V. Préface des PîHîicipeSy trad. de M"« du Chàtelel
prévoir la venue. Car il faul bien le reconnaître, entre le xv.i« siècle, cartésien à outrance, et le xvm» siècle, volta.nen. sans réserve, il y a un abîme que Ihistoire a peine à combler Nulle transition na été ménagée de Malebranche a Voltaire. Ce n'est pas dans l'hisloire littéraire qu'une telle transition pourra se trouver. L'admiration que le xv,u« siècle a gardée aux classiques de la génération précédente, n'a d'égale que la désinvolture avec laquelle on renonce à leurs idées, à eurs règles, à leur style même. Fontenelle et Bayle, malgré leur attachement à Descartes, ont déjà la manière de l'école nouvelle. Lh.stoire des sciences présente elle aussi, entre les deux époques, un hiatus infranchissable. De la décadence du système lourbillonnaire au triomphe complet de la physique mathématique il s'est écoulé quelques années à peine. De toutes façons, il y a rupture brusque, à tous les points de vue, entre les deux écoles. Le cartésianisme ne contenait en germe à peu près aucun principe de la philosophie nouvelle. Celle-c, loin de se réclamer du cartésianisme, a cherché à s'en dégager entièrement, et il faut un véritable effort historique pour la rattacher tant bien que mal au passé.
L'influence décisive qui s'est exercée à ce moment sur la philosophie française doit être recherchée en dehors de France. C'est à la pénétration graduelle des tendances empiristes anglaises, qu'il faut attribuer la modification profonde qu a subie alors la tradition cartésienne. Si la tendance du xviu" siècle avait simplement été de remplacer le système cartésien par un autre, il lui eût été facile de substituer au cartésianisme une philosophie dans le genre de celle de Leibniz. Plus en accord avec les lois physiques, mieux armé au point de vue mathématique le système de Leibniz offrait aux métaphysiciens des explications fort brillantes. 11 eût pu s'harmoniser sans trop de peine avec la théologie orthodoxe, et devenir en France, comme en Allemagne, une philosophie quasi officielle.
Il est remarquable qu'il n'en ait rien été. Les critiques portées par Voltaire à Descartes et à ses sectateurs ne sont dépassées que par les railleries dont il accable le système de Leibniz. U semble bien que Leibniz et Descartes aient été pour voltaire deux variétés d'un même type, deux intelligences desservies par une imagination sublime. L'idée de Voltaire et celle de ses
-contemporains est qu'il faut ramener l'intelligence à ses limites naturelles. Faite pour comprendre la nature et pour ignorer ce <iui la dépasse, l'intelligence humaine doit suivre la loi qu'ont suivie de tout temps les vrais philosophes, les sages. Elle doit partir de l'expérience et marcher parallèlement à l'expérience. Les vrais philosophes des temps modernes, ce sont les philosophes anglais, qui ont su limiter leurs recherches au domaine de la psychologie et atteindre le vrai sur quelques points particuliers. Parmi ces philosophes, Locke est toujours celui qu*on cite en premier lieu. C'est à lui qu'on attribue d'ordinaire Tinlluence directe qu'exerça l'Angleterre sur la formation des idées de Voltaire. Nous nous proposons de faire voir qu'outre l'influence de Locke, et bien avant elle, il faut citer l'influence de Newton.
L'esprit de Voltaire était trop porté vers la réflexion historique pour qu'il pût subir une influence quelconque sans en avoir conscience, sans en rechercher les causes et la filiation. Il était d ailleurs assez riche de son propre fonds pour n'avoir nulle hésitation à reconnaître les enseignements tirés par lui d'une lecture ou d'une conversation. Le séjour de deux ans qu'il fil en Angleterre fut pour ces raisons doublement fructueux. D'une part il lui j)ermet de se pénétrer des principes tout nou- Teau.x de l'empirisme, d'autre part il l'amène à rechercher les origines historiques de cet empirisme, à découvrir le lien méthodique qui unissait l'école newtonienne à la tradition de Galilée et de Bacon.
Voltaire est sans doute le premier qui ait aperçu clairement l'unité de tendances de la philosophie anglaise. Pour les modernes c'est chose bien facile, de constater la continuité des doctrines empiriques, de Bacon à Locke et de Locke à Newton. Il nous est facile de retrouver jusque dans le moyen âge les premiers rudiments de l'empirismeanglais, et nous suivons sans obstacle le progrès qui s'est fait dans cette voie au cours du xvn^ et du xviii'^ siècles. Bien plus l'hisloire nous enseigne que les progrès de l'esprit positif, de l'esprit inductif, de l'esprit de précision, ont été solidaires à cette époque de ceux de l'empirisme. Les premiers représentants de la science moderne, Copernic, Kepler, Galilée, nous semblent les avants-coureurs* naturels de la philosophie inductiye, et nous voyons un lien de
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filiation directe entre ces savants et des hommes comme Bacon ou Newton.
Cette continuité de vues et de tendances échappait pourtant aux contemporains. Si Newton cite à maintes reprises les plus illustres de ses prédécesseurs, il n'est pas certain pour cela qu'il ait bien compris leur rôle historique. Bien qu'il se réfère tacitement à Bacon, à Galilée, à Kepler, on peut douter qu'il ait saisi clairement tout ce qu'il leur devait. Obéissant lui-même à un courant d'idées familières, il n'avait pas, peut-on dire, la liberté d'esprit nécessaire pour rechercher la genèse de ces idées. Philosophe empiriste et physicien expérimental, il n'avait qu'à suivre son tempérament pour se conformer au mouvement de l'histoire. Voltaire au contraire, issu d'un milieu différent, nourri d'une éducation difTérente, a été frappé vivement de ce qu'il voyait «levant lui : une philosophie qui était en même temps une véritable école scientifique, une tradition d'empirisme qui se continuait à travers toutes les différences individuelles, cent doctrines inspirées toutes d'un même esprit d'exactitude et d'observation. lia su voir la genèse historique de l'école iiiductive. 11 a compris ce que l'empirisme anglais devait aux grands physiciens du xvi*" siècle. En même temps qu'il étudiait la philosophie de Locke et de Newton, il saisissait les aflinités intimes qui unissent ces deux penseurs, et les rattachent tous deux à une tradition commune. Voilà pourquoi il retire de leur étude plus que des vues particulières. Fidèle à l'évolution historique dont il se rendait un compte si exact, il crut que son rôle était d'acclimater en France non tant les principes de Newton ou de Locke, que les principes généraux de la philosophie expérimentale, par lesquels avaient été guidés et Locke et Newton.
Les Lettres Philosophiques offrent en maint endroit la preuve évidente de ce qu'on vient de dire ^ C'est un fait bien connu que Voltaire y est nettement sous l'influence de Locke. Les idées de tolérance admirablemen tdéveloppées par Locke, sont reprises par Voltaire presque sans changement. Mais Voltaire n'est pas moins fortement frappé du système de l'attraction, de la physique et de la métaphysique nouvelles. Ce sont là d'après