‹ La Philosophie de NewtonChapitre 170 sur 202 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Il est extrèmement remarquable qu’à aucun moment Newton n'’admette un recours de la science aux postulats de la métaphysique. Nous avons insisté à plus d’une reprise sur l'effort original de Newton pour fonder la science exclusivement sur l'expérience et sur le calcul. N’eût-il travaillé que pour cette idée, il mériterait d'être considéré comme un fondateur de la philosophie positive. Dans l'exposé de ses théories mathématiques, de ses théories physiques ou cosmiques, nous n avons à aucun moment élé arrêtés par la nécessité de justifier des ax1omes par la mélaphysique. On n'en pourrait dire autant de la physique cartésienne, nm de la physique de Leibniz, ni de celle de Malebranche. Newton à réalisé d’une manière complète l'idéal que feront revivre plus tard les adeptes d’une philosophie positive, savoir constituer la science sans faire appel à la croyance, Le souci qu'il a de n’admettre dans la science que les faits d'expérience et les résullats de calcul peut seul expliquer le caractère restrictif qu'a si souvent la méthode newtomienne. L'induetion, l'hypothèse, sont entourées par lui de mille barrières à seule fin d'éviter l'immixtion arbitraire du surnaturel dans le domaine naturel. On pourrait donc s'attendre à ce que l'œuvre de Newton-s'achève sans une métaphysique.

n'en est rien, elles raisons n'en sont pas difficiles à apercevoir. La plus importante de toutes, bien que la moins proprement philosophique, est l’esprit profondément religieux de Newton. Par sa famille et son éducation, Newton appartenait à un milieu où non seulement les idées religieuses avaient toujours ét6 en honneur, mais encore où les questions théologiques, la dialectique et lexégèse elle-même faisaient objet

de toutes les préocupations. C'est à des influences de ce genre qu'il faut rapporter le goût précoce de Newton pour tout ce qui est exégèse biblique. Ge goût ne le quitta jamais, et lui inspira plus tard ses Observations sur les prophéties de Daniel et sur l’Apocalypse, exactement comtemporaines de ses derniers travaux scientifiques. Newton appartenait d'instinct à cette famille de penseurs anglais, dont Clarke! devait être le: représentant le plus connu, et qui fondait sur l'interprétation des Ecritures une théologie demi-naturaliste, demi-mystlique, dont l'influence s'est fait sentir sur toute la philosophie anglaise du xvrnt siècle ?.

Dans cette Ecole, les postulats métaphysiques et religieux ne furent jamais véritablement discutés. Ils formaient un ensemble de données premières, emptuntées à la religion révélée, et dont l'authenticité ne pouvait être mise en doute. C’est ce qui ressort avec évidence de la lecture du traité de Clarke, où l'existence de Dieu n’est démontrée par aucun raisonnement rigoureux, Mais OÙ, SOUS couleur d'impartialité, on recourt constamment au bon sens, c'est-à-dire à la tradition, pour persuader le lecteur au lieu de Le convaincre. Le véritable effort tenté par cette Ecole, et cela est vrai aussi bien de, Berkeley que de Clarke, c’est la lutte contre Fathéisme. Cette lutte est entreprise tantôt au nom de l'idéalisme, tantôt au nom d’une sorte de mysticisme, mais dans.tous les cas on admet a priori soit un sentiment naturel, soit une illumination de la conscience, qui équivaut à la révélation de l'absolu. C'est ainsi que dès le début de son Trailé sur l'Existence de Dieu, Clarke soutientquel'athée lui-même, alors que sa raison lui montre que Dieu n'existe pas, doit désirer de tout son cœur qu'il existe Lout de même, afin d’avoir dans la vie présente, comme aussi dans la vie future, la garantie d'un juge impeccable *. On le voit, la métaphysique et la théodicée sont admises par lui a

4. Cf. Trailé de l'Exislence ei des Altribuls de Dieu, des Devoirs de la Religion Naturelle, el de lu Vérilé de La Religion Chrétienne, par M. Clarke, docteur en théologie, 1705.

2. Ce qu'on appelle l'idéalisme anglais de cette époque se ressent d'une manière générale des influences théologiques auxquelles nous faisons allu sion. Pour plus de détails, Cf. L'Idéalisme en Anglelerre, par G. Lyon, Thèse, chez Félix Alcan, Paris 1888.

> Cf. Trailé de lExistence de Dieu. éd. 1727) pr 8-9.

priori, sinon comme axiomes clairement énoncés, du moins comme tendance invincible.

Newton appartient exactement à la même disposition d'esprit. Pour lui aussi les vérités fondamentales de la métaphysique et de la religion sont au delà des atteintes du doute, ou du moins l’idée ne s’est jamais présentée à lui d’un doute s'élevant jusqu’à ces objets. A la différence d’un esprit comme Descartes, pour qui le doute méthodique s’étend d’abord à toutes choses, et ne se limite que par sa propre impuissance, Newton n'a jamais songé à soumettre à une critique méthodique les principes essentiels de la foi. I y a même plus. Jamais Newton n'a songé à la possibilité d'une opposition entre les religions révélées etce qu'on pourrait appeler la foi naturelle. Les croyances mélaphysiques chez lui revêtent d'emblée la forme chrétienne. S'il s’écarte sur quelques points de la tradition authentique de l'Église, cen’estpas parunrationalisme hardi quis'offusque des obseurités. Les bizarreries que contient parfois sa doctrine sont elles-mêmes empruntées à une orthodoxie, au dogmatisme particulier reçu dans le milieu où il vivait. En d’autres termes, Newton, malgré son goût des choses théologiques, peut-être à cause de ce goût, est resté un croyant au sens le plus ordinaire du mot. La religion ne s’est jamais posée à lui comme un problème, mais comme un fait, et c'est parce que la religion implique toujours une part de métaphysique quil va être amené à compléter par la métaphysique l’ensemble de sa Philosophie Naturelle.

Si la métaphysique de Newton n’était que l'expression naïve de ses croyances et de son éducation, elle cesserait de nous intéresser. On pourrait alors ranger son auteur dans cette catégorie assez nombreuse d’esprits qui ont su diviser leur pensée en deux parts, pratiquant la méthode positive en matière de science et fidèles à l’autorité en matière de croyance. Mais Newton appartient à un temps où des distinctions si radicales n'étaient pas possibles. A peine libérée par Descartes des contraintes de la tradition, la pensée philosophique, chez Descartes lui-même, avait cherché à reconstruire un lien systématique entre le monde donné et l'absolu. A plus forte rai- Son Locke, Newlon, et tous les penseurs dont ils furent les maitres, sentaient-ils le besoin d’un lien de ce genre. Un sys-

tème scientifique, si parfait soit-il, ne donne pleine satisfaction à l'esprit que s’il ménage une transition facile à des intuitions d'ordre supérieur. Le soin même que prend Newton d'éliminer, au cours de la science, tout ce qui n’est pas positif, le laissera plus libre de rattacher la science dans son ensemble, par des liens qui cessent d'être positifs, à un ordre nouveau.

C'est un des traits essentiels de l'esprit cartésien de placer les vérités métaphysiques à la base de loutes les autres. Ce trait n’est pas particulier à Descartes, on le retrouve dans toutes les doctrines où l’on admet une certitude unique, absolue, certitude qu'il faut posséder d’abord sur les objets les plus simples avant d'en rechercher les conséquences dans les matières plus compliquées. Le platonisme commence par une métaphysique d'idées, l'épicurisme par une métaphysique d’atomes, le cartésianisime par une métaphysique du moi. Tous trois, malgré les différences profondes qui les séparent, ont cette tendance commune d'envisager la science comme un corollaire d'intuitions premières : toute connaissance particulière est réellement fondée sur la métaphysique, si l’on entend par là qu'à chaque moment de la science, la certitude est directement rattachée à quelques axiomes primitifs. Cette tendance est la tendance métaphysique par excellence. Elle attribue aux vérités métaphysiques une importance si grande qu'il est impossible de rien entreprendre sans elles. Les sciences particulières, même les plus modestes, manquent de méthode et de direction si elles ne prennent pas leur point de départ dans les résultats de la métaphysique. Celle-ci est à proprement parler la science unique, universelle. Les autres disciplines ne font qu'accroitre le contenu de certaines idées dont la vérité nous est connue tout d'abord. Entre la métaphysique et les sciences positives il n’y a donc pas partage d’attributions. La métaphysique englobe dès le principe toutes les autres sciences, celles-ci se développent à côté d'elle, en se nourrissant d'elle.

On peut concevoir une autre attitude. Ce serait celle du positiviste parfait, qui se refuse à admettre aucun rapport entre les sciences et la métaphysique. Sur toute métaphysique possible, la science présente un avantage immense, c’est celui d'exister et de se subvenir à elle-même. Il est un fait que les mélaphy-

siciens les plus obstinés ne peuvent contredire. Les sciences, en se contentant de la certitude qui leur est propre, vont plus vite et plus loin que les systèmes métaphysiques les plus cer- {ains. Pourquoi ne pas renoncer alors à toute connaissance transcendante, ou si l'on désire faire une concession à l'imagination et au cœur, pourquoi ne pas reléguer la métaphysique en dehors de la science dans une région où elle sera à la fois inaltaquable et inoffensive? Ce devait être l'idée du demipositiviste que sera Xant, c'était déjà à l'époque de Newton l'idée de certains physiciens qui tendaient à une séparation complète de la physique et de la métaphysique. « Certains physiciens ont développé des hypothèses qui expliquent tous les phénomènes par des causes mécaniques, et ont rejeté dans la métaphysique la contemplation de toutes les autres causes! » II y a là une allusion certaine à Bacon et à ses imitateurs, c'est-à-dire à tous ceux qui établissaient un partage entre les causes finales et les causes efficientes, celles-ci revenant de droit à la science, les autres étant réservées à la croyance. La métaphysique, au lieu d'être comme chez Descartes intimement mêlée à la physique, est située en dehors d'elle. Des esprits plus hardis diront même qu’on peut s’en passer.

Newton ne pousse pas la hardiesse à ce point. S'il n’est pas métaphysicien à la manière de Descartes, il le demeure d'une manière qui lui est propre. Nous allons retrouver ici un des traits caractéristiques de la philosophie newtonienne, savoir l'esprit de continuité.

Il est impossible qu'il y ait séparation brutale entre le domaine naturel etle domaine transcendant, cela serait contraire à la loi de continuité. Il n'est pas moins impossible que le rapport entre ces deux domaines soit celui qu'a admis Descartes, un lien de dépendance 4 priori de la science par rapport à la métaphysique. La métaphysique n'est pas au cœur de la science, elle n'est pas non plus en dehors d'elle ; l'expression la plus correcte serait de dire qu'elle est à La limite de la science. Il faut entendre par là qu’on peut passer de la connaissance des faits positifs à une connaissance plus haute,

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