Traite de Mélaph.yCh. m
LA PHïLOSOPHIi: DK N'EWTON
11 y a probablement bien d'autres secrets que nous n'avons point arrachés à la nature, et qui conspirent avec la gravitation h entretenir l'ordre de l'univers. La gravitation, par exemple, ne rend.raison ni de la rotation des planètes sur leurs propres centres, ni de la détermination de leurs orbes en un sens plutôt qu'en un autre, ni des elTets surprenants de l'élasticité, de l'électricité, du magnétisme. Il viendra un temps peut-être où Ion aura un assez grand nombre d'expériences pour reconnaître quelques autres principes cachés. Tout nous avertit que la matière a beaucoup plus de propriétés que nous n'en connaissons. Nous ne sommes encore qu'au bord d'une œuvre immense. Que de choses restent à découvrir ! Mais aussi que de choses sont à jamais hors de la sphère de nos connaissances*. »
Ces dernières paroles de Voltaire pourraient aussi bien être d'Auguste Comte ou de Litlré. Elles font voir sur le vif le progrès accom])li depuis Descartes jusqu'au xvnr siècle. Descartes se donnait a priori le monde comme un problème bien déterminé, entièrement résoluble par une méthode convenable. Rien pour lui ne demeure inaccessible à la raison guidée par l'évidence. Voltaire au contraire a déjà le langage que tiendront bientôt la philosophie critique et la j)hilosophie positiviste. Si une partie du réel peut se saisir par l'effort méthodique de la science, c'est au prix d'une autre partie que nulle science n'atteindra jamais -. Ce que nous connaissons est relatif fi notre structure mentale, et en dehors du relatif tout nous échappe. L'ère des métaphysiques de l'absolu est close désormais.
Si la métaphysique doit disparaître, par quoi sera-t-elle remplacée? Telle est la question qui se posera naturellement à l'esprit d'Auguste Comte. On ne détruit que ce qu'on remplace, et on ne sera assuré d'en avoir lini avec les faux systèmes que du jour où on leur substituera uu système meilleur. Le positivisme a la prétention d'être ce système nouveau. Il veut faire l'union des esprits sur des bases scientifiques. Voltaire, moins philosophe que Comte, s'est contenté d'une œuvre plus modeste. Il a clairement défini ce domaine relatif où la science
4. V. El. de la Pliil. de Neirton, p. Ill, cli. xv, et Dicfion. Phil., Art. Occultes.
2. Cf. Voltaire. Des swgulante's de la Nature, ch. xxxin et xxxiv : Ignorances éternelles.
VOLTAIRE ET NEWTON
est possible, il a expliqué par quelles méthodes doit s'acquérir l'esprit positif. C'est l'union intime du calcul et de l'expérience qui est, d'après Voltaire, le seul gage de la vérité. Là où nous ne pouvons pas introduire les nombres, il n'y a pas place pour une connaissance précise ; là où nous ne pouvons pas instituer de contrôle, il n'y a pas place pour une connaissance certaine. Dans les deux cas on raisonne vainement, on n'apprend rien. « Quand nous ne pouvons nous aider du compas des mathématiques, ni du flambeau de l'expérience et de la physique, il est certain que nous ne pouvons faire un seul pas. Jusqu'à ce que nous ayons les yeux assez fins pour distinguer les parties constituantes de l'or d'avec les parties constituantes d'une graine de moutarde, il est bien sur que nous ne pourrons raisonner sur leurs essences ^ »
On reconnaît là l'idée newtonienne. Cet appui naturel que doivent se prêter l'induction et le calcul est le trait caractéristique des Principes. Mais on reconnaît aussi l'idée qu'Auguste Comte développera bientôt avec tant d'éclat. 11 est vain de tenter, comme le faisait Descartes, l'explication des choses par une seule méthode, la méthode géométrique. La complexité de la nature va en croissant d'un ordre de questions à l'autre, et à cette complexité doit correspondre une adaptation progressive des méthodes. Bientôt la géométrie ne suffit plus, il faut recourir à la méthode inductive, puis à d'autres méthodes encore, jusqu'à l'histoire et à la sociologie. Loin de conduire à l'éclectisme, la philosophie de Voltaire a ouvert les voies à la philosophie moderne des sciences. Dans le domaine relatif où l'esprit humain doit se mouvoir, il importe que les différentes sciences se prêtent un appui mutuel. Délivrées enfin du joug de la métaphysique, elles ne sont plus dépendantes d'idées a priori, mais elles restent dépendantes les unes des autres. Voltaire a clairement pressenti cette hiérarchie des connaissances qui sera à la base du système d'Auguste Comte.
S'il est un caractère qui appartient en propre à l'esprit positif, c'est le respect des faits. Une science, si parfaite sort-elle, n'est vraiment positive que si elle s'inspire des faits. Il était permis à un savant comme Descartes, déductifà l'excès, d'avoir