‹ La Philosophie de NewtonChapitre 178 sur 202 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

la plume de Newton. Il semble qu'après avoir tout fait pour ramener la connaissance de lunivers à un pelit nombre de principes simples, Newton eût dù se contenter de rechercher les preuves d'une action providentielle dans ce que Malebranche appelle la « simplicité des voies ». Mais il ne faut pas oublier qu’en théologie Newton n'est pas un pursavant. C’est un homme appartenant à un milieu professant en théologie des idées très particulières. On trouve chez lui une sorte de mysticisme, une tendance à l’adoration du créateur sous toutes les formes que revétent ses œuvres, unsentiment vifde l'omniprésence divine, un penchant à retrouver Dieu jusque dans les manifestations les plus particulières de sa puissance. Cette tendance, intellectualisée tant bien que mal, prend la forme d'un argument nouveau : plus les créatures de Dieu sont variées, plus l'existence d’un Dieu unique est évidente ; plus grande est la diversité des aspects dela nature, plusnécessaire est l’action d'un «Seigneur» tout puissant, qui coordonne etconstruit l'univers.

A vrai dire, Newton s'exprime ici plutôt par sentiment que par raison. Mais le sentiment, nous l'avons dit déjà, joue un grand rôle dans ses convictions personnelles. C’est surtout par opposition à l'athéisme, pour faire pièce aux partisans de la « nécessité métaphysique », par exemple aux admirateurs de IHobbes, que Newton se place ici au point de vue esthétique. La beauté de l'univers, que Leibniz définissait l'unité dans la variété, est considérée dela même manière par Newton comme un signe concret de l’action divine. Si l'ordre, l'uniformité, la répétition constante des mêmes phénomènes existaient seuls das la nature, on pourrait être tenté de les rapporter à une puissance inintelligente, à un destin aveugle. La nécessité d’un Dieu bon, sage, intelligent, ressort avec évidence de ce que l’ordre universel est un ordre varié, de ce que la nécessité des lois couvre toujours une richesse de détails irréductible à un pincipe unique.

Audmettons avec Newton que l'existence de Dieu soit l'induction suprême de la science. Il nous faut rechercher à présent quels sont les attributs de ce Dieu, c’est-à-dire voir si la mélaphysique permet de rejoindre la notion ordinaire d’un être tout puissant, omniscient, d’une bonté parfaite.

Parmi les attributs de Dieu, il est naturel qu'un géomètre

comme Newton ait mis au premier rang l'éternité et l'infimité, qu’on peut appeler des attributs géométriques. Nous avons déjà dit dans un des premiers chapitres de ce livre avec quel soin Newton distingue l’espace et le temps relatifs, l'espace et le temps absolus, l'espace et le temps mathématiques. On pouvait déjà prévoir à ce moment que l'espace et le temps joucraient un rôle tout spécial dans la métaphysique de Newton et que, débarrassés des concepts parasites qui en limitent l’application, ils étaient susceptibles d'être érigés en attributs divins. Ceci n’est applicable, bien entendu, qu'à l'espace et au temps absolus, à ce que Newton désigne, dans le Scholie Général des Principes, sous le nom d’éternité et d'infinité.

Il ne faudrait pas croire en effet que l’espace et le temps, tels que les conçoivent les géomètres, soient des propriétés de la nature divine. On risquerait fort, en admettant cette idée, de tomber dans le panthéisme, et Newton n’abhorre rien tant que « ceux qui font Dieu uniquement l'âme du monde ». A vrai dire, il est fort difficile, même avec les explications que fournit Newton, de décider s'il échappe complètement au panthéisme, ou s’il n'admet pas, malgré ses réserves, une doctrine très voisine du panthéisme. C'est ainsi qu'il explique, à la fin des Principes, que Dieu est éternel et infini, c’est-à-dire « qu'il dure depuis l'éternité passée et dans l'éternité à venir, et qu'il est présent par tout l’espace infini ». Un peu plus loin : «Dieu n’est pas l’éternité ni l’infinité, mais il est éternel et infini ; il n’est pas la durée ni l’espace, mais il dure et il est présent; il dure toujours et il est présent partout ; il est existant toujours eten tout lieu ; à constitue l’espace et la durée. »

De ces déclarations assez obscures il semblerait ressortir que Newton lient avant tout à séparer Dieu du monde donné, à lui attribuer une infinité, une éternité, qui ne rappelle en rien les propriétés de l’espace et du temps réels. On serait porté à croire qu'il se sert d'une distinction analogue à celle dont se sert Malebranche, mettant en Dieu une sorte d’étendue intelligible, pour mieux lui refuser toute étendue sensible. Il n'en estrien, et Newton insiste sur l'erreur de ceux qui pensent que Dieu n’est «nulle part». « Gomme chaque particule de l’espace existe toujours, et que chaque moment indivisible de la durée dure partout, on ne peut pas dire que celui qui a fait toutes choses et

qui en est le seigneur n'est jamais et nulle part». Comme on le voit, la pensée de Newton n'est pas extrêmement nelle. Il est certain que le sentiment de la continuité le conduit à chercher un passage des notions physiques d'espace, de durée, d'esprit universel, aux notions transcendantes. Il est certain aussi qu'il craignait sur toutes choses d'être confondu avec les panthéistes, avec «ces païens qui s'imaginaient que le soleil, la lune, les astres, les âmes des hommes et toutes les autres parties du monde étaient des parties de l’être suprême et qu'on leur devait un culte ; ce qui est une erreur '.» Les méditations métaphysiques de Newton n’avaient pas élé poussées assez loin pour qu'il eût trouvé une conciliation satisfaisante de ces deux tendances. Un métaphysicien comme Leibniz ne sera pas embarrassé pour déterminer le lien qui unit l'espace à Dieu : ce lien est fondé sur la monadologie, on peut le saisir et l'expliquer. Entre l’espace et Dieu, Newton aperçoit lui aussi un rapport, mais ce rapport est plutôt mystique que métaphysique. L'omnipotence divine estsurtoul accessible ausentiment, et lorsque nous faisons de l'éternité, de l'infinité, des attributs de Dieu, ül y a là plutôt une satisfaction donnée à la foi qu'une intuition empruntée à la raison.

A côté des attributs purement géométriques qu'on vient d'énumérer, Newton reconnait à l'être suprème des attributs qu'on pourrait appeler « mécaniques ». Lorsque nous parlons de la puissance de Dieu, de son action constante sur les créatures, du mouvement qu’il donne à l'univers, nous ajoutons quelque chose à l'idée d'un Dieu simplement éternel et infini. Laissant provisoirement de côté la question de savoir si cette action es! bonne, sage, pleine de finalité, ne l’envisageons d’abord que sous l'aspectmécanique, et demandons-nous comment est possible une action directe de Dieu sur le monde.

D'après Newton, « tout est müet contenu en Dieu ». Il est le « primum movens », la source initiale de toute transformation. Lorsque nous disons que tout mouvement a sa source en Dieu, cela est vrai non seulement du mouvement matériel, del'acuon des corpssurles corps, mais del'action descorpssur lesesprits, et des espritssur les corps. « La puissance suprèmes exerce non

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