‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 196 sur 208 · Lett. Phil., XV · texte numérisé non relu

Lett. Phil., XV

VOLTAIRE ET NEWTON

détails de la physique, plus on doit trouver suspecte cette notion elle-même du moment où ses conséquences sont démontrées fausses. Les principes de Descartes n'ont pas besoin d'être réfutés comme tels. Ils succombent sous le poids de leurs propres conséquences. Par un sentiment assez naturel chez l'auteur d'un système. Descartes avait pensé qu'après ses principes la physique était virtuellement achevée. L'histoire lui donne un démenti, et il suffit qu'un astronome 3e génie ait ruiné l'astronomie cartésienne pour que tout le système se trouve

ébranlé.

C'estlà ce que Voltaire a nettement compris. lia été frappé de ce fait qu'un système philosophique, pour perdre sa valeur, n'a . pas besoin d'être démontré faux : il suffit qu'il tombe en désuétude. En Angleterre, dans les milieux que fréquentait Voltaire, et où la philosophie newtonienne avait force de loi, personne ne s'était attardé à démontrer l'inanité du cartésianisme. On laissait le cartésianisme tomber dans l'oubli par la seule force <lu temps. Si Voltaire s'était avisé de discuter pied à pied le cogito, la preuve ontologique, la distinction de la substance pensante et de la substance étendue, il est fort probable qu'il eût malgré lui redonné des forces à la métaphysique cartésienne, car sur le terrain des discussions verbales l'école cartésienne avait tout prévu. Au lieu de cela, il a préféré opposer au système de Descartes l'ensemble des résultats nouveaux de la science newtonienne. De cette simple confrontation devait sortir l'évidence : le cartésianisme est une métaphysique qui a fait son temps, et n'apprend plus rien ; la philosophie expérimentale est seule féconde, c'est donc à elle qu'il faut s'adresser.

Le premier effet de la physique de Newton devait être de modifier complètement l'idée qu'on se faisait de la « nature ». Le mot même de « nature » se trouve rarement chez Descartes. 11 est remplacé par celui de « monde » ou d'« univers », dont la signification est assez différente. Lorsque Descartes essayait, dans son Traité du Monde, de faire une synthèse des lois physiques, il voulait avant tout que cette synthèse fût complète. Le inonde représentait à ses yeux la totalité des phénomènes, et le caractère d'une théorie comme la sienne était de tout expliquer. Descartes n'ignorait pas que la complexité des faits va à l'infini. Mais cette infinité demeure explicable pourvu qu'on

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l'analyse dans Tordre voulu. 11 ya une méthode et une seule qui permet de construire l'univers tout entiercomme l'on construirait un mécanisme dont les pièces se suivent dans un ordre déterminé. Assimiler le monde à une machine dont il suffit de savoir le secret pour en comprendre le fonctionnement, tel est le point de départ de Descartes. Que ce secret consiste en un choc d'atomes ou en un tourbillonnement de matière subtile, il importe assez peu au fond. Une fois qu'il a été saisi, rien ne peut plus demeurer mystérieux.

Déjà Leibniz s'était élevé contre cette vue purement cinématique des choses. Au mécanisme géométrique de Descartes, il avait substitué une conception dynamique. Le monde est machine si l'on veut, mais au même sens où les êtres vivants sont machines, c'est-à-dire machines jusque dans leurs moindres détails, machines à l'infini. Kn d'autres termes, si tout se fait par des lois mécaniques, il n'y a aucun moment où nous puissions saisir l'élément ultime de ce mécanisme, atome ou tourbillon. L'élément dernier, d'après Leibniz, n'est pas mécanique, il est « force » dans le sens le plus obscur du mot, dans le sens psychologique. Par là Leibniz modifiait complètement l'idée du « monde » telle qu'elle se présente chez Descartes. Le monde n'est plus la substance étendue, considérée dans sa totalité et dans l'ensemble de ses modifications. Il ne s'oppose plus à la substance pensante comme un spectacle au spectateur. Le monde est un ensemble de puissances, de forces, d'appétitions. Entre ces forces et la force psychique, il y a des analogies réelles, confusément entrevues. De même que l'âme évolue constamment, les efforts de la nature se développent sans cesse, et notre connaissance doit suivre cette évolution. Si l'on débarrasse l'idée de Leibniz de ce qu'elle a de métaphysique, on arrive à une conception de laa nature» voisine de celle que Voltaire tire de la philosophie newtonienne. La nature est un ensemble de puissances. Prenons soin d'ôter à ce mot toute signification surnaturelle. N'entendons par là que ce fait primitif: quelque chose s'opère sous nos yeux et ce quelque chose est objet de science. Nous arrivons à concevoir la nature comme l'ensemble de ces opérations. Il importe peu qu'on nous accuse de personnifier une abstraction, de voir sous l'aspect humain une activité qui n'a rien d'humain. Si

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nous avons conscience de faire une abstraction, nous ne courons aucun danger. L'erreur serait de se faire comme Descartes une image simpliste de l'univers, d'assimiler la nature à un artisan disposant de moyens limités. Il est plus raisonnable et moins risqué de supposer à l'avance dans la nature une infinité de pouvoirs distincts. Parmi ces pouvoirs, les uns sont comparables aux artifices mécaniques ; les autres ont des analogies différentes, d'autres enfin nous sont totalement inconnus. De toutes façons, ce qui nous est donné en premier lieu, le fait incontestable, c'est la nature divee l'infinie variété de ses effets ou de ses puissances. Admettre a priori que toutes ces puissances peuvent se ranger en une série linéaire et faire l'objet d'une explication mécanique, c'est une hypothèse d'autant plus digne de défiance qu'elle vient de subir, avec la théorie des tourbillons, un échec signalé. Tout ce qu'on peut dire avec certitude c'est que la multitude de ces effets, de ces puissances est susceptible d'analyse. Mais il est vraisemblable que le mécanisme n'est pas l'instrument universel, le seul mode d'analyse utilisable par l'esprit humain.

La science peut se définir l'étude analytique de la nature. Cette définition est presque à l'antipode de l'idée cartésienne, elle s'oppose à la définition synthétique de la science, conçue comme construction de l'univers. Déjà, dans la préface des Principes, Newton déclarait avec toute la netteté désirable que l'objet propre de la philosophie est l'étude des puissances naturelles, et nullement la déduction a priorides lois'physiques. «Nous qui avons pour objet non les arts, mais l'avancement de la philosophie, ne nous bornant pas à considérer seulement les puissances manuelles, mais toutes celles que la nature emploie dans ses opérations, nous traitons principalement de la pesanteur, la légèreté, la force élastique, larésistancedes fluides, etles autres forces de cette espèce, soit attractives, soit répulsives ^ » Newton a l'idée que la classification des problèmes physiques ne dépend pas de notre esprit. C'est la nature même qui nous impose un certain ordre, une certaine division dans l'étude de ses effets. Il est, par exemple, tout un ensemble de phénomènes qui semblent dépendre d'une même « puissance» de la nature,

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