuve partieulière qui nous permelte de franchir l’espace qui sépare un fait d'expérience, füt-il aussi clair que le cogito, d'une connaissance de l'absolu. A plus forte raison serait-il absurde de poser dès le début de la science une pareille connaissance de l'absolu, et de prétendre en tirer par la seule déduction les conclusions particulières à l'expérience donnée. Nous devons en toutes choses tenir compte avant tout des faits.
Or parmi les faits il en est un que nul savant ne songera à contester, c'est que la science, aussi loin qu'on suppose poussé le progrès continu dont elle est susceptible, laisse un domaine ouvert, ne donne jamais une explication dernière. Si une mélaphysique demeure possible, c’est dans ce domaine qu'il faut la chercher. A la limite extrème du lerrain actuellement conquis par la science, nous rencontrons des confins mal connus, où la connaissance des causes mécaniques n'a plus lieu. Peu importe que ces confins eux-mêmes reculent sans cesse devant nos efforts, nous rencontrons toujours, à la limite des explications dont nous sommes sûrs, quelque chose d'incertain qui réclame une explication métaphysique. En ce sens il est juste de dire que les causes secondes mènent nécessairement à la recherche d'une cause première.
L'erreur de Descartes, identique à l'erreur d’Aristote, a été de penser que cette cause première pouvait être connue d'un seul coup (statim). Ils ont cru qu'on pouvait une fois pour toutes établir les foudements métaphysiques de la science, et sur ces fondements construire comme sur le roc. La vérité est que les causes métaphysiques sont de celles dont on approche sans cesse sans arriver à les atteindre jamais!. Elles sont comme ces limites de quantités évanouissantes dont le calcul infinitésimal offre l'exemple et auxquelles on est nécessairement conduit sans que l'esprit puisse les saisir d’un regard. Plus nous avancons dans l'étude systématique des lois physiques, plus nous nous approchons de problèmes comme celui-
1. V. Quæst. Opt. XXVIIL. « Utique si verus omnis factus in hac philosophia progressus non quidem statim nos ducitad causæ primæ cognitionem et certe propius propiusque nos ad earn perpetuo adducit,eaque res permagni est æstimanda. »
ei : «Comment se fait-il que la nature ne fasse rien en vain ? A quelle fin ont été créées les comètes, etc. ?! » Ces problèmes se posent à nous avec une insistance d'autant plus grande que nous les avons plus négligés d’abord pour n'envisager que l'aspect mécanique des choses. « C'est l'office et le but de la philosophie naturelle, non seulement d'expliquer le mécanisme du monde, mais encore et surtout de s'élever par le raisonnement des effets aux causes, jusqu’à ce que nous arrivions à la cause première, qui sans aucun doute n'est pas mécanique ?. »
Comme on le voit, Newton est placé très nettement au point de vue opposé de celui de Descartes. C'est en s'élevant des effets aux causes, et non en suivant la voie inverse, qu'il espère approcher de plus en plus de ce qu'il nomme la cause première. D'où sait-il que cette cause première existe ? Quelle est la notion qu'il s'en forme ? Nous avons déjà dit que sur ce point Newton ne discutait pas. Il acceptait sans hésitation l'existence d'un Dieu vaguement conçu. L'originalité de son système est d'avoir mis ce Dieu, non au début, mais à la fin de la philosophie. Il a libéré de la sorte la science positive de toute contrainte et de tout préjugé, en même temps qu’il ménageait un passage continu des derniers aperçus de la science aux premières aspiralions du senliment.
Ce passage est déjà indiqué dans les Quæstiones oplicæ. IL y est fait allusion aussi dans le Scholie général des Principes. On sait avec quel soin Newton se défend en général d'affirmer quoi que ce soit sur la nature intime de Péther. L’éther est-un exemple de « bonne hypothèse », ce n'est pas autre chose, et un physicien scrupuleux ne peut même pas affirmer que l’éther lumineux soit identique à l’éther de la gravitation, ou celui-ci à l’éther magnétique. Mais il eût été surprenant que Newton gardàt jusqu'au bout une semblable réserve. Là où il pouvait développer ses hypothèses sans risque de porter atteinte à la valeur démonstrative de ses ouvrages, il est naturel qu'il ait émis des vues plus hardies et plus dogmatiques.
Parmi ces vues, la plus intéressante sans contredit est celle