‹ La philosophie de NietzscheChapitre 9 sur 51 · U'. VI, 18G · texte numérisé non relu

U'. VI, 18G

IG I,A Pim.OSOPIÎIE DE KIEÏZSCHF.

La grande, l'unique passion de la vie entière de Nielzsche fui la recherche de la vérité. Voyons quelle est, chez lui, l'origine de cet instinct et quelle forme particulière il revêt.

Nietzche appartenait à une de ces familles protestantes à la fois très pieuses et très cultivées, où un vif sentiment religieux s'allie à un goût décidé pour la science. Son père et son grand-père avaient i'un et l'autre suivi la carrière pastorale après avoir fait tous deux de solides études universitaires ; sa mère et sa grandinère appartenaient également à des familles de pasteurs. Le jeune Nietzsche, tout naturellement, fut destiné à suivre la même voie que son père. Ses camarades d'enfance se le rappellent gravemodeste et doux, replié sur lui-même, profondément reli gieux non seulement en paroles mais dans ses actes ; sei amis de classe l'appelaient à six ans « le petit pasteur ». Jusqu'à sa confirmation, qu'il fit à l'âge de dix-sept ans environ, sa foi resta intacte ; et quand trois ans après, au moment de quitter l'école de Pforta où il avait fait ses études, il adressait, selon' un vieil usage de cet établissement, l'expression écrite de sa reconnaissance à ceux qui l'avaient dirigé à l'entrée de la vie, c'est à Dieu qu'il songe d'abord : « A Lui, à qui je dois presque tout, j'apporte tout d'abord l'hommage de ma gratitude ; quelles actions de grâce puis-je Lui offrir, sinon la fervente adoration de mon cœur qui sent plus vivement que jamais la grandeur de son amour, de cet amour à qui je dois cette heure, la plus belle de mon existence? Puisse Dieu, mon fidèle appui, m'avoir toujours en sa garde'. »

(1) M"" Fùrslcr-Niutzsclic. Uas Lcben Niclzsclie's, 1, 1J4.

LE CARACTERE DE NIETZSCHE l'

Depuis quelques années, cependant, se préparait dans l'àme de Nietzsche une évolution que les documents publiés par M'"'' Forster-Nietzsche nous permettent de suivre très exactement. — Le croyant protestant qui appartient à une nuance tant soit peu libérale du protestantisme, ne subordonne en aucune façon la science à la religion, mais croit à une harmonie parfaite entre la foi religieuse et la science indépendante; lorsqu'il aborde l'étude de la nature, de Ihistoire, de la philosophie, il lui est donc permis et même recommandé de rechercher « la vérité » sans parti pris d'aucune sorte, sans la volonté arrêtée d'avance de trouver 'lans la science l'apologie de la religion. La libre recherche du vrai, jointe à la conviction que cette libre recherche conduit spontanément à la religion est un des traits caraclérisliques du protestantisme et en particulier du proteslanlisme allemand moderne. L'amour de Dieu et l;i croyance que cet amour doit guider toute notre existence seconcilientpour lui — en théorie du moins — avec l'amour de la vérité et la conviction que l'amour du vrai doit être le principe directeur de notre vie entière. C'est à ce point de vue que se place Nietzsche pendant ses années de collège. Il sent en lui dès cette époque « un extraordinaire désir qui le pousse à acquérir le savoir, une culture universelle » ; il dresse un long catalogue des diverses sciences spéciales qu'il voudrait posséder, mais il ajoute, à la fin de son énumération : « et par-dessus tout la Religion, cette base solide de tout savoir^ ». Peu à peu cependant, sans secousses violentes, cette croyance à l'harmonie entre la religion et la science s'efface en lui. En 1862, l'année qui suit sa confirmation, il écrit un curieux essai philosophique sur « le destin et l'histoire » qui nous montre qu'il a déjà mesuré par la pensée « l'immense océan des idées »

(1) Journal intime à la date du 25 oct. 1859. M"" Fôrster-Xictzsche, 0>iv}\ cit., 1, 1-5 s.

IS LA l'IIll.OSOPIlIE DE .METZSCIIE

et songé à « se risquer sur la mer du doute », mais qu'il a reconnu qu'il est fou pour un esprit encore inexpérimenté d'entreprendre un pareil voyage sans compas ni pilote. Il voit dès ce moment « que tout le christianisme repose sur des hypothèses ; l'existence de Dieu, l'immortalité, l'autorité de la Bible, l'inspiration, etc., resteront à tout jamais des problèmes. J'ai essayé de nier tout cela : oh! il est facile de détruire, mais après il faut bâtir! Et même détruire semble plus facile que ce n'est en réalité ; nous sommes en notre for intérieur si fortement déterminés par les impressions de notre enfance, par l'influence de nos parents, de nos maîtres, que ces préjugés profondément enracinés ne se laissent pas extirper aisément par des arguments logiques ou par un simple décret de la volonté. La puissance de l'habitude, le besoin de l'idéal, la rupture avec le monde actuel, la dissolution de toutes les formes de la société, le doute qui se demande avec angoisse si pendant deux mille ans l'humanité aurait été victime d'une illusion, le sentiment de notre propre témérité et de notre présomption : tous ces sentiments se livrent en nous un combat indécis, jusqu'au jour où des expériences douloureuses, de tristes événements ramènent notre cœur aux vieilles croyances de l'enfance' > : s'il reste toujours chrétien, son christianisme devient purement symbolique. « Le christianisme, écrit-il, est essentiellement une afl'aire de cœur; c'est seulement quand l'idée chrétienne s'est en quelque sorte incarnée en nous, quand elle est devenue une partie de notre sensibilité, que nous sommes de vrais chrétiens. Les principales doctrines du christianisme ne font qu'exprimer les vérités fondamentales du cœur humain ; elles sont des symboles, de même que les vérités les plus hautes doivent toujours être les symboles de vérités plus hautes encore. Arriver à la

M) M"' Fiirster-Nictzsclic. Ouvr. cilé, I, 314.

LE CÂlt.\r,TÉRK DE NIETZSCHE 10

béatitude par la foi, n'est rien d'autre que cette antique vérité que le cœur seul et non le savoir nous donne le bonheur. La croyance que Dieu s'est fait homme nous enseigne seulement que l'homme ne doit pas chercher sa félicité dans l'infini, mais fonder son royaume des cieux sur la terre... Parmi l'angoisse du doute et des luttes intérieures, l'humanité atteint l'âge viril : elle reconnaît en elle Vorigine, le 7nilieu, la fin de la religion^ » Moins de trois ans plus tard Nietzsche a franchi le pas décisif. Il a reconnu que l'homme doit opter entre deux partis : ou bien il choisit la foi religieuse, souscrit aux croyances — quelles qu'elles soient — que lui ont léguées ses ancêtres ; il cherche — et trouve — dans le phénomène subjectif de la foi la paix et la tranquillité de l'âme (sans que d'ailleurs cette foi prouve quoi que ce soit en faveur de la vérité objective de cette croyance) ; ou bien il choisit, au contraire, le sentier solitaire et douloureux du chercheur, qui veut non pas le bonheur et la paix, mais la vérité, la vérité à tout prix, fût-elle terrible et hideuse ; et il marche tout seul d'un pas souvent mal assuré, l'âme troublée, la conscience angoissée, le cœur déchiré « vers le but éternel du Vrai, du Beau, du Bien- ». Pour Nietzsche la question, posée en ces termes, était résolue d'avance : il eût été infidèle à ses instincts les plus forts, il eût agi contre sa conscience intime s'il n'avait pas renoncé à la yoie facile de la foi pour s'engager dans la voie « héroïque » de la libre recherche.

Lorsque Nietzsche se sépara du christianisme, il avait conscience de l'importance immense de cet acte. Dans tous ses ouvrages il parle de la t Mort de Dieu » comme de l'événement le plus considérable de toute l'histoire de l'humanité, comme d'un bouleversement formidable dans

(1) Id. Ibi<l., ], ?y2\.

(2) Lettre de juin ll^(jr>; M""» Fôrster-Melzclie, Otivr., cilé, I. 216 s.

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l'existence humaine, bouleversement qui, aujourd'hui, commence seulement à faire sentir ses effels et demandera des siècles pour s'achever. Dans la Gaie Science il a donné à cette idée une expression saisissante en nous contant les discours d'un fou qui court en plein jour, une lanterne allumée à la main, à la recherche de Dieu :

« Où est Dieu, criait-il, je veux vous le dire ! Nous Vavons tué, — vous et moi! Nous tous nous sommes ses meurtriers ! Mais r,omnient avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu boire l'Océan ? Qui nous a donné l'éponge avec laquelle nous avons effacé tout l'horizon ? Qu'avons-nous fait en délachant celte terre de son soleil ? Où va-t-elle maintenant? Où allons-nous? Loir, de tous les soleils? Ne tombons-nous pas, à présent, d'une chute iiiiuLerrorapue ? En arrière, de côté, en avant, de tous les côtés? Y a-t-il encore un haut et un bas ? N'errons-nous pas à travers un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle de l'immensité vide? Ne fait-il pas plus froid? La nuit ne se faitelle pas toujours plus noire? Ne faut-il pas allumer des lanternes en plein midi? N'entendez-vous pas déjà le bruit des fossoyeurs qui portent Dieu en terre? Ne sentez-vous pas déjà l'odeur de la pourriture de Dieu ? — car les Dieux aussi pourrissent ! Dieu est mort ! Dieu restera mort ! et nous l'avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous les meurtriers entre tous les meurtriers ? Ce que le monde avait de plus sacré, de plus puissant a saigné sous nos couteaux, — qui lavera de nous la Lâche de ce sang ? Avec quelle eau nous purifierons-nous '' Quelles fêtes expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il uivcnter? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous? Ne devrons-nous pas devenir nous-mêmes des Dieux, ne fût-ce que pour paraître dignes de l'avoir accompli ? Jamais il n'y eut si grande action, — et tous ceux qui nailront après nous appartiendront, de ce fait, à une histoire plus hautp que toute l'histoire du passé ! » — Alors l'homme fou se tut el regarda de nouveauses auditeurs : eux aussi se taisaient et dirigeaient vers lui des regards inquiets. Enfin il jeta contre terre sa lanterne qui se brisa en morceaux et s'éteignit : « Je viens trop tôt, dit-il alors, les temps ne sont pas encore révolus. Cet événement formidable est encore en route, il marche, il n'est pas encore parvenu jusqu'aux oreilles des hommes, Il faut du tempà l'éclair et au tonnerre, du temps à la lumière des étoiles, il

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