‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 206 sur 208 · V. Fontenelle, Éloqe de Newton · texte numérisé non relu

V. Fontenelle, Éloqe de Newton

VOLTAIRE ET NEWTON

C'est un des caractères du système d'Auguste Comte d'accepter d'abord le fait tel qu'il est, puis de modeler la science sur l'ordre objectif.

Bien qu'il y ait chez Newton et chez Voltaire beaucoup de ce qu'on trouvera chez Comte, il est un point qui reste embarrassant et qui permettrait de suspecter leurs affinités avec le positivisme. Il y a encore chez l'un comme chez l'autre une part d'esprit métaphysique. Nous l'avons vu en ce qui concerne Newton, quand nous avons esquissé dans le chapitre précé* dent la métaphysique qui se dégage de son œuvre. Mais déjà alors nous avons dû reconnaître ce qu il y a de factice dans la métaphysique newtonienne. Elle est plutôt un aveu de mysti* cisme qu'une suite logique de la philosophie. Par là elle créç non pas une différence, mais une similitude de Newton à Comte* La seconde philosophie d'Auguste Comte, où le cœur et l'instinct tiennent tant de place, n'est pas plus contradictoire avec le positivisme que la théodicée de Newton ne contredit les Principes. Elle se développe à côté du système, sur des fondements extra-logiques.

En ce qui regarde la métaphysique de Voltaire, la question est assez différente. A aucun moment de son existence. Voltaire n'a complètement négligé la métaphysique. Il lui a consacré des articles nombreux, des traités entiers. Il ne peut être question chez lui d'une satisfaction donnée à l'instinct religieux. On ne peut pas non plus regarder sa métaphysique comme la revanche du cœur sur la raison. Lorsque Voltaire raisonne de Dieu et de l'àme, il reste constamment placé au point de vue dialectique, sans grand souci du sentiment. Nous ne déciderons pas si tout bien compté, et la part faite à l'ironie, il reste autre chose de cette métaphysique que le dénigrement de toute métaphysique. Ce qu'il nous importe de connaître, c'est comment dans cette dialectique sintroduit l'esprit newtonien^ et comment il a pu ici même servir la cause du positivisme.

On connaît la déclaration fameuse de Kant, par laquelle celui-ci prétend avoir fait en philosophie une réfo/me analogue à celle de Copernic. De même que les anciens prétendaient à tort que l'univers gravite autour de la terre, de même les métaphysiciens dogmatiques voulaient que toute connaissance tournât autour de quelques axiomes absolus. L'esprit

LA PHILOSOPHIE DK NEWTOiN

critique part du principe contraire. 11 fait du mouvement de la pensée un mouvement relatif, et se limite au monde des phénomènes.

Cette idée, dont on fait gloire à Kant, parce qu'il la développée avec le plus grand formalisme, n'est pas propre à son système. C est une des formes de Tesprit positif, et comme telle elle se trouve très nettement chez Voltaire et chez Newton. La métaphysique de Voltaire est un effort de relativisme conscient. « Je voudrais, dans la recherche de l'homme, me conduire comme j'ai fait dans l'étude de l'astronomie. Ma pensée se transporte quelquefois hors du globe de la terre, de dessus laquelle tous les mouvements célestes paraissent irréguliers et confus. Et après avoir observé le mouvement des planètes comme si j'étais dans le soleil, je compare les mouvements apparents que je vois de la terre avec les mouvements véritables que je verrais si j'étais dans le soleil. De même je vais tacher en étudiant l'Iiomme de me mettre hors de sa sphère et hors d'intérêt, et de me défaire de tous les préjugés d'éducation, de patrie, et surtout des préjugés de philosophie ^ » Une pareille déclaration nous semble équivalente, à l'expression près, aux professions de foi critiques de Kant. KUe signifie que pour Voltaire la métapliysique ne peut se faire qu'après le choix d'un point de vue déterminé. Nos idées sur Dieu, sur l'Ame et sur la nature ne peuvent prétendre à une valeur absolue pas plus que le système de Newton ne nous fait connaître la raison absolue des mouvements célestes. Sur ce point, on ne saurait exagérer Tinfluence exercée sur le xviii^ siècle français parla loi de la gravitation universelle. Cette loi était, dans la science astronomique, le premier exemple de substitution d'une simple relation matliématique aux explications causales. Newton lui-môme disait qu'elle n'était pas le dernier mot des choses, mais servait seulement à relier les faits. Voltaire a compris, beaucoup mieux encore que Newton, le profit qu'il y aurait à généraliser cette attitude, à transporter dans tous les domaines le sens du relatif que Newton avait inauguré en astronomie. La métaphysique n'échappe pas à ce sort. Elle aussi n'est aux yeux de Voltaire qu'un effort pour

i. Cf. Traité de Méfaph., cli. m.

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comprendre des relations accessibles, et pour comprendre en même temps que les relations seules sont accessibles. C'est là peut-être le secret des difficultés qu'on a trouvées pour mettre en complet accord les vues métaphysiques de Voltaire. Comment son optimisme s'allie-t-il à son pessimisme, comment les causes finales s'adaptent-elles à la nécessité, comment la Providence s'accommode-t-elle du mécanisme, ce sont là pour une métaphysique absolue des antinomies insolubles. Pour une philosophie comme celle de Voltaire, qui ne prétend saisir des objets transcendants que certains aspects, l'accord est facile et presque naturel.

Au début des « Éléments de la philosophie de Newton », Voltaire développe ses idées métaphysiques d'une manière entièrement conforme à celles de Newton. 11 cite d'ailleurs à chaque instant Clarke et Newton. 11 les oppose à Descartes et à Leibniz, il se range ouvertement à leur opinion. Pourtant ce serait mal connaître Voltaire que de prendre à la lettre toutes ses déclarations. C'est un esprit trop souple et trop libre pour se contenter du rôle de commentateur. Une réflexion attentive fait vite voir que le chapitre important do cette métaphysique, celui pour lequel sont faits tous les raisonnements sur l'àme et sur Dieu, c'est le chapitre de la Religion Naturelle. Voltaire se soucie fort peu des préférences personnelles de Newton pour l'arianisme contre les trinitaires. L'idée même du Dieu de Newton, remplissant l espace et la durée, percevant toutes choses par un contact direct, n'est pas l'essentiel à ses yeux. Ce que l'esprit humain doit à Newton, et ce que Voltaire admire sincèrement, c'est le rapprochement opéré par ce grand homme entre Dieu et la nature. Désormais il sera possible à la philosophie naturelle, c'est-à-dire à la physique, non seulement de lutter contre la théologie, mais de la supplanter. Le Dieu contradictoire des religions révélées sera remplacé par une idée nouvelle, celle d'un être qui nous est connu seulement par ses œuvres, et auquel on peut s'élever seulement par la science. L'ordre universel, symbolisé désormais parla loi de la gravitation, prend un sens clair et positif. Cet ordre est accessible à l'esprit, il n'est pas préétabli comme par mystère,il est le plus évident de tous les faits. De la sorte,la seule réalité qui soit accessible à nos moyens de connaissance, la matière.

la nature, nous apparaît comme un tissu de propriétés bieii ordonnées, possédant une trame mathématique. Ces propriétés peuvent à coup sur s'étudier comme telles, sans arrièrepensée métaphysique : c'est la voie que suit la science positive. Mais le procédé inverse n'est pas possible. Nulle métaphysique n"a de valeur si elle ne part des faits, si elle ne regarde comme des données primitives les propriétés de la matière. Ces propriétés, pesanteur, lumière, électricité, etc. sont la seule chose que nous puissions connaître de l'action divine dans la nature. Elles nous révèlent obscurément, mais avec une force invincible, notre ignorance d'abord, et ensuite la nécessité d'un créateur intelligent. Ne cherchons pas. à préciser outre mesure la notion qu'on peut avoir de ce créateur. La seule chose importante, c'est de reconnaître qu'il est aux limites de la nature, et qu'on s'élève à la métaphysique par le progrès des connaissances physiques. Newton, en établissant sa loi, a plus fait pour la saine théologie que tous les dogmes de toutes les religions. Il a fait voir que la clarté mathématique, si chère à l'esprit humain, se trouve en effet dans la nature, et qu'elle a dû y être mise par un Dieu géomètre. Voltaire semble penser qu'on peut retrouver le résultat de Newton par mille autres voies : la religion naturelle est le terme commun de toutes les investigations positives.

Chose étrange, la théorie de Voltaire, en se réclamant ouvertement de Newton, a suscité une véritable réaction qui devait profiter à l'athéisme. Déjà Voltaire, en rattachant à Newton son tinalisme providentiel, sentait qu'il dépassait les prémisses de Newton. Si l'on rejette toute croyance en l'harmonie préétablie, si l'on veut faire de l'ordre universel une simple constatation d'expérience, une question se pose tout aussitôt. D'où savons-nous que l'ordre universel, fiH-il cet ordre mathématique dont la gravitation fournit l'image, est un ordre divin ? N'y a-t-il pas là une erreur anthropocentrique, qui fait voir sous l'aspect divin ce qui réalise au suprême degré l'idéal de la logique humaine ?

En d'autres termes, admettons avec Voltaire que v plus on fait de découvertes dans la structure de l'univers, plus on le trouve arrangé, depuis les étoiles jusqu'au ciron, selon les

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lois mathématiques* ». N'en devra-l-on pas conclure, comme l'observe Voltaire lui-même, que « ces lois ayant opéré par leur nature, il en résulte des effets nécessaires que l'on prend pour des déterminations arbitraires d'un pouvoir intelligent » ? Pour nous expliquer pourquoi le monde obéit aux lois de la gravitation, de l'élasticité, de la chaleur, telles précisément que nous les connaissons, nous invoquons un pouvoir divin qui a décidé du sort de la nature. Mais des esprits vraiment fidèles au relativisme newtonien ne doivent-ils pas rejeter hors de la science cette question d'origine comme toutes les ques-

tfons (rorigine ?

La Maison d'être des lois naturelles nous est absolument impénétrable, et leur expression mathématique importe seule au sAvant. On arrive alors à cette idée que les lois par ellesmêmes, indépendamment de toute genèse providentielle, sont tout ce que nous pouvons connaître. Elles sont ce ressort dernier de la nature que d'autres appellent Providence. Le déterminisme fondé sur les lois physiques se suffit pleinement à luimême, et la métaphysique doit être rejetée, non seulement comme hypothétique, mais comme erronée. La matière et ses propriétés sont l'unique objet de la philosophie naturelle, et en dehors de la philosophie naturelle, il n'y a rien de scientillqaement certain. On s'explique alors que des hommes comme Lange, ouvertement matérialistes, aient pu se réclamer de la tradition newtonienne, au même titre que Voltaire, ouvertement théiste. Voltaire, bien que son tempérament lui interdît de souscrire au traité de paix signé avec l'Église par Newton et Clarke, « n'en reste pas moins fidèle aux deux grands principes de leur métaphysique, partisan d'une théologie épurée et convaincu de l'existence de Dieu- ». Malgré cela, d'après M. Lange, le matérialisme proprement dit était le terme logique de l'évolution commencée par Voltaire. Du moment que Bayle et Newton ne fondent leur théologie que sur le mécanisme, du moment qu'ils font des lois naturelles les seules preuves et les seules manifestations de Dieu, il était fatal qu'on en vînt à croire soit que ce Dieu est superflu, soit

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