LE CARACTÈRE DE NIETZSCHE
faut du temps aux actions, même après qu'elles ont été accomplies, pour être vues et entendues. Celte action vous est plus lointaine que les plus lointaines constellations, — et pourtant vous raves accomplie ^ ! »
Mais tout en reconnaissant clairement la gravité exceptionnelle de l'acte qu'il accomplissait, Nietzsche se détacha du christianisme sans secousse violente, sans déchirement. La rupture ne fut pas, chez lui, un acte de révolte : carie christianisme traditionnel était parfaitement adapté à ses instincts ; il lui était tout aussi aisé et naturel d'accomplir ses devoirs de chrétien que de suivre ses propres inclinations 2. Et d'autre part sa raison n'eut pas à exercer la moindre pression sur son instinct pour le contraindre à renoncer à ces croyances. Nietzsche n'eut jamais la tentation de fermer les yeux volontairement sur la Œ Mort de Dieu », d'imposer silence à sa raison et de se réfugier dans les bras de la religion. S'il quittait le christianisme, ce n'était pas seulement parce que Dieu lui semblait logiquement réfuté, c'était avant tout parce que son instinct religieux lui interdisait impérativement de s'attarder à une croyance qui lui apparaissait comme illusoire. Nietzsche fut, à la lettre, athée par religion et c'est pourquoi aussi il le fut sans désespoir et sans angoisses morales, (t On voit, dit-il, ce qui a, en réalité, vaincu le Dieu chrétien : c'est la morale chrétienne elle-même, la notion de sincérité appliquée avec une rigueur toujours croissante ; c'est la conscience chrétienne aiguisée dans les confessionnaux et qui s'est transformée, sublimée jusqu'à devenir la conscience scientifique, la « propreté » intellectuelle voulue à tout prix\ »
Nous comprenons maintenant le phénomène qui s'est
(2) M"2 Lou Andreas-Salomé, F. Nietzsche in i>eine7i Wer/cen, p. 48.
produit dans l'àme de Nietzsche. En bon protestant il avait cru à la vérité et au Dieu traditionnel sans séparer l'un de l'autre dans son adoration. Mais sa ferveur religieuse s'adressait en réalité au « Dieu de vérité » et quand, peu à peu, il lui parut qu'il lui fallait choisir entre « Dieu » et la « vérité », il resta en réalité fidèle à son instinct religieux en sacrifiant une croyance historique et traditionnelle à sa conviction intime et profonde. Et cette conviction dont nous connaissons maintenant l'origine dernière fut et resta le principe directeur de toute sa pensée et de toute sa vie, — car Nietzsche ne séparait pas sa vie de sa pensée et vivait son athéisme comme il avait vécu son christianisme. Poussé par cet instinct tout-puissant de sincérité intellectuelle, il démolit, pièce par pièce, tout l'édifice du vieux monde basé sur la croyance à Dieu. Il cessa de croire à la bonté et à l'ordre providentiel de la nature, de voir dans l'histoire la preuve d'une raison divine et l'indice d'une volonté morale dirigeant les destinées de l'humanité, d'interpréter les événements de notre vie comme des épreuves envoyées par Dieu pour nous mettre sur la voie du salut. Il mit en question toutes les croyances qui, au cours des siècles, ont consolé les hommes, toutes les valeurs qu'ils ont reconnues. Décidé à penser jusqu'au bout sa pensée, il révoqua en doute la morale, la vérité ellemême : il se demanda jusqu'à quel point il convenait de préférer le bien au mal, la vérité à l'erreur. Et à mesure qu'il s'enfonçait plus avant dans la négation, il découvrait aussi plus distinctement le but positif vers lequel il tendait, et formulait avec une clarté toujours plus grande sa réponse personnelle, individuelle au problème du sens de la vie : « Tous les Dieux sont morts : nous voulons à présent que le Surhomme vive ^. » En perdant son Dieu, Nietzsche s'était trouvé lui-même.