Préf. à la Traduction de M»» du Châtelet
VOLTAIRE ET NEWTON
principes de la métaphysique cartésienne, sans lesquels rien d'assuré ne peut se faire. Dieu fait tout par les voies les plus simples, tel est un des principes de Descartes. Le soleil, la terre, les planètes et les comètes gravitent les uns autour des autres, tel est un des principes de Ne>vton. La différence est significative. C'est l'opposition de l esprit métaphysique et de l'esprit proprement physique. En vain Fontenelle cherche à faire de la gravitation newtonienne une hypothèse métaphysique analogue aux hypothèses scholastiques réfutées par Descartes. Elle est vraiment autre chose qu'une hypothèse, elle est l'expression mathématique d'un fait universel. C'est là ce que Voltaire a admirablement mis en relief, c'est là ce qu'il veut dire lorsqu'il appelle la gravitation un « ressort de la nature ». Le mot de loi, moins imagé et plus bref, traduit exactement la même idée, et, dans la physique moderne, l'idée de loi est demeurée conforme au modèle qu'en a tracé Newton *.
Du moment que les lois de la nature doivent se dégager, à force de patience, de l'inspection des faits, que devient l'idée ambitieuse d une synthèse universelle ?
Le mot de synthèse n'était guère usité du temps de Voltaire. Mais on avait un mot équivalent, celui de^Sî/s/ème ». «L'esprit de système » est une expression qui revient à chaque instant dans les écrits de Voltaire. 11 s'en sert pour désigner l'esprit constructif, l'esprit a joriori. Descartes est le type de l'esprit de système, car nul plus que lui n'a prétendu faire une systématisai ion de toutes choses, une classification méthodique des idées et des faits. Leibniz, au même titre que Deacartes, est un représentant de l'esprit de système. Il a, lui aussi, visé à cette science encyclopédique, qui est contraire aux conditions mêmes du savoir, et qui aboutit fatalement à une science verbale. Descartes, Leibniz, et tous les métaphysiciens de quelque école qu'ils soient sont rangés par Voltaire dans la même classe : ce sont des systématiques. Ils peuvent partir de principes opposés, procéder par des méthodes différentes, aboutir à des résultats discordants, ils n'en sont pas moins tous parents par l'organisation de leur esprit. Ils ont tous en vue la construction d'un édifice logique capable d'abriter l'ensemble de nos
1. V. par exemple Afac/t, die Prinzipien der Wànnelehre, Leipzig, 1900, p. 21.
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connaissances. Par là ils tombent tous sous une commune critique, que le newtonisme a su éviter.
Le fait capital qui a reçu sa consécration du triomphe des idées newtoniennes, c'est la chute de Vespril de système. Voltaire s'est rendu compte de ce fait, et par là il a devancé le jugement de 1 histoire. Xewton n'a point fondé d'Eco/e précisément parce qu'il n'a point fondé de système. Tous les physiciens successeurs de Xewton sont, dans une certaine mesure, ses disciples, mais cela veut dire qu'ils perfectionnent sa méthode, non qu'ils propagent sa doctrine. Le newtonisme n'est pas un ensemble d'axiomes philosophiques, ou même d'axiomes scientifiques, prétendant s'imposer à l'esprit par la vertu d'une logique interne. C'est tout au plus une orientation d'esprit, un jour sous lequel on envisage les choses. S'il faut en croire Voltaire, Newton avait fait sienne la devise de la Société Royale de Londres : Nullius in Verha. 11 n'est pas de doctrine qui soit pai-faite en soi ni qui puisse supplanter toutes les autres. S'appuyer sur les paroles d'un maître, c'est aller à l'encontre de toute méthode puisque les paroles d'un maître, si profondes soient-elles, ne peuvent avoir l'ampleur de l'expérience.
Descartes avait fort bien compris que tous les systèmesantérieurs au sien étaient défectueux par la base. A la méthode d'autorité, il voulait substituer une méthode rationnelle. Mais il n'a éliminé de la sorte qu'une des formes de l'esprit de système, celle qu'on peut appeler l'esprit de secte, l'esprit d'autorité. Le Discours de la Méthode n'est qu'une préface à un système nouveau. Suivre en tout l'évidence géométri(|ue, vouloir un3 fois pour toutes tracer sa voie à l'expérience, c'est encore suivre un maître, c'est la forme la plus subtile et la plus dangereuse de l'esprit de système. Si Descartes s'était contenté de discerner le vrai du faux, de révoquer en doute tout ce qui ne lui semblait pas démontré, il eût été newtonien avant Newton . De môme on peut dire que l'auteur de VOptique, en séparant rigoureusement les Théorèmes et les Questions, c'est-à-dire le certain et le douteux, a été plus cartésien que Descartes luimême'. Il a su comprendre la règle de l'évidence, mais il n'a
1. V. Préface des Principes. « Les conjectures qu'il a hasardées à la fin « de son livre sous le nom de Recherches, ne sont que des doutes, et il « ne les donne que pour tels, et il serait presque impossible que celui qui.
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pas préjugé de la nature de l'évidence, il a admis tout ce qui était confirmé à la fois par l'expérience et parle calcul.
Au lieu de cela, Descartes posait a piHori qac l'évidence doit être intuitive, l'expérience n'y peut avoir aucun rôle. Ce qui est purement intelligible est nécessairement vrai, et d'autant plus vrai qu'il est plus intuitif. « Le système de Descartes, semble rendre une raison plausible des phénomènes, et cette raison paraissait d'autant plus vraie qu'elle est simple et intelligible à tout le monde. Mais, en philosophie, il faut se défier de ce qu'on croit entendre trop aisément aussi bien que des chosesqu'on n'entend pas ^)) C'est parce qu'il a voulu rattacher toute la science à un seul principe que Descartes est tombé dana l'esprit de système. Peu importe que ses principes soient nouveaux ; du seul fait qu'il a voulu suspendre toute connaissance à la métaphysique. Descartes est resté dans l'ornière ancienne. « La géométrie était un guide sur que Descartes avait en quelque façon formé et qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique. Cependant il abandonna à la fin ce guide et se livra à Vespril de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu'un roman ingénieux et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorants de notre temps. H se trompa sur les lois de la nature, de l'àme, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. H admit des idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l'homme à sa mode, et on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en efîet que celui de Descaries, fort éloigné de l'homme véritable-. » Newton, au contraire, « ne fit jamais de système. » Il n'enseigna aucune vérité qui ne fut fondée sur la plus sublime géométrie ou sur des expériences incontestables. « S'il y avait encore quelqu'un d'assez absurde pour soutenir la matière subtile et la matière cannelée, pour dire que la terre est un soleil encroûté, que la lune a été entraînée dans le tourbillon delaterre,que lamatière subtile fait la pesanteur, et toutes les autres opinions romanesques substituées à l'ignorance des vraies, on dirait : cet homme est Cartésien. S'il croyait aux monades, on dirait : il
« n'avait jamais affirmé que des vérités évidentes, n'eCitpas douté de tout. « le reste ».